Snail Mail, smell like teen spirit

Snail Mail, smell like teen spirit

C’est une histoire qui pourrait ressembler à celle d’autres feel-good movies présentés au festival de Sundance. A 16 ans, Lindsey Jordan, adolescente de la banlieue middle-class de Baltimore, publie sous le blaze de Snail Mail son premier EP, qu’elle diffuse sur la plateforme Bandcamp (et en vinyle via le label Sister Polygon Records). 
Habit, recueil de chansons crépusculaires, dépeint avec une honnêteté crue les angoisses sentimentales et existentielles de la jeune américaine. Une approche à la fois dépouillée et pleine d’emphase qui n’a pas tardé à faire fondre les cœurs d’une large audience sur la toile. Lindsey, toujours lycéenne, se retrouve à donner des concerts un peu partout aux Etats-Unis. Jusqu’à ce que Matador Records – maison-mère de Yo La Tengo, Cat Power ou encore Queens Of The Stone Age – lui propose de publier son premier album.
C’est au lendemain de son premier concert à Paris – dans le cadre du festival Villette Sonique – que nous rencontrons Lindsey Jordan, désormais âgée de 18 ans, pour parler de Lush. Son premier long-format qui, s’il ne convainc pas tout à fait sur la longueur, annonce néanmoins un avenir radieux pour sa jeune auteure, consciente et ravie de ce dénouement inattendu.

Ton premier EP Habit a rencontré un très gros succès en ligne. Est-ce que tu t’étais préparée à ce scénario ?

Lindsey Jordan : Non, je n’avais rien imaginé du tout. Je crois que ma seule ambition était de publier ces morceaux pour trouver des dates de concert. C’était un simple prérequis. Ces chansons, je les avais sous la main depuis un moment. Je les avais écrites pour m’amuser, et je les ai enregistrées rapidement. Les gens ont spontanément établi une connexion assez forte avec cet EP.

Pourquoi d’après toi ?

Je pense qu’il y a une proximité et une vulnérabilité dans les paroles qui permettent à tout le monde de s’y raccrocher. Elles sont ouvertes aux interprétations donc chacun peut y projeter sa propre histoire. J’y parle d’un sentiment global, de se sentir piégé dans une situation : un thème universel.

Tes paroles et ta façon de chanter sont effectivement très directes. Tu ne cherches pas à te cacher derrière le mix. C’est une façon pour toi de te confronter à l’auditeur ?

Je n’avais pas réalisé cela avant que les gens autour de moi me le fassent remarquer. J’ai écrit ces morceaux principalement comme un exutoire. Il fallait que je fasse quelque chose de mes émotions, que je prenne du recul par rapport à elles et que je les contextualise. Avec ma musique, j’ai toujours eu l’impression d’écrire un journal intime sous forme de bande-son. Elle fixe mes états. Si quelque chose me préoccupe, composer est une manière concrète de lui donner du sens. Et je peux y revenir plus tard en jouant.

Donc tu penses que tu dois souffrir émotionnellement pour écrire un morceau ?

(Rires) Certains morceaux viennent plutôt du sentiment contraire. J’écris des choses complètement différentes pour le prochain album. Le principal est de se sentir inspiré. Je ne peux pas me forcer à écrire car je n’obtiens rien de cette façon. La musique doit s’imposer d’elle-même à travers des émotions puissantes, un besoin et un sens.

Tu travailles déjà sur ton prochain album ? Mais le premier n’est même pas encore sorti !

Oui ! J’ai déjà deux morceaux pour le moment. Je ne me voyais pas commencer si tôt parce que j’estime que c’est positif de laisser respirer les choses, de les espacer dans le temps. Mais je ne peux pas m’empêcher d’écrire. C’est une activité que j’adore même si personne ne doit jamais rien entendre. Et puis beaucoup d’idées me viennent sur la route en tournée. C’est très naturel comme processus.

Contrairement à l’autoproduction, publier un album via un label prend généralement du temps. Il peut s’écouler six mois voire un an entre l’enregistrement et sa sortie. Ce n’est pas trop frustrant pour toi ?

