Miss Kittin & The Hacker: discussion de Bourges

Huit ans sont passés entre leurs deux premiers albums. Miss Kittin & The Hacker remettent le couvert en 2009 avec « Two ». Un fait de l’actualité électro assez incontournable pour qu’on ne croise pas le duo à Bourges pour son fameux festival. Et, comme pour couronner notre satisfaction, les deux ont beaucoup à dire. « Play ».

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Quel a été le déclic à l’origine de «Two», huit ans après le succès du «First Album»?

The Hacker: On a jamais vraiment coupé les ponts. Entre les deux, Caroline (Miss Kittin ndlr) a sorti un premier album solo («I Com» en 2004 ndlr) sur lequel on a co-produit deux morceaux, ensuite ça a été mon tour avec « Rêves Mécaniques », là encore il y avait un morceau sur lequel on était tous les deux, donc on est toujours restés plus ou moins en contact. Pour ce qui est du déclic, le fait est qu’on tournait tous les deux comme Dj et qu’à un moment, on a eu envie de refaire du live dans de meilleures conditions. Même si c’est un rythme de vie hyper confortable, on a tous les deux ressenti la même chose au même moment, l’envie de sortir d’une routine artistique et de se mettre un peu en danger.

C’est cette prise de risque qui explique le côté plus «subtile» et «élaborée» que beaucoup ont relevé dans l’album?

The Hacker: A l’origine on est pas parti en se disant qu’on allait faire quelque chose de plus «subtil» ou de plus «élaboré»…
Miss Kittin: On voulait surtout ne pas revenir avec la même chose, même si certaines personnes n’auraient pas été contre un deuxième «Frank Sinatra». Ça aurait sonné vieux et techniquement ça aurait été impossible pour nous, on a trop évolué. On préférait ne rien faire du tout que de se répéter et céder à la paresse.
The Hacker: Notre façon de travailler ensemble a changé et notre musique aussi, indirectement. Autant le premier a été fait un peu dans l’urgence, tout en direct, en une après-midi dans un magasin de disques, autant le second nous a demandé plus de temps. On a travaillé dessus sans annoncer quoi que ce soit à qui que ce soit, du coup les conditions étaient plus relax pour nous, sans aucune pression.

Si le «First Album» s’est fait dans l’urgence, sur combien de temps s’est étalée la conception de «Two»?

The Hacker: Dans l’urgence oui et non. Disons que les morceaux se faisaient rapidement mais sur une très longue période en fait. On peut voir le «First Album» comme une compilation de nos cinq années passées sur le label Gigolo. Pour celui-là c’est différent. Même si j’ai pas bossé tous les jours dessus pendant un an, en gros tout s’est fait au cours de l’année 2008, avec des hauts et des bas dans la période d’activité.

Comment s’est passée la réalisation à distance?

The Hacker: Très simplement. J’habite toujours Grenoble et Caroline est sur Paris, du coup je composais la musique chez moi et je lui l’envoyais pour qu’elle bosse ses voix et ses paroles chez elle.

La volonté de se produire comme un «vrai groupe» sur scène a aussi eu des répercutions sur les productions retenues?

The Hacker: On pensait à la scène mais sans trop se focaliser là dessus. L’objectif principal était de  faire quelque chose qui nous ressemble et qui soit différent du premier album, on n’a pas cherché l’efficacité à tout prix. La scène, on y a pensé qu’une fois l’album terminé.

Pourtant vous avez testé certains de vos morceaux en live?

The Hacker: Bien sûr. L’année dernière, on a fait une tournée assez discrète, sans battage, juste pour se réhabituer à jouer live et rôder les morceaux, voir ce qui fonctionnait et ce qui ne fonctionnait pas. Certains morceaux ont disparu du tracklisting mais ça nous a surtout donné un peu plus d’assurance. La tournée française commence tout juste et on connait déjà les morceaux, on est assez à l’aise avec.

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Au delà de la production, les textes ont également évolués dans l’interval, ils semblent beaucoup plus introspectifs. Est-ce qu’ils ont demandé plus de travail que ceux du premier album?


Miss Kittin
: Ils ont évolué dans le sens où on a plus le même âge, les questions qu’on se pose sont peut-être plus existentielles que des questions de boîte de nuit. Mais la principale difficulté c’est d’aller droit au but, de faire dans la simplicité et dans la subtilité tout en gardant la même spontanéité. Entre-temps je me suis exercé à écrire, j’arrive mieux à formuler mes pensées et les textes ont pris une direction qui correspond tout à fait à notre évolution musicale. D’ailleurs ça nous a étonné de voir à quel point les choses qui inspiraient les productions de Michel (The Hacker ndlr) m’inspiraient également dans l’écriture.

