Nick Cave & Warren Ellis, les inséparables

Nick Cave & Warren Ellis, les inséparables

Il y a ces artistes qui luttent pour conserver sur scène la justesse de leurs disques, qui calculent et redoublent d’opportunisme pour espérer intégrer vos playlists, puis il y a les autres, les grands, qui ne se sont jamais préoccupés de toutes ces futilités, préférant laisser parler leur naturel et leur talent. Au cas ou le doute soit encore de mise dans votre esprit, il suffit d’assister à un concert de Nick Cave & The Bad Seeds pour immédiatement classer l’australien dans la bonne catégorie, celle des légendes – mortes ou vivantes – dont l’influence ne cessera jamais de planer au dessus des générations à venir.
Assisté depuis le milieu des années 90 par Warren Ellis, la plus bad seed des Bad Seeds, multi-instrumentiste au talent sans borne et véritable chef d’orchestre du groupe, le crooner donnait le 5 juin 2017, au Massay Hall de Toronto, un énième concert mémorable dans le cadre de la tournée qui suivit la sortie de Skeleton Tree, son dernier album en date. Le lendemain, les deux inséparables répondaient aux questions de Kreativ Kontrol, excellent podcast local, et revenaient sur leur rencontre, leur collaboration, leur approche respective de la musique, leur relation avec le public, et leurs projets. Morceaux choisis traduits pour vous.

Le concert d’hier était absolument remarquable…

Nick Cave : Oui, merci de confirmer ces soupçons (rire). Ca va dans la bonne direction. Il y a eu de très bonnes versions hier soir. Même si nous faisons toujours à peu près le même set, il y a constamment des différences d’interprétation. Le public était super aussi.
Warren Ellis : Ce qui est bien, c’est que les nouveaux morceaux se développent. On a commencé en Australie en janvier (2017, ndlr) et ils ont déjà changé lors de cette tournée. Du coup, les concerts sont très différents maintenant.

Justement, peux-tu nous en dire un peu plus sur l’évolution des morceaux ?

Les morceaux ne sont plus les mêmes que lorsque tu les enregistres. C’est particulièrement vrai pour ce dernier album qui est joué différemment lors des concerts. Lorsqu’ils s’en vont, les gens disent qu’ils ont été comme happés de bout en bout, qu’ils ont eu la sensation d’assister à une expérience. Ils sentent que quelque chose se passe, et c’est ce qu’ils attendent.
Nick Cave : C’est volcanique. Ce n’est pas quelque chose de volontaire et de conscient. Ca dépend totalement de l’atmosphère, de ce qui se passe entre nous et le public. C’est comme si les gens désiraient vraiment faire partie du truc, c’est assez dingue. Je viens d’une musique beaucoup plus conflictuelle, c’est très différent.

L’enregistrement d’un disque est quelque chose de très solitaire, et il y a comme une tranquillité au sein de ce nouvel album. Il se passe quelque chose à l’écoute de ces morceaux, il s’en dégage une passion qui va encore plus loin.

Warren Ellis : C’est assez récurrent quand tu composes un album. Tu enregistres les morceaux, certains marchent bien en live, d’autres non, et ceux qui marchent se développent. La plupart du temps, en studio, tu joues les titres pratiquement pour la première fois, et tu continues de les apprendre au moment de les enregistrer. Puis, à force de les jouer, ils se réinventent. C’est le cas de From Her To Eternity par exemple. Hier soir, on en a peut être fait une des versions les plus créatives. J’ai entendu ce morceau pour la première fois en 1983 et il m’a complètement retourné. On l’a joué de très nombreuses fois mais, hier, il m’est apparu totalement nouveau. Ca n’arrive pas avec toutes les chansons.
Nick Cave : Il y a beaucoup de mouvements au sein même du groupe, les musiciens jouent de différents instruments… C’est un peu le jeu des chaises musicales. Donc, au bout du compte, les sensibilités musicales interviennent et ça amène à aborder les morceaux différemment.

Nick, tu es quelqu’un qui met en valeur ses collaborations. Peux-tu nous parler de celle qui te lie à Warren au sein des Bad Seeds et qui est, selon moi, une des plus créatives au monde. J’ai écouté quelques une de vos bandes originales ces derniers jours, et c’est assez magique. Commençons peut être par Warren… Quand as-tu entendu parler de Nick pour la première fois ?

