Liars, éternel recommencement

Liars, éternel recommencement

Placé à ses débuts dans le grand bac fourre-tout du revival post-punk – celui-là même qui agitait prétendument New-York au début des années 2000 –, on a bien vite dû réviser notre jugement à propos de Liars. Dès son deuxième album pour être précis. Avec le franchement déviant They Were Wrong, So We Drowned, le groupe australo-américain foutait le feu à tous les apprentis rockeurs en jean slim et perfecto. No-wave, musiques tribales et noise se retrouvaient mêlés pour un grand attentat sonore dont les dégâts furent pourtant balayés dès le disque suivant.
Car au-delà du bruit ou des compositions cryptiques, la véritable identité de Liars se dessine dans son imprévisibilité. Un jeu aux règles obscures où toutes les cartes sont rebattues à chaque album. L’intérêt n’est alors pas tant de deviner les éléments qui composent sa musique que de chercher à comprendre sa mécanique propre. Voilà ce que nous avons essayé de faire lorsque nous avons rencontré Angus Andrew, principal et désormais seul maître du groupe, en marge de son concert à Paris.
Délaissé par ses compagnons de jeu de longue date (Julian Gross et Aaron Hemphill, respectivement partis pour des problèmes de dos et des impératifs familiaux), le grand échalas australien s’est sereinement confié sur la genèse de Theme For Crying Fountain, le huitième album de Liars. Un disque empreint de tristesse et de solitude qu’on vous laisse le soin d’écouter si ce n’est déjà fait. A noter que loin de l’image taciturne que certains médias lui prêtent, Angus s’est montré particulièrement avenant et concerné, simple et éclairé dans ses réponses… avant d’enfiler une robe à tutu rose et exploser les enceintes de la Maroquinerie avec son chant psalmodié. Imprévisible on vous dit, tout comme sa musique.

Tu es retourné en Australie, ton pays natal, pour composer et enregistrer Theme For Crying Fountain. Est-ce que t’isoler au cœur du bush australien faisait partie de ton plan initial ?

Angus Andrew : Je préfère toujours m’isoler lorsque j’écris de nouveaux morceaux, avec l’idée de me mettre en retrait du monde. Forcément, il était plus difficile d’y arriver à Los Angeles où je vivais avant.

Tu n’y vis plus du tout ?

Non. Je me suis installé pour de bon en Australie.

Si ce n’est pas trop personnel, peux-tu m’expliquer ce retour aux racines ? Pourquoi maintenant ?

Oh tu sais, j’ai vécu loin de l’Australie pendant longtemps et j’avais toujours en tête d’y revenir. Et puis mon père est tombé gravement malade l’an passé [en 2016, donc]. Je devais y retourner pour prendre soin de lui. Enfin, c’était l’occasion de travailler sur l’album.

L’ambiance générale est particulièrement mélancolique…

Oui, c’était une période de composition très triste. Principalement à cause de ce qui arrivait à mon père, mais aussi à cause du départ d’Aaron. Je me suis senti très seul soudainement mais ces sentiments se sont révélés être une bonne chose pour ma créativité. Et puis plus tard, au moment où je finissais l’écriture de l’album, j’ai eu un enfant. C’est ce qui lui donne ce début triste et cette fin un peu plus heureuse. Un peu comme une histoire.

Avec le recul, est-ce que te retrouver seul dans Liars t’a libéré d’un point de vue créatif ou est-ce que ce fut, à l’inverse, un moment compliqué pour t’orienter ?

En fait j’ai toujours écrit seul la musique de Liars.

Attends, même lorsqu’Aaron était avec toi, tu étais le seul compositeur du groupe ?

Oui. La seule différence à présent, c’est que je ne lui demande plus son avis. Voilà le plus gros changement. J’ai toujours produit une grande quantité de musique, et Aaron m’aidait à affiner cette matière pour savoir ce que nous allions utiliser sur l’album. Travailler sans lui fut effrayant au départ mais, très vite, j’ai trouvé ça stimulant de pouvoir prendre des décisions plus rapidement.

Pourquoi alors avoir sorti cet album sous le nom de Liars ? Tu aurais pu le faire sous ton propre nom, d’autant que le fond des morceaux est très personnel…

Nous en avons discuté avec Mute, mon label. J’étais toujours sous contrat pour la production d’autres albums sous le nom de Liars, et c’était aussi dur pour moi de me séparer de ce nom. Je devais m’y remettre même si c’était un peu effrayant comme je te l’ai dit. Et puis peu à peu, j’ai finalement réalisé que Liars et moi ne formions qu’un. Impossible de nous séparer !

