Thurston Moore, le temps de la transmission

Thurston Moore, le temps de la transmission

La figure de proue de la scène noise rock poursuit son aventure en solitaire avec son second opus ‘Rock’n’Roll Consciousness‘, sorti dans une relative indifférence le 28 avril dernier. En cinq titres, Thurston Moore reste fidèle à l’identité sonore qui a caractérisé Sonic Youth durant plus de trois décennies. Rien de nouveau sous le soleil donc. Quelques heures avant son concert à Lille en juin dernier, le new yorkais est brièvement revenu sur la genèse de son nouvel album avant de s’étendre sur son amour pour le CBGB, l’influence et l’importance de la poésie, de la critique rock et de la beat generation dans sa vie. À l’aube de la soixantaine, Thurston Moore serait-il le ‘passeur’ le plus pertinent de la scène new-yorkaise underground des seventies dont la plupart des protagonistes ont disparu ?

Rock’n’Roll Consciousness succède à The Last Day (2014). En quoi ce second effort se différencie du premier ? 

Thurston Moore : ‘The Best Day’ a été conçu comme un album solo. À la fin de la tournée accompagnant sa sortie, on a pris conscience qu’il s’agissait d’un projet collectif plutôt qu’individuel. Le groupe a donc réellement pris forme lorsque nous sommes rentrés en studio pour enregistrer ce second opus. J’ai composé les différents morceaux de ‘Rock’n’Roll Consciousness’ en connaissant les musiciens qui allaient m’accompagner, ce qui n’était pas le cas pour ‘The Best Day’.

Vous vous connaissez pourtant depuis longtemps avec…

Steve Shelley (*ndlr : batteur de Sonic Youth) et moi-même jouons ensemble depuis le milieu des années 80, et j’ai connu Debbie Googe (*ndlr : bassiste de My Bloody Valentine) à la même période. On n’a pas ressenti le besoin de créer un nouveau groupe, de chercher un nouveau nom. Durant des années, on a joué ensemble ou dans nos formations respectives. On a beaucoup tourné et enregistré; on a déjà laissé un héritage, dirons-nous, aux nouvelles générations.

L’album contenant 5 morceaux, doit-on parler d’un EP ou d’un LP ?

Les morceaux sont longs, le premier titre dure 11 minutes contre 6 minutes pour le plus court. Au total, on approche de l’heure.

Une heure de musique avec de longues plages instrumentales, ‘Rock’n’Roll Consciousness’ est l’album le plus serein et apaisé de votre discographie ?

C’est possible… Cet album est singulier et personnel. J’ai voulu transmettre un message de paix, de bienfaisance. Les morceaux les plus agressifs, les plus durs ne figurent pas sur l’album, car ils ne collaient pas au concept. Pour l’anecdote, je changeais sans cesse l’ordre des morceaux afin d’avoir ‘LA’ tracklist idéale, jusqu’au moment où je l’ai trouvée. Le concept de l’album est alors apparu comme une évidence.

Vous avez travaillé avec Paul Epworth, qui a produit les albums d’Adèle, Florence and the Machine, Bloc Party, Primal Scream etc. Qu’êtes-vous allés chercher en collaborant avec lui ? Un son plus pop ?

En aucun cas. La raison pour laquelle je voulais bosser avec lui est simple : son studio. Je connaissais son pedigree de producteur, il a travaillé pour Adele, Florence and the Machine et d’autres stars de la pop, ce qui est cool mais cela ne m’intéressait pas vraiment. Lorsque je suis rentré dans The Church Studios, une ancienne église, j’ai toute de suite eu envie d’y enregistrer. Qui plus est, le mec est très accueillant et sympathique. Il connaissait Sonic Youth, on s’entendait très bien, on est né le même jour, ce genre de petits détails à la con… Paul a indéniablement un talent pour comprendre et anticiper les attentes des groupes. Contrairement à Adele, je ne cherchais pas un producteur-arrangeur, je voulais un producteur avec de solides connaissances techniques.

Le studio a certaines spécificités acoustiques ?