Warren Ellis : Je me souviens d’une émission de télé australienne ou il y avait The Saints, AC/DC, David Bowie. Quand The Birthday Party est apparu, je les connaissais déjà. J’ai tenté de les voir en live une fois mais j’étais alcoolisé et je me suis endormi. J’ai réussi à les voir ensuite sur leur dernière tournée. Nick était un personnage assez lointain mais il est vite devenu quelqu’un de très présent. J’ai partagé mon logement avec un dealer et Nick avait l’habitude de passer, tout comme Johnny Thunder lorsqu’il était en Australie…
Nick Cave : Tu n’es pas obligé de raconter ce genre de choses…
Warren Ellis : Il me demande comment on s’est rencontré… (rire). Bref, Nick a cette présence dès qu’il est quelque part. Une fille qui habitait là aussi n’autorisait plus personne à s’assoir sur le siège ou il s’était assis. Ca te donne une idée de la crédibilité qu’il avait déjà. On s’est donc rencontré brièvement au milieu des années 90, puis il m’a demandé de venir jouer sur Murder Ballads.
Nick Cave : Je peux être plus précis. J’ai vu Warren avec The Dirty Three alors que nous étions en train d’enregistrer Murder Ballads. Je ne les avais jamais vus auparavant, je ne savais même pas qu’ils existaient. C’était un concert dans un pub de la rue. J’y suis descendu, et j’ai assisté à une performance incroyable de la part de ces mecs. Ils m’ont tellement retourné la tête que je leur ai demandé d’intégrer mon groupe et de venir jouer avec nous. Quelques jours plus tard, Warren se pointait, et c’est à ce moment là qu’on s’est officiellement rencontré, même si on m’avait déjà dit qu’il avait contribué à certains de mes précédents albums. Je ne le savais pas à l’époque.
Warren Ellis : Oui, j’avais fait quelques arrangements de violon grâce à Mick Harvey avec qui je jouais depuis longtemps.

Nick Cave : C’est un peu flou mais, pour moi, cela a été un tournant pour les Bad Seeds. Avant cela, on ne collaborait pas de la même façon. J’écrivais les chansons, certaines personnes intervenaient très occasionnellement. Désormais, ça ne se passe plus comme ça, les musiciens ne se contentent plus de jouer et enregistrer. Quand Warren est arrivé, nous avons travaillé autrement. J’ai commencé à jouer avec les structures des morceaux, avec les accords, et à intervenir durant le processus de composition. Ca été très plaisant parce que, au delà des morceaux, ça rendait l’écriture plus vivante, ce qui est ma première préoccupation. Tout cela s’est développé à travers les années jusqu’à ce qu’on finisse par composer ensemble.
Warren Ellis : Dès le début de notre collaboration, on s’asseyait aux balances et on jouait. Pour moi, ça été tout de suite une évidence que tu étais le genre de personne à aimer ça.
Nick Cave : Je n’avais pas ce genre de relation avec Blixa (Bargeld) ou Mick (Harvey). A cette époque là, le travail était quasiment toujours fait avant qu’ils n’interviennent. Je parle des fondations, parce qu’ils ont fortement influencé la façon dont les morceaux ont sonné ensuite.
Warren Ellis : Mais tu avais également beaucoup d’importance là dessus. Tu sais parfaitement ce que tu veux et ce que tu ne veux pas. Dès lors qu’on a commencé à travailler ensemble différemment, on a rapidement trouvé nos repères, et il ne s’agissait plus seulement pour toi d’écrire des paroles.
Nick Cave : C’est une joie absolue pour moi d’aller en studio et de travailler comme ça avec Warren. Les paroles sont toujours une façon de parler de moi et de ma relation avec le monde, ça n’a pas changé. Mais c’est un grand plaisir de jouer de la musique avec lui, même si la plupart du temps je me mets en retrait, je leur regarde faire ses trucs.
Warren Ellis : Ecrire des paroles n’a jamais été mon truc. Le plus important pour moi musicalement est de toujours aller plus loin que ce que j’ai pu faire avant. C’est ce que je cherche constamment. Tout ce que je fais de créatif dans ma vie doit m’apporter ce sentiment de me développer moi même. J’aime ces moments où la musique prend forme.
Nick Cave : Pour moi, le songwriting se résume beaucoup aux paroles. Quand je me mets en mode songwriting, je m’assois pour écrire. Donc je suis très reconnaissant envers Warren de prendre en charge toute la partie musicale de mon travail.