Quand on m’a envoyé le planning de l’album, je me suis dit : ‘Oh, mais il ne sort que dans un an !‘. Moi, j’étais prête à ce qu’il soit publié sur l’instant. Et puis j’ai réalisé que tout ça s’inscrivait dans un processus et que j’avais de la chance d’avoir tout ce temps devant moi. Je me suis même dit que je n’en avais pas assez finalement ! Mais maintenant qu’il va enfin sortir, j’ai déjà envie de jouer de nouveaux morceaux qui correspondent mieux à mon songwriting. Enfin, je suis quand même excitée !

La musique est maintenant un job à plein temps pour toi. C’est exact ?

Oui, je me sens très chanceuse de pouvoir me concentrer uniquement là-dessus. J’aime l’idée de pouvoir composer en prenant mon temps, en m’accordant des pauses… D’autant que cela fait pas mal de changements à intégrer.

Tu as obtenu ton diplôme du lycée l’année dernière ?

En effet. C’était bizarre d’être au lycée et de partir donner des concerts en parallèle. Le matin qui a suivi ma remise de diplôme, on a pris l’avion pour Los Angeles, et on a démarré notre première vraie tournée en compagnie de Girlpool. C’était vraiment dingue ! J’étais heureuse de savoir qu’en quittant le lycée il y avait ça qui m’attendait. C’était comme une récompense parce que j’ai le sentiment d’avoir travaillé vraiment dur pour y arriver. Même au lycée, j’avais constamment la tête tournée vers la musique. Maintenant ça y est ! Je suis à Paris à faire tous ces trucs… C’est complètement dingue !

J’ai appris que tu avais commencé la guitare à cinq ans. C’est ta famille qui t’as encouragée dans ce sens ? Tu viens d’une famille de musiciens ?

Mes parents ne sont pas musiciens. En fait, j’étais une enfant obsédée par la guitare. Je voulais vraiment savoir en jouer. Je faisais déjà du sport mais j’avais besoin d’une activité rien qu’à moi, qui ne soit pas compétitive. Quelque chose que je puisse travailler dans mon coin. Je me suis investie à fond pendant toute mon enfance, puis mon adolescence… jusqu’à aujourd’hui.

Impressionnant. Mon obsession à moi lorsque j’avais cinq ans devait simplement être de regarder des dessins-animés… (Rires)

Mais je crois que ce sont les dessins-animés qui m’ont fait découvrir la guitare!

Tu utilises beaucoup d’accords ouverts dans tes morceaux (des techniques d’accordage pour guitare qui diffèrent de l’accordage traditionnel Mi-La-Ré-Sol-Si-Mi). Qu’est-ce que tu apprécies dans leur usage ?

La plupart des morceaux de Lush reposent sur un accordage standard. Mais Habit est intégralement en accords ouverts à l’exception d’un morceau, je crois. Ce que j’aime chez ces accords, c’est qu’ils ont apporté quelque chose de frais à ma pratique musicale à un moment où j’avais perdu de l’intérêt pour l’accordage traditionnel car je joue depuis longtemps déjà. Ils m’ont mis dans une position où j’avais l’impression de réapprendre à jouer, d’explorer ce qui fonctionne ou non. Ça m’a ouvert des tas de possibilités. Mais en composant pour Lush, j’ai eu le sentiment d’avoir développé trop d’automatisme sur les accords ouverts alors je suis revenue à un accordage standard. Et sur les nouveaux morceaux que je compose en ce moment, je réutilise les accords ouverts. C’est un va-et-vient constant au final !

A quel âge as-tu composé ton premier morceau ?

Mmh… Je devais avoir sept ans.

Et de quoi parlais-tu si jeune ?

Je crois que je venais d’entendre le titre Pieces of Me d’Ashlee Simpson à la radio, et j’ai complètement calqué sa mélodie en changeant seulement quelques paroles. J’avais sept ans donc ce n’est pas très grave ! (Rires) Je devais parler d’aller à l’école et d’attendre le bus. Un truc du genre (elle chantonne) : ‘It takes so long to the bus to come‘. (Rires)

Est-ce qu’il y a eu des figures musicales qui ont été constitutives pour toi pendant l’enfance ou l’adolescence ?

