Mermonte, tournis coton

Mermonte, tournis coton

Il n’existe pas deux groupes en France – peut-être même ailleurs – comme Mermonte, collectif à géométrie variable brillamment emmené par le compositeur Ghislain Fracapane (guitare, chant). Autour de lui, une multitude de musiciens s’évertuent depuis 2012 à défendre la pop dans son sens le plus noble, vivifiante, profonde et lumineuse, en s’efforçant de mettre au monde de grandes et belles compositions dont la qualité puisse autant parler à l’oreille la plus aguerrie qu’à celle du mélomane lambda. Depuis trois albums maintenant, le groupe décline ainsi une musique majoritairement instrumentale sur laquelle plane très haut les influences de Steve Reich, Sufjan Stevens, Can, Tortoise, Stereolab ou Godspeed You! Black Emperor. Très haut, car Mermonte est trop talentueux et ambitieux pour se contenter de ressembler à qui que ce soit d’autre que lui-même. Mouvement, son nouvel album à sortir en ce 19 octobre 2018, quatre ans après Audiorama, le prouve une nouvelle fois en atteignant de rares sommets de grâce. Tour à tour mécanique, harmonique, cinématographique, explosive, épique, étincelante ou touchante, la pop de Mermonte se montre plus accessible et variée que jamais, prend des allures intemporelles qui lui promettent d’être écoutée partout, longtemps, tout le temps. Rencontre avec un chef d’orchestre des temps modernes.

Quatre ans séparent Mouvement de Audiorama. Pourquoi tant de temps ?

Ghislain Fracapane : Nous réfléchissions à ce que nous allions proposer, et comment le faire. Après Audiorama, nous devions trouver le meilleur moyen de continuer à partir en tournée et de sortir un bon disque dans de bonnes conditions. Se renouveler à chaque enregistrement est très important pour nous. Avec Pierre Marais, le vibraphoniste, nous avons donc passé des mois à faire les démos, à travailler sur les meilleurs arrangements et idées de production possibles. Je cherchais aussi les personnes adéquates pour créer et sortir ce nouvel album. Puis nous avons aussi nos sides projets comme Tropique noir, Bacchantes, Bumpkin Island, Lady Jane, Alan Corbel, Mantys qui nous ont pris du temps…

Comment la famille Mermonte a t-elle évolué depuis ? Etes-vous toujours aussi nombreux, plus nombreux encore ? Des arrivées ? Des départs ?

Nous sommes 8 musiciens sur scène depuis un an environ. Pour l’enregistrement de Mouvement, une vingtaine de musiciens y a participé, histoire de donner plus d’ampleur aux arrangements. Dans Mermonte, les gens partent ou reviennent, et d’autres arrivent. Cette évolution est très plaisante en ce qui concerne les rapports au sein du groupe, car nous jouons et voyageons avec beaucoup de personnes différentes. Mais aussi pour les arrangements des morceaux. Une ligne de violon a pu, peut ou pourra être jouée par une trompette ou une guitare, suivant les musiciens du moment. Ceci dit, les trois quarts des musiciens sont les mêmes depuis le début.

Mouvement ne dépayse pas, mais marque clairement une progression en comparaison avec ses deux prédécesseurs. Peux-tu nous dire en quoi le Mermonte d’aujourd’hui n’est plus celui d’hier ?

Musicalement, l’idée est de toujours se lancer des défis. Ce qui me plait par dessus tout dans la musique, c’est de composer, et si je sens que je suis en train de faire quelque chose qui ressemble à un morceau du précédent album, je l’efface de mon ordinateur. J’appréhende donc chaque fois mes compositions comme des expériences nouvelles, je réfléchis à ce que je n ai pas encore fait, j’essaye d’évoluer constamment.
Audiorama était un disque très rock et efficace, basé sur nos ressentis en live. J’écrivais des morceaux avec lesquels nous pouvions nous faire plaisir en concert alors que le premier album était le condensé d’un mélange de toutes mes influences, allant d’American Football à David Axelrod. Je secouais, et j’écoutais le résultat. Pour Mouvement, j’ai voulu savoir comment un vrai compositeur travaillait. J ai donc repris les théories que j’avais bien voulu intégré lors de mon apprentissage musical, et je les ai appliquées. Ça m’a permis de donner plus de clarté à la musique de Mermonte, tout en essayant de nouvelles choses. Malgré tout, il est très important, pour moi, de garder un côté spontané dans ma manière d’écrire. Auquel cas, je risque de faire quelque chose de très impersonnel.