Vous venez tous les deux de parler de votre vision personnelle de la musique mais il semble que chacun de vous ait aussi depuis longtemps une affection particulière pour les textures. Ca s’est encore vérifié hier en voyant toutes celles dont Warren est capable avec tout son matériel. C’est assez incroyable que les fondations de votre musique se confrontent au bruit avec autant de beauté. C’était déjà un peu le cas avec The Birthday Party d’ailleurs. Beaucoup d’artistes ont tenté ça…

Ce n’est pas trop ma partie, plutôt celle de Warren qui gère ça quasi intégralement. Je n’ai pas trop idée d’ou tout cela peut sortir. C’est assez mystérieux pour moi donc je vois très bien ce que tu veux dire étant donné que je vois ça aussi de l’extérieur. C’est assez extraordinaire en effet.
Warren Ellis : C’est la relation que j’entretiens avec la musique. Si ce que je fais sonne inhabituel, ça me conforte dans l’idée que je vais dans la bonne direction. Rassembler guitare, basse et batterie donne un certain son que l’on connait, mais il nous faut les pousser encore plus loin. C’est ce qu’on essaye de faire. Et même si Nick chante, il contribue pleinement à façonner tout cela. La plupart du temps, on ne sait pas nous mêmes ce qui va se passer, et ça a été le cas sur le dernier album. J’ai une formation de violon classique mais je n’avais pas tant de talent que ça. Je jouais comme si j’étais dans un groupe de rock, et jamais je n’aurais pensé que ça arriverait un jour. Je n’aimais pas la façon dont le violon était utilisé la plupart du temps, donc j’ai ajouté un séquenceur à l’initiative de Mick et ça m’a ouvert les portes d’un tout autre monde. Soudain, j’ai pu faire des choses qui m’étaient inconnues, qui sont littéralement tombées du ciel, et qui sont assez mystérieuses pour moi aussi.

Nick, est ce que la musique de Warren conditionne tes paroles désormais ?

Nick Cave : Oui, clairement parce que c’est un son très organique. La musique de Warren, c’est un peu comme des boucles qui s’échapperaient de la nature. C’est à l’opposé de la musique synthétique qui se joue beaucoup aujourd’hui. Je considère que mes paroles s’échappent de là également d’une certaine manière. Dès que Warren appuie sur un bouton ou une pédale, il y a toute une atmosphère qui s’impose et tout s’accorde. Ca me permet de me relâcher un peu sur l’écriture. Les paroles n’ont plus à être forcément aussi travaillées. C’est ce que j’aime chez Skeleton Tree : ses textes ne sont pas aussi fins que d’habitude. C’est le cas de I Need You ou Rings of Saturn par exemple qui ont un côté plus improvisé, ce que je ne m’accorderais pas en temps normal. Mes chansons doivent toujours avoir une signification sur le papier. Là, les mots sonnent bien, signifient quelque chose mais, cette fois, je suppose qu’ils sont plutôt venus du coeur que du cerveau.
Warren Ellis : Quand j’ai rencontré Nick et qu’il m’a demandé de jouer avec lui, il ne m’a pas simplement demandé de venir enregistrer. Il m’a dit de faire absolument ce que je souhaitais, et de me lancer. Ca a été pour moi comme une autorisation libératrice de m’étendre pleinement. Quand j’ai voulu acheter une mandoline, il ne m’a pas dit de faire un feu avec, mais plutôt ‘quel choix inspirant !’. Il me pousse constamment vers là ou je veux aller, y compris quand ça va trop loin parfois, et c’est clairement ce qui rend notre collaboration si créative et pertinente. C’est le plus important pour moi. Sur le dernier album, et sur un titre en particulier, il s’est passé quelque chose de miraculeux en studio, comme si les choses apparaissaient soudainement devant nous. Ce moment particulier incarne tout à fait l’approche que nous avons de la musique.

Vous vous êtes beaucoup arrêtés sur Push The Sky Away hier soir. Est-ce que ça change tous les soirs ou était-ce quelque chose de particulier pour ce concert ?

Nous n’avons joué que quelques morceaux de cet album, mais aussi tous ceux de Skeleton Tree. Mais oui, ils sont très agréables à jouer, d’autant plus qu’ils ont beaucoup plus évolué au fil de la dernière tournée. Je pense notamment à Higgs Boson Blues, Push The Sky Away, et surtout à Jubilee Street qui est la preuve que les choses peuvent sonner tout autrement en live. C’est super aussi que des chansons récentes comme celles-ci puissent déjà avoir une autre vie.
Nick Cave : Surtout que nous ne forçons rien. Les gens veulent les entendre aussi parce que, bizarrement, Jubilee Street est déjà devenu une sorte de vieux standard.