Tu te serais sentie capable d’écrire les mêmes textes à l’époque il y a huit ans?

Miss Kittin: Le premier album a tellement été fait à la cool…
The Hacker: Sans réfléchir, c’était impulsif.
Miss Kittin: On l’a quasiment fait pour rigoler. A la différence de Michel, je ne pensais même pas faire carrière dans la musique, on s’est retrouvé un peu par hasard à faire des lives, à jouer à la Love Parade… alors qu’on est juste deux jeunes de Grenoble. Maintenant on est musiciens, on est des artistes et on se devait de revenir avec quelque chose qui a de la substance, pas avec un album fait par dessus la jambe comme le premier.
The Hacker: C’est aussi ce qui fait son charme mais tu ne peux pas faire ça deux fois de suite. Pour le premier, il n’y avait vraiment aucun calcul, on l’a fait très spontanément et c’est pas le genre de condition que tu peux reconstituer artificiellement par la suite.

D’où le fameux «cap-du-deuxième-album»…

Miss Kittin
: Il y a plein de groupes qui sortent un premier album mythique et qui ensuite prennent le risque de se casser la gueule pour le second. De notre côté, on s’est dit que les gens nous avaient un peu oublié avec tout cette scène actuelle, les Justice et compagnie. On trouvait ça plutôt cool de voir les gens s’exciter sur autre chose, ça nous laissait le champ libre.

Sans ça la pression n’aurait pas été la même…

The Hacker
: La pression est arrivée une fois l’album terminé, quand tu réalises que ça va sortir et que des gens vont l’écouter. C’est à ce moment là que tu te demandes si ça va plaire ou non. Mais pendant la réalisation du disque, non, au contraire, c’était super relax avec beaucoup d’inspiration et des périodes très productives.
Miss Kittin: Et puis la scène a donné une nouvelle vie à l’album. Il y a sûrement des personnes qui n’étaient pas convaincus au début, des gens qui n’aimaient pas le disque et qui après nous avoir vu le défendre sur scène l’ont appréhendé différemment. Le fait d’avoir bossé sur un concept live a fait prendre une autre dimension au disque.

Justement, l’album est sorti il y a quelques temps mais quels sont d’ores et déjà les retours du public?

The Hacker: Par rapport aux réactions qu’on peut avoir sur nos MySpace et tout ça, a priori elles sont plutôt bonnes, même si évidemment il y a des intégristes de Frank Sinitra qui trouvent que c’est pas pareil. Mais globalement c’est positif.

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Vous êtes également patrons de label (Goodlife pour The Hacker, Nobody’s Bizzness pour Miss Kittin), comment abordez-vous l’avenir au regard de ce qui s’est passé au cours des huit dernières années?

Miss Kittin: Pour commencer, il faut rappeler qu’on ne vit pas de la vente de disques. Les gens ne s’en rendent pas toujours compte mais il faut être Johnny Halliday pour vivre de ses disques. De notre côté, ce sont les concerts qui nous font vivre très confortablement. Partant de là, on se dit que lorsqu’on a une vision, quand on sait vraiment ce qu’on veut faire, on peut se passer d’une maison de disque à laquelle on donne une part importante du peu de l’argent qu’on se fait avec le disque. A part peut-être pour ce qui est de la promotion, elle n’a pas grand chose à offrir à des gens comme nous qui sont dans une niche. Et tout le reste, on peut l’assumer seuls. Alors autant se tourner vers des indépendants plus flexibles, des labels qui ne vont peut-être pas presser beaucoup au début mais qui sauront être réactifs si les choses se passent bien. L’âge d’or des maisons de disque est derrière nous, c’est devenu impossible d’avoir un bon contrat alors autant le prendre comme un apprentissage du business. Et pour ce qui est de l’album, peu importe qu’il sorte sur mon label ou sur celui de Michel, on a juste choisi celui qui a la structure la plus solide actuellement. La sortie de mon solo il y a deux ans nous a prouvé qu’on pouvait encaisser une sortie d’album comme celle-là. Alors pourquoi filer une partie de notre argent à des majors qui ne comprennent rien?
The Hacker: Chacun de notre côté, on a eu a faire à des majors – ou en tout cas à un gros indépendants – et on s’est tellement pris la tête ne serait-ce que sur des détails artistiques, sur des conneries d’artwork, de remixeurs… qu’on n’avait pas envie de retomber là dedans.
Miss Kittin: Par exemple, une major va forcément vouloir te caser un CD cristal sous prétexte que ça coûte pas cher et qu’à l’export ça se vend mieux. Si tu veux un Digipack, ils vont t’en faire payer une partie. A force de devoir se battre sur des détails comme ça tu finis par péter les plombs, t’es déjà rincé quand arrive la promo. Là au moins, on choisit qu’on veut un Digipack avec tel papier, une pochette avec tant de feuilles, et on a pas à demander la permission à qui que ce soit, on a pas à convaincre la personne qui nous a signé, ni celle qui s’occupe de l’export, ni le patron… C’est quelque chose de chiant à moins d’être un artiste qui n’en a rien à foutre. Dans ce cas tu délègues tout, t’as une pochette moche et tu bosses avec des personnes qui vont t’user jusqu’à la corde et qui te jetteront le jour ou tu ne seras plus bankable.
The Hacker: Et je pense que les gens susceptibles d’acheter l’album seront sensibles au fait que ce soit un bel objet, un beau produit final. Je sais que moi, en tant que consommateur de musique, j’ai récemment acheté un album de Depeche Mode parce ce que c’était un coffret limité qui avait un truc en plus.
Miss Kittin: Je préfère mettre de l’argent dans une belle pochette que dans une promo mal placée qui sert à payer les radios pour qu’elles jouent ton single. Il y a vraiment trop de choses qui ne vont pas dans les majors, et en ce moment elles sont en train de réapprendre à travailler, à se tourner à nouveau vers les indés donc il faudra résister d’autant plus. J’espère pour nous qu’on ne se vendra pas et que si ça commence à cartonner on ira pas au plus offrant. J’ai pas envie de refiler à des gens ce qu’on est en train de construire maintenant.