Ce nouvel album est certainement le plus accessible de toute votre discographie. Alors que, lors de notre dernière interview, tu définissais ta musique comme ‘difficile mais écoutable par tout le monde’, considères-tu que Mouvement répond plus que jamais à tes ambitions de toujours, et que Mermonte est désormais à l’apogée de sa maturité ?

Je définis le style de Mermonte comme Pop. Ce qui est, pour moi, très différent de la musique que certains compositeurs écrivent pour faire des tubes. C’est un genre à l’écriture complexe, mais qui peut toucher un large public. Je me plais à croire qu’un chef d’orchestre peut apprécier ma manière de composer, et à l’inverse, une personne qui n’écoute jamais de musique pourrait aimer l’air d’une de nos chansons. C’est ce que j’essaye de faire depuis le début, et c’est ce que j’attends lorsque j’écoute de la musique. Cet album est plus clair et moins chargé, mais il est difficile pour moi de dire si il est plus accessible que les autres.

Les influences sont nombreuses, vous chantez en anglais comme en français, certains titres sonnent à la fois très actuels et intemporels… Tout cela enveloppe ce nouvel album d’une richesse assez époustouflante. Mermonte a t-il quand même des limites artistiques qu’il ne souhaite pas dépasser, ou est-il pensé comme un territoire d’expression totalement libre ?

Pour Mouvement, je voulais utiliser le chant comme instrument soliste, ce que nous n’avions jamais fait auparavant. Sur les autres albums, les voix étaient au même niveau d’importance que les instruments. Ce changement nous a forcé à laisser de l’espace dans nos arrangements. Mais j’aime être libre dans ma façon composer pour Mermonte. Je n’aime pas avoir de cadres de travail, ni de concept rythmique ou mélodique. Le but étant de se faire plaisir avec le maximum d’envies et d’idées musicales possibles.

Bien que plus pop que jamais, l’album ne cache pas ses influences rock, folk, et krautrock, sans parler de ses passages plus free ou cinématographiques. Mais même en affichant une telle diversité, Mermonte réussit à atteindre une belle homogénéité. Doit-on mettre cela sur le compte d’une évolution naturelle due aux expériences accumulées depuis vos débuts, ou sur une approche particulière et volontaire propre à cet album ?

Quand j’ai commencé à m’intéresser à la musique, mon frère me faisait écouter beaucoup de styles différents. Ça m’a permis de ne pas être bloqué dans un seul genre. Je joue et jouais aussi dans des groupes qui n’ont rien à voir avec ce que nous faisons avec Mermonte, comme Fago sépia, Héliport, Lady Jane, Carrière Solo ou Tropique Noir. Les façons de composer sont très différentes, mais ça m’aide beaucoup dans mon approche de la création. Je pense que ce panel d’écoute et ces différents apprentissages de la composition me permettent aujourd’hui d’écrire sous plusieurs facettes. La plupart du temps, je m’influence de ce qui m’a plu dans telle ou telle chanson, pour le retravailler à ma sauce. Et le résultat ne ressemble généralement plus à ce qui m’a inspiré.

Les arrangements sont clairement plus travaillés avec des cordes nettement plus présentes, la qualité de la production et du mix offrent aussi un relief très intéressant à votre musique, bien plus qu’auparavant… Étaient-ce deux axes sur lesquels vous comptiez clairement mettre l’accent ?

Il est clair que nous voulions un enregistrement qui nous plaise à tous, ce qui est très difficile vu le nombre que nous sommes. Ça n’était pas le cas pour les autres albums. Nous ne voulions pas réitérer les erreurs du passé, partir tête baissée et voir ce qui allait arriver une fois l’enregistrement terminé. Nous avons trouvé plusieurs endroits pour les prises de sons, car leurs réverbérations collaient parfaitement à l’esprit des compositions : les prises de violons et violoncelles ont été faites dans une chapelle, pour les batteries, percussions et cuivres, au studio Cocoon qui est un ancien manoir, et le reste dans le studio de Julien Lemonnier. Nous avons enregistré l’album avec trois ingénieurs du groupe, ce qui permettait d’être d’accord plus rapidement sur le son à avoir. Nous avons aussi mixé avec Benoît Bel, dans le studio Mikrokosm à Lyon. Son travail colle très bien à notre musique. Nous savions qu’il avait eu l’occasion de collaborer avec des personnes du label Constellation que nous adorons. Assez rapidement, il a su ce que nous voulions, et le mixage s’est fait très sereinement.

