Interview – Odezenne, rime avec…

Connus pour ses textes piquants et ses instrumentations fines, Odezenne a clairement annoncé une transition avec l’EP ‘Rien’ sorti l’année dernière. Au beau milieu de leur ascension fulgurante, couronnée d’un Olympia notamment, les parisianos-bordelais proposent un nouvel exercice de style avec un ‘Dolziger Str.2’ qui tourne le dos au jazz, aux samples, et presque au hip-hop, pour remplacer le tout par des chansons plus mures, mêlées à des arrangements électroniques personnels. Une semaine après le drame du 13 novembre, le Grand Mix était plein à craquer pour écouter ça. A l’étage, dans les loges, Jacques calmant un début d’extinction de voix, ce sont Alix et Mattia qui nous reçoivent pour voir avec quoi rime vraiment Odezenne…

Alix : Ça me fait plaisir de faire une interview pour Mowno, car je me souviens que c’était le premier webzine à avoir chroniqué ‘Sans Chantilly‘ en 2008. Je m’occupais un peu de la promo à l’époque. Je me souviens même de la première phrase qui disait : ‘Un premier album salutaire, capable d’ébranler les canons du genre‘ (c’est presque ça, ndlr), donc ça avait été bien accueilli à l’époque !


SALLE PLEINE

Ce soir, c’est complet. Qu’est-ce que ça vous fait, une semaine après les événements tragiques du Bataclan ?

Mattia : On a remarqué que c’était la première vraie salle de concert en dehors de chez nous qui affichait complet. On est arrivé, on a vu ‘ODEZENNE COMPLET’ sur la porte ! Pour une salle avec une jauge de 700 places en dehors de chez toi, ça fait vraiment plaisir.
Alix : On avait déjà fait deux Péniches complètes à Lille, mais la jauge est de 120 personnes. Ce soir, ça fait quelque chose, d’autant plus que l’on n’a pas particulièrement communiqué sur cette date, on a juste balancé le lien de la tournée. On n’est pas habitué à arriver le jour J, et que le mec de la salle nous dise que c’est complet. C’est notre quatrième date de la semaine, on est rincé, donc on va essayer d’être solide et de ne pas faire n’importe quoi ! Ensuite, par rapport aux événements, j’ai l’impression que les gens qui viennent nous voir – les 16-35 ans environ – ont d’autant plus envie d’aller à un concert après ce qui s’est passé. Il n’y a pas vraiment de baisse de vente de billets pour nos concerts, c’est même l’inverse. Aux infos, ils disent que ça chute, mais ils regardent sans doute Johnny ou Sardou qui représentent 80% de la billetterie. Ils n’ont pas dû s’attarder sur Odezenne ! (rires). Pour eux, c’est une petite salle, pour nous c’est un Zénith !

J’imagine que vous n’aviez absolument pas envie d’annuler.

Du tout. Dès le lendemain, on était sur le chemin d’Orléans. Sur la route, on nous appelé pour nous annoncer que le concert était annulé sur décision préfectorale. On s’était quand même posé la question de maintenir la date un jour de deuil, mais on était arrivé à la conclusion que oui.


HAINE

Est-ce que ça vous arrive de vous nourrir de ce genre d’événement violent et triste pour écrire ?

Le mot ‘Haine’ serait trop puissant. Il nous est arrivé d’écrire des morceaux un peu piquants, comme ‘Adieu’ ou ‘Tu Pu Du Cu’, mais ça reste un exercice de style qui est propre au genre. Ça n’est pas de la vraie haine, c’est plus de la taquinerie.
Mattia : Dans ‘’Satana’, sur le dernier album, ça pourrait peut-être s’en approcher un petit peu…
Alix : Oui, mais je parle vraiment plus de mes angoisses personnelles. Pour moi, la haine a un rapport avec l’autre. On se nourrit plus de l’amour… Mais il paraît que l’amour et la haine ne sont jamais bien loin… Il y a des gens qui écrivent ‘je t’haime’ ! (rires)


MUSIQUE URBAINE

Peut-on encore vous classer dans cette catégorie ?

Je n’espère pas.
Mattia : Le disque qu’on a fait aujourd’hui est presque déjà vieillot pour être urbain. Pour moi, ‘urbain’, c’est dans la rue, et on n’est plus du tout dans ce rapport.