C’était magique hier quand tu as transpercé la foule pour te retrouver au milieu du Massey Hall… Je n’oublierai jamais ce moment…

Warren Ellis : Et tu n’imagines même pas quand tu vois cela de la scène, et que tu prends conscience de ce que tu vois là, devant toi, Nick au milieu du public… C’est fabuleux d’être dans un groupe et d’assister à cela.
Nick Cave : C’est une façon de me rendre vulnérable, de me terrifier (rire). J’ai quasiment toujours fait ça dans ma carrière, pas toujours pour la même raison (rire). Avant, j’allais dans le public pour lui faire peur, l’intimider, le réveiller. Maintenant, j’y vais pour y puiser mon énergie. C’est un effet extraordinaire. Je le fais même de plus en plus. Mais je n’aime pas trop parler de ça parce que c’est quelque chose d’assez mystérieux finalement, quelque chose que je fais très naturellement.
Warren Ellis : C’est une sorte de transe en fait. Je joue avec Nick depuis 20 ans maintenant, et ce qui se passe maintenant durant les concerts est très différent de nos débuts. Surtout cette année.

Vous avez récemment composé la bande originale du film War Machine de David Michôd et dans lequel joue Brad Pitt. Comment travaillez vous dans le cadre d’un tel projet ? Avancez vous seuls ou collaborez vous concrètement avec les réalisateurs et scénaristes ?

Nick Cave : Oui nous travaillons ensemble généralement. Nous apprécions quand ils passent nous voir en studio.
Warren Ellis : David Michôd a été fantastique. Ce qu’il imaginait visuellement et musicalement nous a offert une véritable leçon. Il a été super, il nous expliquait les raisons de ses choix, etc… Ca a été une grande expérience de travailler avec lui.

Est-ce qu’il a demandé des modifications dans ce que vous aviez fait ?

Nick Cave : Oui, bien sûr.

J’imagine à quel point ça a du être intimidant de vous demander de revoir certaines choses…

C’est un australien, il n’a pas un caractère de merde…
Warren Ellis : En fait, nous évoluions tous sur des terrains nouveaux, parce que nous avions tous des backgrounds totalement différents. Dans le travail de composition de bandes originales, c’est assez sain d’avancer dans l’inconnu. Dans le rock n’roll, tu as tendance à faire les choses comme tu le sens, sans te préoccuper du reste. Ce travail là t’impose d’être lié à quelqu’un, d’être à son écoute, pour le meilleur comme pour le pire. Etre intimidé n’arrange rien : on travaille ensemble, et ça se passe souvent mieux quand chacun reste neutre.

Pour résumer, nous avons parlé de ce que sont devenus les morceaux au fil des concerts, de l’énergie spirituelle qui vous anime… J’imagine que tout ceci doit donner quelques informations sur votre créativité du moment. Savez vous déjà de quoi sera fait le futur de Nick Cave & The Bad Seeds ?

Nick Cave : Je veux enregistrer un nouveau disque dès que possible. Pour le moment, j’écris pas mal de paroles et j’essaye de garder mes distances avec internet.
Warren Ellis : Je crois que les deux derniers albums en appellent forcément un nouveau qui empreinte un autre chemin. Puis les dernières tournées ont amené beaucoup de choses dans la manière dont le groupe sonne désormais. Les vieux titres collent très bien avec les nouveaux, il y a une très bonne dynamique qui nous emmène loin, tout comme le public, ce qui nous encourage à partir dans une direction différente, qui surprenne tout le monde, nous compris. On a l’espoir de faire encore évoluer tout cela, notamment en live.

Si on devait parler d’un seul morceau de Skeleton Tree, lequel serait il ?

Magneto. C’est une chanson incroyable.
Nick Cave : Ce morceau est arrivé dans des circonstances assez étranges. J’y chante sur une musique que je n’avais jamais entendu avant, et on l’a enregistrée en une seule prise. En fait, j’étais dehors avec un ami, en train de manger. Quand je suis revenu dans le studio, j’ai écouté ça pendant 15 secondes et j’ai tout de suite pensé que je pouvais chanter dessus. Je me suis comme assis dans ce morceau, et ça a fonctionné.


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