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Quels projets pour la suite, sachant que c’est en partie la lassitude de la vie de Dj en club qui vous a poussé à sortir cet album?

The Hacker: A mon avis on va être super excités de retourner mixer en club après un an de tournée, en tout cas c’est vraiment ce que j’avais ressenti à l’issue du live en 2002. J’étais hyper content de me retrouver juste avec mon flight case et mes disques. Actuellement, c’est pas qu’on ne veuille plus le faire, c’est juste qu’on a envie d’autre chose. Ceci dit, on a quelques trous dans l’année et je me suis pris quelques dates en Dj parce que ça reste quelque chose que j’aime faire.
Miss Kittin: Personnellement, je sais que quand je recommencerai à mixer ce ne sera plus pareil qu’avant, je n’ai plus envie de me retrouver comme un Dj qu’on book sur la liste d’une agence pour n’importe quelle soirée. J’aimerai exporter des soirées comparables à celles que je fais au Bataclan, vendre aux clubs des soirées pour lesquelles je dessinerai le flyer, je choisirai les invités… Tout un concept inspiré de mon expérience et des idées que je peux avoir. Je trouverai ça paresseux de retourner mixer comme un Dj lambda. Peut-être que ça pourra faire avancer les choses et que ça incitera des personnes à se lancer de leur côté. En tout cas j’espère que les gens viendront à ces soirées en se disant qu’elles ont un truc spécial, un concept, un univers, une déco. C’est le genre de chose qui me branche vachement.

Vous pouvez nous en dire plus sur votre éventuelle collaboration avec un producteur studio?

The Hacker: Disons qu’on cherche à avancer à chaque nouvel album et que ça pourrait être la prochaine étape pour nous. Dans la même situation, beaucoup de gens dans l’électronique chercheraient à bosser avec des musiciens. Moi, j’aime pas les musiciens, j’aime pas qu’on touche à ma musique (rires). Par contre, je me suis vraiment senti à ma place lorsqu’on s’est retrouvés dans un vrai studio, à Berlin, à travailler avec Pascal Gabriel. Je trouve ça agréable de bosser avec quelqu’un qui s’y connait, quelqu’un qui a de l’expérience et qui arrive à concrétiser ce que tu as en tête. Tu lui dis: «je veux que le son fasse comme ça» et il va te le faire tout de suite alors que moi, techniquement, je vais peut-être pas y arriver. Il peut aussi être amené à te conseiller ou à te proposer des choses qui rendraient bien. C’est quelque chose qu’on aimerait bien tenter pour un éventuel troisième album.

Vous avez déjà des noms en tête?

The Hacker: On aimerait bien faire ça avec Mark Bell, un anglais qui a bossé sur les albums de Björk et surtout avec le groupe LFO signé sur Warp. On s’est rencontrés et je pense que musicalement il peut y avoir des connections intéressantes.
Miss Kittin: Et puis il adore ce qu’on fait, il nous a suivi tous les deux.
The Hacker: La première fois que je l’ai rencontré ça m’a surpris de voir qu’il connaissait vraiment ce qu’on faisait. Ça pourrait être une super expérience.

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