Même le Grand Mix a mis ‘rap/rock/chanson’ sur son site internet vous concernant…

Alix : On ne sait plus quoi faire de nous ! (rires) Il ne manque que le reggae, mais on s’en chargera pour le prochain ! Urbain, c’est un peu un mot à la mode.
Mattia : On ne l’a jamais trop été, de mon point de vue…
Alix : L’autre jour, on nous a demandé si c’était de la poésie urbaine. Jaco, qui est fan de poésie, a répondu que ça n’existait pas. C’est de la poésie ou ça n’en est pas !
Mattia : C’est un peu connoté du genre ‘je suis quelque chose qui se passe dans la rue pour montrer que je suis en dehors du système’. T’es un peu en marge de la société, parce que tu viens dire des trucs dans la rue.
Alix : Tout dépend de la définition du terme que tu prêtes à ce mot-là. On s’est nourri de la ville de Berlin pour écrire ce disque, mais je ne pense pas que ce soit ce que tu voulais dire.

En fait, il fallait que je trouve une rime pour faire un rapprochement avec le rap… (rires) C’était clairement le cas à l’époque de ‘Sans Chantilly’ alors que, aujourd’hui, vous vous êtes tournés vers l’électro sur une bonne partie de l’album.

Mattia : Oui, à la différence près que, dans l’électro, il n’est pas forcément question de batterie électronique, ni de guitare. On parle plutôt de boucles.
Alix : Dans ‘Vilaine’ ou dans ‘Satan’, il y a des vestiges de cette influence initiale. On peut parler de rap moderne. C’est simplement une touche de l’album, ça représente 20%. Le reste est ailleurs !


JOHN COLTRANE

Désolé pour la rime un peu tirée par les cheveux, mais on ne peut plus parler de jazz dans vos morceaux. On est très loin de ‘Sans Chantilly’ à ce niveau. Je n’ai pas entendu de cuivre sur le dernier album !

Ah, enfin quelqu’un qui en parle putain ! Effectivement, sur le début de ‘Un Corps à Prendre’, il y a des espèces de cors derrière, mais c’est tout. C’est anecdotique, ce n’est pas du tout jazz. C’est plutôt Chasse et Pêche (rires).
Mattia : On n’a arrêté le sampling. Le problème, c’est qu’on bidouillait des trucs qui ne nous appartenaient pas. Si tu veux vraiment réussir à faire un disque singulier, tu ne vas pas chercher des sons faits par d’autres individus. Tu achètes des machines et tu joues. Tu ne vas pas chercher un bout de Coltrane.
Alix : c’est aussi pour ça qu’on a toujours eu un pied dedans et un pied dehors. Mattia est notre pied dehors. Un beatmaker ne tiendrait jamais ce discours. Lui est assez puriste. A la base, c’est un joueur de guitare classique, qui touche aux instruments. Il a besoin de composer, donc on a toujours tendu vers ça sinon, au bout d’un moment, c’est sûr qu’il se serait senti frustré de jouer avec des samples.
Mattia : Au début, c’est cool de faire du hip-hop. Il y a des mecs qui font des beats, ça tourne trop bien, comme Mos Def, RJD2, ou même Amon Tobin et son côté bricolage. C’est bien de faire ça, mais au bout d’un moment, tu te dis ‘bon je fais quoi maintenant, je cherche un sample encore mieux pour faire un morceau encore mieux ?‘. On va plutôt essayer de faire les nôtres !
Alix : On a quitté le digging. Personnellement, je passais beaucoup de temps à écouter des samples, c’était une manière de m’influencer. Et puis, au fur et à mesure du temps, les influences passent dans autre chose, un repas, une discussion, un bouquin… La vie quoi. Mais peut-être qu’on va nous sampler un jour ! (rires)
Mattia : Moi, j’aurais samplé deux-trois trucs sur notre album !


SHURIK’N

Vous êtes plutôt IAM ou Gainsbourg ?

Alix : Je ne me pose pas vraiment la question, je n’ai pas envie de choisir. Aujourd’hui, ce serait un peu plus Gainsbourg. Je ne sais pas si je me suis éloigné un peu de IAM ou si IAM s’est éloigné de moi dans mes envies d’écouter de la musique. Je vais plutôt aller chercher un CD de Gainsbourg. Mais je dois reconnaître une chose : le premier mec qui m’a donné envie d’écrire, ça n’a pas été Shurik’N mais Akhenaton avec son album ‘Métèque et Mat’. Je me suis barré en vacances avec trois disques au hasard, dont celui-là. Je suis parti en Angleterre, et je n’écoutais pas de rap du tout. Akhenaton est un mec qui sait dire de façon très claire que, si tu as envie d’écrire, tu prends un stylo et tu écris. Il me faisait bouger la tête, et m’a fait griffonner des trucs… Je n’aurais jamais osé et ne me serais jamais permis d’écrire des choses sans écouter un artiste autodidacte comme lui. J’aime vraiment les deux. Par contre, j’ai découvert Gainsbourg plus tard, et il m’a permis d’aller un peu plus loin dans ma façon de faire. Je me suis rendu compte que je n’étais pas obligé de débiter quatre syllabes à la seconde. Les deux font donc partie de mon parcours, je les place juste à des moments différents.