La pièce principale du studio est grande et ouverte, il y a deux consoles d’enregistrements analogiques, le son est fantastique. J’aimerais – et j’espère – y enregistrer de nouveau. Pour en revenir à Paul, il était très présent et ouvert, il s’assurait que le son soit celui que nous cherchions, en particulier le son de la batterie, lui-même étant batteur. Il travaille avec les gens qui veulent collaborer avec lui, dont Beck ou The Horrors, pour qui il finalise le nouvel album. Il travaille, en parallèle, sur son propre album. Je pourrais enregistrer n’importe où, ici même, dans cette grande pièce (*ndlr : hall de l’Aéronef) si on installait l’équipement nécessaire… mais c’est agréable de bosser dans un studio professionnel.

Vous avez écrit un essai pour le New York Times intitulé ‘Thurston Moore : The first time I saw bands at CBGC (in 1976)‘ en mai dernier dans lequel vous revenez sur vos premiers concerts dans la mythique salle du CBGB. Avez-vous l’intention de creuser la question ? Par là, j’entends écrire votre autobiographie ou vos mémoires ?

Si je suis amené à écrire davantage, je pencherais pour une série de moments spécifiques qui permettraient de détailler ce que signifiait être un jeune artiste ou musicien dans une métropole comme New York dans les années 70 et 80. À cette époque, une capitale comme New York était importante, car centrale. Elle l’est bien moins aujourd’hui : nous sommes tous connectés. Pour être visible médiatiquement, il était nécessaire d’habiter un grand centre urbain, mais je ne me suis pas rendu à New York avec cette idée en tête. Je suis allé m’installer à New York, car je voulais monter un groupe et jouer au CBGB, c’était mon rêve.
Quand le New York Times m’a demandé d’écrire sur un essai qui commençait par ‘La première fois que …’, j’ai tout de suite pensé à ‘La première fois que j’ai vu des groupes jouer au CBGB’. Lors de deux excursions new-yorkaises (*ndlr : Thurston Moore a grandi dans l’état voisin du Connecticut) précédant mon installation dans la Grosse Pomme, j’étais à deux doigts de rentrer au CBGB. J’avais finalement terminé à Max’s Kansas City, une discothèque bien plus conventionnelle dans laquelle il était relativement facile d’entrer. À l’époque, le CBGB venait d’ouvrir, il se disait que c’était plus amusant, plus dégueulasse et bien moins glamour que Max’s Kansas City. Dans cet article, je raconte ces premières soirées démentes au CBGB. Ces moments m’ont particulièrement marqué, je devais prendre le temps de les retranscrire. Par ailleurs, j’aime écrire. J’écris de la poésie, des essais ou encore ce qui pourrait s’apparenter à des extraits de mémoires comme ce texte pour le New York Times.

Vous mentionnez souvent Patti Smith, The Ramones, Richard Hell comme principales influences musicales, cependant vous ne parlez que rarement des écrivains qui ont compté…