Plein ! Fiona Apple, Liz Phair, Neil Young, Broadcast, Stereolab, The Velvet Underground et tout ce que Lou Reed a pu produire ensuite. Et puis aussi des vieux trucs folks comme Gillian Welch. Aussi, quand j’ai découvert Nick Drake, je suis devenue folle de son jeu de guitare. Il y a aussi eu Mark Kozelek avec Sun Kil Moon. Et puis vers la fin du lycée, je me suis intéressée à la musique électronique, principalement à la synth-wave et puis aussi au hip-hop ou à la musique traditionnelle indienne.

Aux Etats-Unis, les médias accordent beaucoup d’importance à Snail Mail ces temps-ci. J’ai vu que tu faisais les couvertures de pas mal de magazines. Comment le vis-tu ?

Je n’y réfléchis pas vraiment. Tout ce qui compte pour moi c’est l’album, et j’ai l’impression d’avoir fait du bon boulot.

L’année dernière, tu as pris part à une table ronde organisée par le New York Times à propos de la place des femmes dans le rock actuel. Est-ce important pour toi d’incarner une figure féministe dans la musique, ou préfères-tu être considérée simplement comme une artiste sans distinction de genre ?

Je pense à une combinaison des deux. Il m’arrive d’être exaspérée qu’on me distingue des autres artistes simplement parce que je suis une femme. Mais en même temps, le féminisme a toujours été une part importante de ma vie. Si je peux incarner un rôle positif pour d’autres personnes, c’est génial. Ça ne me dérange pas quand la conversation est constructive et que les gens sont bien intentionnés. Par contre quand quelqu’un vient me voir pour me dire : ‘J’adore les groupes de meufs‘, là je suis plutôt du genre : ‘Ah, ok…‘.

Dans cette conversation du New York Times, Laetitia Tamko du groupe Vagabon déclare justement qu’elle ne souhaite pas être considérée comme ‘la fille avec une guitare qui va sauver l’indie-rock‘.

Ces conversations sur le déclin supposé de l’indie me font toujours rire. Je ne comprends pas pourquoi on dit ça. Autour de moi, il y a plein de gens qui en écoutent ou qui ont un groupe ! Je trouve que c’est un genre très populaire au contraire. Ou alors peut-être que je vis dans une bulle ou un microcosme, je ne sais pas. Et puis j’aime aussi beaucoup la dance music ou le hip-hop. Comme hier à Villette Sonique. J’ai passé un super moment ! Il faisait beau, je mangeais de la glace et je flânais entre les concerts…

On assiste toujours à des comportements sexistes pendant les concerts et j’ai cru comprendre que toi aussi tu avais dû subir cela à de nombreuses reprises. Est-ce que ça a changé ta manière d’aborder la scène ?

Non, je ne crois pas. Il y a toujours des merdes qui se produisent de toute façon. Le sexisme est partout. Mais j’ai appris à savoir qui je suis vraiment et à coexister avec les trous du cul. J’ai plus confiance en moi de manière générale. Ça m’énerve toujours quand quelqu’un agit comme un connard mais je parviens à m’en détacher maintenant. Ce n’est peut-être pas la meilleure solution mais ça reste une solution. Je peux être très douée pour ça !

En écoutant ta musique, je me dis souvent qu’elle ferait la bande-son parfaite pour accompagner une série TV. Est-ce que ça te plairait ?

Oui, ce serait cool ! Je télécharge plein de séries mais je les termine rarement. En ce moment, j’adore Broad City mais aussi The Eric Andre Show et Tim & Eric. D’ailleurs plein, d’expressions que j’utilise viennent de cette série. Enfin, ce qui serait le plus cool, ce serait d’avoir ma musique dans un jeu-vidéo.

Tu joues ?

A fond ! Je sais que quand je rentrerai à la maison, pour fêter la sortie de Lush, je m’achèterai la nouvelle Xbox. Mais ces derniers temps, je suis rarement là pour jouer et on n’a pas de console avec nous en tournée. Je ne fais que lire ou écouter des podcasts. J’adore Red Dead Redemption. C’est un jeu proche de GTA sauf que tu incarnes un Cowboy au temps du Far West. Mmh… Je crois que c’est le truc le plus américain que je puisse dire dans cette interview !

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