MISE EN SCÈNE

Mattia : Odezenne n’a jamais rimé avec mise en scène. Sauf peut-être sur les six premiers mois d’existence sur scène. On a essayé, mais aujourd’hui j’aime bien dire qu’on est plus proche du son anglo-saxon car les mecs viennent et jouent. Ils sont sapés comme ça et commencent le concert. Bon, les premiers six mois, on avait le même costard… On s’est très vite dit que c’était chaud ! (rires)
Alix : On était là, ‘mais qu’est-ce-qu’on branle… ?‘». Après, je ne sais pas encore si c’est une qualité ou un défaut. L’histoire nous le dira ! En fait, tout est mélangé. Il n’y a plus aucune frontière entre notre vie privée et nos concerts. On n’a plus de surnom, plus de décor… On n’a plus aucune barrière de protection. Par exemple, Christine & the Queens, elle parle de Christine à la troisième personne. Quelque part, c’est son bouclier !
Mattia : C’est comme Stromae et son morceau bourré. Il le fera toujours bourré, ça met une distance entre lui et le personnage. Bon, Jacques fait ses morceaux toujours bourré, mais c’est une autre histoire… (rires) Même quand on trouve un truc qui marche sur scène, on va peut-être le refaire une fois, mais jamais une deuxième, ça ne marche pas pour nous. Il y a quelques automatismes qui sont des repères, mais je parle simplement d’arrangements par exemple.

Il n’y a donc rien de surjoué…

Alix : Ah non, je ne pourrais pas. Tu vois, c’est encore la mode dans les concerts de dire des trucs comme : ‘quand je dis HEY tu dis HO, tu vas à gauche, tu vas à droite !

Tu parles de Youssoupha ?

(rires) Ils le font tous ! Et tu as l’impression que le public aime ça. Personnellement, ça m’a toujours fait chier. On arrive aussi à faire péter des câbles aux gens, mais ils le font comme ils veulent.


OBSCÈNE

Parlons un peu de cul…

Je ne pense pas qu’Odezenne rime avec ‘obscène’… Je dirais plutôt que ça rime avec…

Épicurienne ?

Oui, épicurienne, c’est sûr ! Mais pour le côté cul, je ne sais pas trop…

Femme-fontaine ?

(rires) Exactement ! Hier, un anglais nous a interviewé. Il ne comprenait rien à ce qu’on racontait, mais il sentait quelque chose de sexuel dans nos morceaux, donc quelque part, au-delà des textes ça doit être un peu vrai.
Mattia : Je dirais qu’Odezenne rime avec ‘un peu vilaine’… (rires)
Alix : C’est vrai que c’est un sujet auquel on revient souvent. C’est peut-être une espèce de solution de secours…

Pensez-vous que des titres comme ‘Je Veux te Baiser’ ou ‘Le Plus Beau Cul du Monde’ vous ont aidé dans votre ascension ?

Mattia : Ces deux chansons sont des chansons d’amour !
Alix : ‘Je Veux te Baiser’, ça l’est un peu moins. On a eu de la chance, les gens qui nous suivaient déjà ont interprété la chose dans le bon sens. Il n’y a pas vraiment eu de malentendu.
Mattia : C’est marrant parce que, en concert, c’est un moment super cool. Tout le monde chante un truc qui veut dire ‘c’est pas ça mais c’est un peu ça quand même !‘ (rires)
Alix : C’était un vrai pari. On sait qu’on a un public qui regarde un peu plus loin que l’évidence, qui aime bien être titillé. C’est clair, ça fait partie de nos best tracks, donc de notre succès. Il y a aussi ‘Saxophone’, ‘Chewing-Gum’ ou maintenant ‘Bouche à Lèvres’.
Mattia : Je n’ai pas écrit le texte, mais je trouve que c’est une chouette manière de dire je t’aime aujourd’hui. C’est une autre façon d’exprimer l’amour.
Alix : Cette chanson, je l’ai volée à Jaco. Il m’a montré ça un soir en me disant qu’il l’avait écrite pour sa meuf. Sa copine écrit aussi, donc il font tout le temps des trucs un peu fous à deux sur garage band. J’ai adoré, et du coup on l’a faite écouter à Mattia, qui l’a remise à sa sauce pour lui donner une dimension de chanson. A la base, c’était une blague, ça a failli ne pas exister.


MYLÈNE

J’ai cru comprendre qu’Odezenne rimait avec Mylène sur cette chanson…

Mattia : Oui, j’ai repris le groove et la rythmique de la chanson ‘Maman a Tort’ de Mylène Farmer ! Ça collait hyper bien avec son flow, donc je l’ai ré-arrangée.