Tu joues beaucoup d’instruments sur cet album, dont certains que tu n’as jamais vraiment utilisés. Je pense à la guitare acoustique : une première sur un album de Liars !

Ah ! Je suis toujours à la recherche de nouvelles façons de produire des sons. Je n’avais jamais essayé la guitare acoustique avant ça. Essayer de l’intégrer s’est transformé en une sorte de challenge pour moi.

Est-ce que tu es d’accord avec moi si je te dis que TFCF sonne pour la première fois comme un mix de tout ce que tu as déjà réalisé ? On y retrouve des basses très tendues, des beats techno, des plages plus ambient…

Je pense que, sur chaque album, j’apprends quelque chose d’utile en tant que musicien, et j’essaie de conserver une partie de cette approche pour les albums suivants. C’est une progression constante. Et peut-être qu’un jour je pourrai me définir moi-même comme un musicien. [Il insiste sur ce dernier mot puis sourit]

Tu ne le fais pas pour le moment ?

Non. Je me présente plus facilement comme un artiste. Parce que je ne suis pas si intéressé que ça par l’aspect technique de la musique, qu’il s’agisse d’enregistrement ou de jeu. Si tu parles aux gens avec lesquels je travaille, ils te diront que je passe assez peu de temps à réfléchir à ces spécificités. Je préfère me concentrer sur le meilleur moyen de m’exprimer, et penser ensuite aux détails.

Je trouve que les musiciens de studio, certes très doués techniquement, sont justement limités en termes de créativité à cause de leurs compétences. Comme si aucun heureux accident ne pouvait survenir avec eux.

C’est juste. Je me rappelle le moment où j’ai commencé à composer. J’étudiais dans une école d’art en Californie, et il y avait une école de musique proche de la nôtre. Parfois, nous avions des vernissages pendant lesquels les étudiants de l’école de musique se pointaient pour jouer. Et à chaque fois, ce qu’ils jouaient ressemblait à un genre de jazz super technique. Je me disais : ‘Ce n’est vraiment pas le genre de trucs que j’ai envie d’écouter‘. J’étais tellement frustré par ces mecs que je me suis mis à bosser sur ma propre musique. Voilà comment tout a commencé ! [Rires]

TCFC déroute aussi par son utilisation de field recordings tout au long de l’album, comme des chants d’oiseaux, des coups de marteau…

L’environnement dans lequel je vis en Australie est très bruyant. Tu entends en permanence tous types de sons : des oiseaux, les vagues, le vent…  Alors avant même de commencer à écrire pour l’album, j’ai installé un micro à l’extérieur du studio. Dès que j’y entrais, j’enregistrais. Tous les morceaux que j’ai pu écrire avaient leur bande-son liée à l’extérieur. J’ai utilisé beaucoup de ces field recordings dans l’album, même s’ils ne sont qu’une partie seulement de tout ce que j’ai pu enregistrer

Sans aller jusqu’à l’intégrer au mix final, est-ce que tu avais déjà utilisé ce procédé en studio sur tes précédents albums ?

Je l’ai fait quelque fois, oui, mais sans que cela ne fasse vraiment partie du processus. Cette fois-ci, je voulais que l’environnement extérieur affecte directement ce que je pouvais écrire. Par exemple, s’il y avait de l’orage, je devais me sentir au cœur de la tempête. Tous ces sons ont nettement impacté ma manière de composer.

A chaque nouvel album de Liars, tu balaies presque toutes les attentes. Le résultat est toujours différent du précédent disque. Est-ce un leitmotiv pour toi ?

Personnellement, j’aime démarrer l’écriture d’un album comme si je n’avais jamais rien fait de tel auparavant. Cela passe par l’utilisation d’instruments ou d’outils qui me sont complètement neufs. Pour TFCF par exemple, j’ai réalisé beaucoup de samples. Mais je ne pense pas nécessairement à sonner différent. C’est le processus de création que je choisis qui diffère. Après, je pense que si tu joues tous nos albums à la suite tu apercevras quand même des idées similaires qui s’en dégagent.

Rétrospectivement, l’évolution de Liars est passionnante à observer. Ce n’est pas le cas de beaucoup de groupes auxquels vous avez été affiliés au début des années 2000…

Tu veux parler de la scène dance-punk ? [Sourire]

Oui, tous ces groupes souvent new-yorkais censés incarner un soi-disant retour du rock.

