Panda Bear, toujours à rebrousse poil

Panda Bear, toujours à rebrousse poil

Installé à Lisbonne depuis 2004, Noah Lennox – aka Panda Bear – y a étendu son cercle de collaborateurs et accouche de Buoys, un nouvel album co-produit avec son collaborateur de longue date Rusty Santos. C’est à cette occasion que cet artiste – un des plus fascinants et innovants de la musique moderne – répond à nos questions, nous parle de son artisanat sonore, de son engagement politique en sous-texte, ainsi que de sa vie de papa.

Qu’écoutais-tu quand tu as écrit ce nouvel album, et dans quel état d’esprit étais-tu ?

Noah Lennox : Difficile de pointer un groupe spécifique parce que ça va généralement un peu dans diverses directions, mais concernant ce qui a influencé cet album, ce sont surtout des choses venant des USA, comme Metro Boomin, Mike Will, d’habitude d’Atlanta et des environs. Typiquement, j’évite de m’inspirer de choses que j’aime pour éviter de les copier. Par exemple, si je prends Sonic Inspiration, c’est moins problématique… Et en ce qui concerne l’aspect personnel, ça va paraître un peu chiant, mais c’est plutôt la vie d’un papa.

Donc rester à la maison, le conduire à l’école, etc ?

Ben oui effectivement, j’ai l’impression que la routine permet d’instaurer un climat de sécurité pour les enfants. Ça sonne un peu comme si c’était l’armée ce que je dis, mais oui, l’idée est de leur donner une routine. Et bon, même si ça a l’air chiant, c’est ma vie actuellement.

Tu vis à Lisbonne, ce qui n’est pas non plus typique pour les musiciens. Comment est-ce que cette ville influence ta musique ? Qu’est-ce qu’il s’y passe musicalement ?

Ca va de nouveau sembler un peu nul, mais je ne sors pas trop. En gros, je vais conduire mon fils à l’école, promener mon chien, et je vais au studio. Mon pote Pete (Sonic Boom) a bougé au Portugal il y a un an. On passe pas mal de temps ensemble. Il habite à une demi-heure en voiture de chez moi, donc parfois je vais le voir, parfois il vient en ville. Concernant Lisbonne, il y a pas mal de choses qui se passent musicalement. Il y a notamment un cercle de musiciens qui sont connectés au label Principe, dont les producteurs sont des immigrants africains. C’est principalement de la musique électronique. Et puis, il y a des plus jeunes du label Cafetra qui rassemble plusieurs courants musicaux. Ils ont 15 ans de moins que moi et se débrouillent un peu par eux-mêmes. Ça résonne pas mal en moi, parce que c’est un peu comme cela que nous avons-nous-mêmes commencé il y a un million d’années (rires).

Tu as mentionné Sonic Boom, ce qui est intéressant car on avait justement une question à son sujet. Pourquoi n’as-tu pas travaillé avec lui cette fois-ci ? Comment choisis-tu un producteur ?

Je voulais travailler autour de la sub-bass cette fois-ci, et je sais qu’il n’aime pas du tout ce son… Donc je ne pense pas qu’il aurait apprécié travailler sur ce projet (rires). Cette fois-ci, je voulais vraiment aller dans une direction différente de la sienne. Puis j’ai rencontré Rusty, et je n’ai pas vraiment dû beaucoup le convaincre…

Les chansons de cet album sont complètement différentes. Tu mentionnes un nouveau chapitre. Est-ce un processus de concret, délibéré, ou est-ce complètement inconscient ?

Pas vraiment conscient… Je ne peux pas dire que j’avais une vision claire au départ. Mais je savais ce que je ne voulais pas ! Je voulais faire quelque chose de différent avec les voix : pas d’harmonies et pas de reverbs. Je voulais envisager de nouveaux sentiers, en quelque sorte sortir des routes goudronnées pour entrer dans les bois. Mais je ne sais pas non plus si c’est un chapitre qui s’ouvre et qui va s’installer dans la durée, ou si le prochain album sera complètement différent. Mais c’est en tout cas un pas vers quelque chose de complètement différent pour moi.

Apparemment, vous avez même mis les guitares complètement en sourdine ? Était-ce dans le but de déconstruire certaines habitudes ?