AVENTURE HUMAINE

Depuis ‘Sans Chantilly’, vous avez grimpé les échelons à trois, presque sans l’aide de personne…

Alix : En l’occurrence, je pense surtout aux gens avec qui on travaille, qui font eux aussi partie de cette aventure humaine, même si c’est moins palpable. Malgré nous, on tisse avec notre public des liens dont on n’a pas forcément conscience tout le temps. On tisse aussi d’autres liens très concrets avec nos réalisateurs ou notre attaché de presse, Max, qui était déjà là à l’époque. Mariama, notre tour manageuse, c’est ma chérie, notre tourneur est le même depuis cinq ans… Dans ce sens-là, c’est une vraie aventure humaine.
Mattia : Ça prépare à la vieillesse… On aura plein de potes à aller voir !
Alix : On se fera des petites raclettes-whisky entre vieux ! (rires)


MARINE LE PEN

(rires) C’est une manière de vous demander : pensez-vous faire de la musique politique parfois ?

La question politique m’a vraiment sauté à la gueule après le 13 novembre. Ma première réaction a été une certaine forme de colère par rapport aux décisions des différents gouvernements et des différents partis français. J’ai fini par adhérer à ce truc qui consiste à dire que, de toute façon, ça ne sert à rien d’aller voter. J’avais fait l’effort pour Mélenchon qui m’avait plu sur trois discours, mais il y a plein d’échéances pour lesquelles je ne suis pas allé voter, car je me disais que tout se faisait en Europe ou dans les banques… Je ne me reconnais pas forcément dans l’exécutif, dans les décisions qui ont été prises. J’étais en colère contre moi-même d’abord, parce que j’ai fait preuve d’un désengagement politique en tant que citoyen. Je me suis demandé ce qu’était la politique finalement. J’ai toujours pensé qu’on en faisait un peu dans nos chansons, de manière frontale, comme sur ‘Dedans’, ou un peu plus subtilement comme sur ‘Je Veux te Baiser’.
Mattia : D’une certaine manière, on donne notre vision de qui on est et des libertés que l’on a.
Alix : Derrière la politique, il y a toujours la notion d’engagement. Vu l’engagement qu’on met dans notre musique, j’ai toujours cru qu’on était automatiquement politique, même si c’est entre la troisième et la quatrième ligne, ou au sixième degré, tu vois ?


CHÊNE

C’est quoi ce bout de bois tout cassé que vous offrez dans l’édition collector ?

Mattia : C’est un bout de porte du studio dans lequel on a en partie finalisé l’album ! On va lancer un petit teaser dimanche pour expliquer ça. Il y a un petit clin d’œil à ‘Monstres & Compagnie’.
Alix : On a éclaté la porte de notre studio en mille morceaux. Le losange bleu de la pochette, ça veut dire ‘maison inoccupée’ dans le langage des cambrioleurs. Et le titre de l’album, ‘Dolziger Str. 2’, c’est là où on habitait à Berlin. On laisse un signe aux gens pour qu’ils viennent nous cambrioler à cette adresse et s’approprient notre son. On a poussé la notion d’effraction à l’extrême en pétant notre propre studio pour dire que la porte était ouverte !


CHILDREN

Deux de mes morceaux favoris font intervenir des jeunes ou des enfants, il s’agit de ‘Dedans’ et ‘Chat Suicide’…

Alix : Les enfants dans ‘Dedans’, c’était vraiment cool, j’avais vraiment envie de le faire, c’était un kif perso. Sur ‘Chat Suicide’, ce sont mes deux sœurs qui chantent ! On n’a pas fait chanter d’enfants sur notre nouvel album, mais la question d’avoir des enfants est en filigrane dans pas mal de textes ! (rires)

ODEZENNE EN TOURNÉE

27.11.2015 – NANTES – Stéréolux
03.12.2015 – STRASBOURG – La Laiterie
04.12.2015 – LYON – Ninkasi
05.12.2015 – MONTREUX- Le Ned
09.12.2015 – CLERMONT FERRAND – La Coopérative de Mai
10.12.2015 – TOULOUSE – Metronum
11.12.2015 – MONTPELLIER – Rockstore
12.12.2015 – MARSEILLE – Le Moulin
11.02.2016 – TOURS (37) Temps Machine
12.02.2016 – REIMS (51) La Cartonnerie
13.02.2016 – AUDINCOURT (25) Le Moloco
18.02.2016 – MASSY (91) Paul B
19.02.2016 – SANNOIS (95) EMB
20.02.2016 – MAGNY LE HONGRE (77) File 7
25.02.2016 – NANTES (44) Stereolux
26.02.2016 – ORLEANS (45) L’Astrolabe
27.02.2016 – NANCY (54) L’Autre Canal
11.03.2016 – BIARRITZ (64) L’Atabal
26.03.2016 – CHOLET (49) Les Z’Eclectiques

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