Dominique A, Laetitia Sadier et autres invités en provenance d’une scène plus math rock (TTNG, Delta Sleep) viennent vous épauler tout au long de ces 12 titres. Comment sont-il arrivés là ? Doit on comprendre via leur présence que Mermonte a passé un cap tant en ce qui concerne sa crédibilité que sa volonté de s’exporter ?

Mermonte est depuis le début un groupe à ‘géométrie variable’, nous avons toujours aimé faire intervenir des musiciens, des chanteurs extérieurs pour venir jouer avec nous. Dominique et Laëtitia, comme Devin de Delta Sleep ou Stuart de TTNG, sont des gens dont nous admirons le travail depuis longtemps. Donc l’idée de les faire participer à ce nouvel album est venue naturellement. Plus qu’une histoire de volonté d’exportation ou de renommée, nous étions curieux de savoir ce que donneraient les voix de ces musiciens dans nos compositions, de voir évoluer notre musique à travers elles. J’ai donc pris contact par mail avec eux en leur envoyant le morceau que je destinais à chacun. Et par bonheur, tous ont accepté notre proposition.

Vous avez d’ailleurs joué à Paris avec Dominique A. Les Forces de l’Ailleurs, le titre sur lequel il chante, est une évidence tant il donne l’impression qu’il a véritablement été écrit pour lui. Avez-vous également ressenti cette osmose en travaillant avec lui ? Un avenir commun est-il possible ?

Nous avons travaillé ensemble qu’une seule fois, au moment de l’enregistrement. Je l’avais eu par mail auparavant, pour savoir si ce morceau lui plaisait, et s’il voulait bien écrire et composer une mélodie pour nous. Je ne savais pas du tout ce qu’il allait faire dessus. Et pendant l’enregistrement, à la troisième prise, ce morceau lui appartenait. Il a su, à la manière d’un Gainsbourg ou d’un Ferré, comment poser sa voix. Grâce à sa façon de chanter, son expérience et son interprétation si personnelle, Dominique A peut jouer sur n’importe quelle chanson, elle sera écrite pour lui. J’adorerais faire une autre collaboration avec lui. Un jour, je l’espère.

Mouvement sort chez Room Records tandis que Clapping Music vous accompagnait jusque-là. Pourquoi ce changement ?

Clapping Music est un label que j’adore, car de nombreux groupes que j’écoute sont dessus. Malheureusement, ça n’a pas marché. Les envies et les motivations n’étaient pas les mêmes, et la fin a été difficile pour tout le monde. Nous avons alors rencontré le label Room Records. Ce sont des personnes très conciliantes et à l’écoute, prêtes à mettre beaucoup d’énergie et de temps dans ce disque. C’est très gratifiant de travailler avec eux.

Lors de notre dernière interview, tu avais pleinement conscience que le nombre de musiciens impliqués dans Mermonte pouvait freiner le projet, surtout en ce qui concerne les opportunités de concert. Le temps et la notoriété aidant, en est-il toujours ainsi ou l’horizon s’est-il ouvert alors que se profile votre nouvelle tournée ?

Bien sûr que le nombre de musiciens freine les dates de tournée, surtout à l’heure où des chanteurs viennent seuls avec leur PC en poche, en guise de guitare/basse/batterie. Nous sommes nombreux car notre musique demande beaucoup d’instruments, et le groupe est construit sur cette base. Si nous n’étions que trois musiciens, ça n’aurait pas la même saveur. Nous n’avons pas encore la notoriété nécessaire pour que tous les régisseurs nous acceptent à chaque fois, mais nous commençons à noter de belles dates dans notre agenda.

A la sortie de Audiorama, tu nous parlais aussi de ton projet de Mermonte Orchestra avec des musiciens classiques. Est-ce que tu as pu le mener à bien ou est-ce encore quelque chose sur lequel tu travailles ?

Oui, c’est une idée que nous avons depuis longtemps. Nous aimerions reproduire exactement ce qu’il se passe dans nos albums pour quelques concerts, en collaborant avec des musiciens classiques. Nous en parlons en ce moment avec des festivals. Nous espérons concrétiser ce projet en 2019.

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