Oui c’est ça. En fait, Rusty était assez obsédé par les guitares, et moi par d’autres choses. Il a passé des heures à se concentrer là-dessus. Et c’est surtout autour du microtiming de ces sons qu’il a travaillé. Il voulait que les guitares sonnent comme des éléments mécaniques. Sur Ableton, il y a des groove templates que tu peux utiliser pour modifier le timing de certains événements audio. Et on a passé des heures et des heures à travailler et retravailler encore et encore ces sons. Graduellement, le son a donc évolué mais c’était tellement graduel que je lui disais encore l’autre jour : je ne vois aucune différence (rires). Il voulait quelque chose de tellement spécifique que je ne pouvais même pas l’entendre. L’idée était presque de jouer la guitare puis de changer ce son comme si elle n’avait jamais été jouée. C’était une approche inversée, c’était intéressant.

Tu n’as pas collaboré avec Animal Collective sur Tangerine Reef. On se demandait pourquoi…  Et aussi, il semble qu’il y ait des thèmes similaires entre ton album et le leur : le climat, les oceans, etc.

Ouais, j’ai remarqué. Un thème aquatique. C’est marrant, au cours des années, il semble qu’à certains moments notre motivation se soit perdue, puis qu’à d’autres on ait dû travailler dur pour trouver un terrain d’entente commun vu nos différents centres d’intérêts sonores. Par exemple, Strawberry Jam me parait disparate en termes de son et de paroles. On était tous à des endroits différents à l’époque, et je pense que ça se ressent. Alors que lors de Merryweather – qui me semble beaucoup plus unifié – on était tous au même endroit mental. Et même si on faisait des choses différentes, il semble qu’on était tous les quatre intéressés par le même genre de son. Comme s’il y avait un lien invisible entre nous. Je me demande si c’est parce qu’on se connait depuis longtemps, mais je ne sais pas trop. Par rapport à mon absence du dernier album d’Animal, je dois dire que je suis content que ce genre de chose se passe, dans le sens où cette géométrie variable était l’intention initiale du groupe bien qu’on s’en soit éloigné à différents moments. Après 20 ans, plus c’est aléatoire et improvisé, mieux c’est.

Au niveau des thématiques, on a tous les deux chroniqué beaucoup d’albums en 2018, et on trouve qu’il y a énormément d’artistes qui sont devenus politiques, ou qui ont voulu parler du climat. Tu dis que tu ne veux pas aller dire aux gens comment se comporter mais y-a-t-il un message ici ?

Dans le passé, je ne me serais pas engagé politiquement, mais il semble que les mouvements politiques des dernières années ont dépassé des lignes éthiques et morales à tel point que ça force des gens apolitiques comme moi à s’engager politiquement. Mais à nouveau ici, je ne veux pas prêcher. Mon moyen à moi est plus implicite et suggestif. Pour être plus précis, je pense que beaucoup des mouvements politiques parlent ‘des autres’ en excluant les différences. Ici, moi, j’ai voulu créer quelque chose qui était dans l’acceptation de ‘l’autre’, des différences.

Est-ce que ces thèmes sont importants de nos jours au Portugal ? Quelle est l’ambiance ?

Je ne sais pas si ces thèmes-là sont présents ici mais j’ai le sentiment que ça va arriver car il y a eu beaucoup beaucoup de visiteurs au Portugal, beaucoup plus qu’il y a dix ans. Je m’attends à une réaction des locaux, tout simplement parce que leur vie a beaucoup changé ces dernières années. J’espère que ça ne va pas arriver, mais je regarde ça avec une certaine crainte… J’ai déménagé ici en 2004. Avant cela, j’étais parti vivre à Brooklyn au milieu de la vague de gentrification. J’ai observé exactement la même chose se produire à Lisbonne. Dans mon quartier, j’entends plus parler anglais que portugais.

Tu mentionnes la psychologie comportementale comme inspiration pour ton album. Peux-tu nous en dire plus ?

C’est surtout en voyant tout ce qu’il s’est passé ces dernières années politiquement que je me suis demandé ce qui motivait les gens à agir de la sorte. Pas seulement ça, mais aussi des choses dans ma vie privée : comment les instincts et les pulsions nous font faire des choses… Quel est notre logiciel d’humain ? Et je pense que c’est quelque chose que j’ai exploré dans l’album. C’est surtout pour les gens plus jeunes car je pense qu’il y a une plasticité qui permet d’encore former de bonnes habitudes en se posant ces questions-là. Les personnes plus âgées ont un cerveau plus formé, plus rigide.

Tu vas partir en tournée pour l’album ?

J’essaye toujours de mettre au point une tournée européenne mais, en attendant, j’ai une tournée aux USA qui va se faire.

Y-a-t-il une question que personne ne t’a posée jusqu’à présent, celle ou tu te dis ‘mais pourquoi personne ne me l’a encore posée ?

Non, mais il faudra que je trouve une réponse à cette question (rires).

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