L’une des choses les plus difficiles quand tu fais de la musique, c’est de rester libre de faire ce que tu veux. D’après ce que j’ai pu voir ou entendre, beaucoup de ces groupes se sont laissés dicter leur évolution par leur maison de disque. Heureusement, mon label m’a toujours laissé libre de faire ce que je voulais. Ce n’est peut-être pas le choix le plus judicieux d’un point de vue commercial mais, artistiquement, c’est la seule façon d’avancer. Sinon tu t’ennuies et tu finis par produire une musique tout aussi ennuyeuse.

Tu parles de choix risqués sur le plan commercial mais, malgré la relative exigence de ta musique, tu as la chance d’être suivi et encouragé par de nombreux fans à travers le monde. 

Oui et c’est génial ! Je pense que si ces gens se sentent connectés à Liars, c’est parce que nous ne suivons aucune règle. Il est difficile de savoir à quoi ressembleront nos prochains albums car ils suivent une sorte d’évolution naturelle. Il n’y a rien de téléguidé. C’est important aussi pour la créativité d’être capable de changer de voie à tout moment et démarrer quelque chose de neuf.

Mais écouter tes albums peut s’avérer une expérience difficile, oppressante même. Tu ne sembles pas nécessairement chercher à créer quelque chose de beau ou d’aimable au sens commun du terme. Ce qu’attendent pourtant beaucoup d’auditeurs.

Tout ça, c’est une question d’expression. Il s’agit d’essayer d’extérioriser ce qui se cache à l’intérieur de toi. C’est amusant parce que certaines personnes me disent parfois : C’est très bien ce que tu fais mais est-ce que tu as déjà songé à écrire une pop-song ? Quelque chose qui pourrait se placer dans les charts ? Je leur répond : J’essaie en permanence ! Mais la réalité, c’est que mes morceaux sont le reflet de ce que je suis, et que je ne peux pas ajuster ça à ce type d’exigence.

J’en déduis que tu n’as pas une personnalité très pop !

[Rires] Non et comme tu le disais, je ne fais pas une musique joyeuse destinée à la fête. C’est quelque chose d’impossible à simuler pour moi.

Il n’y a pas longtemps, je discutais avec un chanteur pop anglais qui me révélait sans ironie que ses morceaux n’avaient aucun sens pour lui, qu’ils n’étaient que du bullshit dans l’espoir que d’autres y trouvent du sens.

Au moins, il est honnête. Mais je pense que plus tu fais d’albums, plus cela devient important que tes idées se reflètent dans ce que tu fais. Je suis sûr que si tu m’avais posé cette question quand le premier album de Liars est sorti, je t’aurais donné la même réponse. J’espérais juste que quelqu’un écoute ma musique. Par contre, pour notre second album, je me souviens avoir pensé : Mon dieu, cette fois-ci je veux être sûr d’avoir quelque chose de pertinent à dire. C’est alors devenu très important pour moi.

Est-ce qu’il t’arrive de penser à la réaction de ton public quand tu crées quelque chose de nouveau ?

Non jamais. C’est un processus extrêmement personnel et égoïste. C’est comme cette histoire de pop-song : je ne peux pas écrire de la musique en me projetant sur ce qu’en diront les gens. Je dois m’extirper de tout ça pour y arriver. Faire ce en quoi je crois réellement et qui me rendra fier. A vrai dire, je ne suis pas capable de faire quelque chose pour les gens.

Mais créer une œuvre qui reflète réellement qui tu es – tes rêves, tes doutes, tes peurs, etc. – peut aussi être extrêmement difficile. Beaucoup de personnes travaillent dur pour y parvenir et finissent pourtant par tomber dans l’évidence de certains clichés. 

Oui ! Et voilà pourquoi c’est important pour moi de m’isoler quand je fais de la musique. Je dois m’extraire de mon environnement habituel. J’en viens à écarter tout ce qui pourrait m’influencer. Heureusement, en faisant cela, il est possible de créer quelque chose d’unique.

Pour finir cette interview, je voulais te parler du morceau Mess on a Mission présent sur ton avant-dernier album (Mess, 2014). Tu chantes dessus : Facts are facts and fiction is fiction. Maintenant que faits et fictions sont officiellement brouillés depuis l’avènement des alternative facts et des fake news, quel sentiment en tires-tu ? As-tu l’impression de pouvoir prédire les enjeux du futur ?

[Rires] Non, non, pas du tout ! Je pense que faits et fictions sont depuis très longtemps mélangés mais que ce problème vient juste d’arriver sous nos yeux avec les dernières élections américaines. C’est très problématique. Mais c’est marrant que tu m’en parles parce que je pensais justement aux fake news la nuit dernière, quand nous jouions ce morceau. C’est assez fou !

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