Mon père était enseignant à l’université, la littérature était omniprésente dans le foyer familial. À l’adolescence, je lisais tout ce qui me passait entre les mains. Je n’avais pas d’auteurs ou de genres littéraires favoris. J’ai découvert William S. Burroughs, Allen Ginsberg, les poètes beat grâce au rock’n’roll et plus particulièrement au journalisme rock : Lester Bangs, Richard Meltzer sans oublier Patti Smith. Elle était une journaliste rock avant d’être une musicienne. Je me souviens avoir été très étonné lorsque j’ai écouté son premier 45 tours sur lequel figuraient ‘Hey Joe’ (en écoute ici) et ‘Piss Factory’.
Passer de l’écriture à la musique était avant-gardiste. À cette époque, les écrivains ne sortaient pas d’albums. Sur les intros de ‘Hey Joe’ et ‘Piss Factory’, Patti lit ses poèmes en étant accompagné de Tom Verlaine à la guitare et d’un claviériste. Sur cette première épopée musicale, elle était davantage poète, écrivaine que musicienne ou chanteuse. Il a fallu attendre la sortie de ‘Horses’ pour qu’elle s’impose en tant que telle. La suite de l’histoire, on la connaît tous.
Pour en revenir à Lester Bangs, il faisait sans cesse allusion à William S. Burroughs et aux musiciens underground de l’époque à l’image de Captain Beefheart, Iggy Pop. Ces derniers faisaient, eux-mêmes, référence à d’autres écrivains underground…
À 15 ans, je suis tombé dans une librairie sur un recueil de poésie de Sam Shepard préfacé par Patti Smith ou elle faisait allusion au poème Howl d’Allen Ginsberg et au roman Naked Lunch (*ndlr : Le festin nu) de William S. Burroughs. Je me suis procuré ses œuvres et les ai instantanément adorées. Ces lectures m’ont donné envie d’emménager à New York afin d’assister à l’effervescence de cette scène new-yorkaise. Patti Smith et Allen Ginsberg avaient pour habitude de lire leurs poèmes à l’église Saint Mark dans l’East Village dans le cadre du Poetry Project. De temps en temps, il m’arrivait de m’y rendre. Tout le monde s’accordait sur le fait que les lectures de poésie étaient emmerdantes à mourir, du moins c’est ce qu’ils se disaient…
Adolescent, j’écrivais de — mauvais — poèmes. Je n’avais pas de mentor, j’ignorais l’existence d’ateliers de poésie. Si on m’avait dit : ‘Va suivre l’un de ces ateliers‘, j’ignore ce que serait ma vie aujourd’hui… Mon intérêt pour la poésie est arrivé tardivement, aux alentours de la quarantaine, il y a donc une vingtaine d’années. J’ai voulu en savoir plus sur l’histoire de la poésie new-yorkaise depuis la Seconde Guerre mondiale. Avec le recul, j’aurais aimé savoir ce que je sais maintenant lorsque j’ai débarqué à New York. J’aurais vraisemblablement assisté aux lectures de Ted Berrigan et d’Alice Notley à l’Église Saint Mark.
Après mon arrivé à New York, j’étais très occupé avec The Coachmen, mon premier groupe puis, par là suite, avec Sonic Youth. Richard Edson, le premier batteur de Sonic Youth, était un membre actif de cette scène littéraire new-yorkaise. Si j’avais rejoint cette scène, on ferait sûrement cette interview dans…

Un café ?

Peut-être (sourire).

Vous avez collaboré avec Brigitte Fontaine sur le morceau ‘Kekeland’ (écouter ici) au début des années 2000. Elle chante l’un de ses textes tandis que Sonic Youth joue à ses côtés. Comment est née cette collaboration ?

Brigitte Fontaine a un talent certain pour adapter ses textes à la musique. Une session — improvisée — en studio a été enregistrée entre elle et Sonic Youth, il y a aussi des enregistrements vidéo de la session. À ma connaissance, ni morceau ni image ne sont sortis à ce jour (*ndlr : ‘Demie Clocharde’ et ‘Kekeland’ figurent sur l’album éponyme de Brigitte Fontaine sorti en 2001 sur le label Virgin).

Les enregistrements et le film ont été perdus ?

Non, on les a. Le blocage est du côté de la maison de disque de Brigitte, ce qui est dommage car l’intégralité de la session studio était dingue. Ca fait des années que je ne l’ai pas écoutée d’ailleurs.

Ultime question : que peut-on vous souhaiter pour les dix prochaines années ?

Tu veux dire ce que l’on peut me souhaiter pour la soixantaine ? J’aimerais publier davantage de livres avec ma maison d’édition Ecstatic Peace Library. Je souhaite écrire et publier des extraits de mémoires comme j’ai pu le faire avec le New York Times.
Quant à la musique, l’industrie a connu une profonde transformation ces dernières années, et l’idée de sortie du contenu physique (CD, vinyle) est dépassée. Je doute que l’on puisse encore parler d’une industrie, cependant j’ai toujours envie de me produire sur scène et je réfléchis, de plus en plus, à la façon d’associer ma musique à d’autres créations. La musique à l’image m’intéresse, l’idée de créer quelque chose d’inédit est très plaisante.

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