J.C. SATÀN, des coquillettes au beurre jusqu’au confit de canard

J.C. SATÀN, des coquillettes au beurre jusqu’au confit de canard

La France a besoin de Satàn. En tout cas nous oui. Parce que depuis ses débuts, le groupe bordelais raconte quelque chose d’à la fois complètement anecdotique – au moment où on envoie des bagnoles en orbite dans l’espace – et pour cette raison foutrement essentiel. Une histoire d’albums faits-maisons avec un laptop pour table de mixage, des concerts alignés à peu près partout en France et en Europe, et puis des fans, toujours plus, pris de force avec un sourire béat dans des torrents de sueurs et de cris réverbérés.
Mais les choses ne s’arrêtent pas là non plus. Ce serait beaucoup trop simple sinon. En plus de perpétuer la tradition qui consiste à enregistrer et tourner à plein-temps for the sake of it (autrement dit pour presque pas un rond), J.C. Satàn porte vraiment une sincère et belle ambition dans sa musique. Une liberté qui lui permet aujourd’hui de nous donner encore des gros coups de boule avant de nous attraper pour un slow de fin de soirée sévèrement alcoolisé (écoutez leur titre Erika si vous ne me croyez pas). A bien chercher, on ne voit que leur cousin américain Ty Segall pour jouir aujourd’hui d’une telle liberté je-m’en-foutiste.
Bref. Tout ce qui vient d’être dit, J.C. Satàn l’étire et le magnifie encore un peu plus sur son cinquième album Centaur Desire. Et on n’en doute pas, lui aussi va claquer des sourire béats sur des visages luisants de sueur partout dans notre start-up nation. Parce que c’est leur projet, il fallait en discuter avec Arthur (chant/guitare), Paula (chant) et Dorian (clavier) accompagnés par JB, boss du label Born Bad (celui de J.C. Satàn, donc). Sorte de famille improbable où une simple question peut faire l’effet d’une bille lancée à toute vitesse dans un flipper, se répercutant dans tous les sens, même les plus insoupçonnés.

Parlons du morceau I Won’t Come Back pour commencer. Il m’a vraiment étonné à la première écoute. On y trouve une sorte de ‘groove’ qui n’existait pas avant chez J.C. Satàn…

Paula : Je ne suis pas d’accord pour dire qu’il n’y avait pas de groove avant.
Dorian : Moi, je crois savoir pourquoi tu dis ça. C’est parce que pour la première fois, il y a un vrai batteur qui joue sur le disque, contrairement à nos autres albums. Toi, tu le remarques mais d’autres personnes n’ont pas senti la différence.
Arthur : Avant on utilisait une boîte à rythme jouée au clic sur l’ordi.

Dans l’ensemble, cet album est le plus pop que vous ayez fait jusqu’ici. J’ai le sentiment qu’à chaque disque vous affirmez un peu plus ce côté-là.

Dès le premier album, nos morceaux étaient pop mais c’était masqué par le côté brouillon du truc. Là, la production s’affine peu à peu et laisse apparaître plus de détails et de mélodies. Plus ça va et plus la pop devient limpide.
Dorian : Surtout que beaucoup de nos morceaux sont écrits de manière hyper classique sur une base couplet/ refrain/ couplet/ refrain/ pont/ refrain.
Arthur : De toute façon, nos principales influences viennent de la pop. Ce sont des groupes qui écrivent des mélodies. Pour moi, la question se résume juste aux moyens de production. Il y a plein de groupes bien sales aujourd’hui qui écrivent des méga chansons pop, et on s’en rendra compte seulement quand ils auront les moyens de mieux les enregistrer. C’est ce qui nous arrive avec notre cinquième album. On ne peut pas toujours rester dans notre crasse !

Alors, est-ce que c’est compliqué de garder une forme de spontanéité tout en ayant des moyens plus conséquents pour travailler ses morceaux ?

Faut pas confondre la spontanéité avec le manque de moyens. On écrit de la même façon qu’avant.
JB : C’est quand même plus subtil. Sur les harmonies vocales par exemple. Avant ça ressemblait plus à des chants de marin, maintenant ça commence à être plus… tu vois ? (Sourire)
Arthur : Oui, mais ça on ne le fait pas exprès.
Paula : C’est comme quand tu apprends à cuisiner. Ton premier plat, c’est des pâtes avec du beurre et de l’emmental. Puis progressivement tu ajoutes du citron, du caviar ou des coquilles Saint-Jacques. Sick of Love (NdR : premier album du groupe), c’était un peu nos coquillettes au beurre, et là on part sur un confit de canard ! (Rires) Enfin, on n’est pas aux trois étoiles Michelin non plus.
Dorian : On essaye des trucs différents sur chaque disque mais les intentions sont là depuis le début. Ça se précise simplement au fur-et-à-mesure.
Arthur : Je peux toujours imaginer un morceau en trois minutes sous la douche. Sauf que derrière, je vais mettre trois jours à l’enregistrer parce qu’on peut se permettre de passer plus de temps là-dessus maintenant.

Ce que je voulais aussi dire, c’est qu’avec plus de moyens de production, tu peux facilement gommer toutes les petites imperfections qui font le charme des premiers enregistrements…

Ah ça, on ne le fait pas. En fait, on est passé de certaines erreurs liées au manque de moyens à des nouvelles erreurs causées par le nouveau matériel. Mais on les garde toujours. C’est aussi pour ça qu’on enregistre tout nous-mêmes. On ne veut pas tomber sur quelqu’un qui réduira notre musique au néant. Sur ce disque par exemple, il y a des fluctuations de tempo parce que Romain (NdR : batteur du groupe) ne joue pas toujours très droit à la batterie. Et ça nous fait du bien parce qu’on a déjà passé quatre albums à jouer sur des boîtes à rythme.
Paula : Il y a des morceaux où on a quand même gardé le clic.
Dorian : Ce n’était même pas voulu. La carte son a déconné. Si t’écoutes bien l’album, tu peux l’entendre à certains moments, oui.
Arthur : On ne produit pas mieux pour sonner plus propre ou carré. On le fait pour aller au bout de nos idées. On arrive enfin à obtenir le son de fuzz dont on rêvait, par exemple.

Le communiqué de presse qui accompagne votre album parle du cas Josh Homme. Pour le coup, les Queens of the Stone Age, c’est plutôt un exemple à ne pas suivre, non ?

Je suis un gros fan de leurs trois premiers albums mais le dernier est vraiment horrible. Ils sont tombés exactement dans le piège que j’aimerais éviter : se regarder produire, se regarder chanter…
Paula : Ça, c’est notre avis. Peut-être que les gens qui les suivent depuis longtemps aiment encore ce qu’ils font… Peut-être que nous aussi demain on fera un truc qu’on n’assumerait pas aujourd’hui. On va être méga ringards et contents de l’être !
Arthur : Le problème, c’est pas de tenter des trucs chelous. Le problème, c’est de faire complètement table rase du passé comme eux l’ont fait.

Sinon j’ai été voir sur Google s’il existait un fétichisme lié aux centaures mais apparemment non… Comme il y a l’air d’y avoir une histoire derrière le nom de votre album, est-ce que vous pouvez m’en parler un peu ?

Paula : Un jour j’ai trouvé une carte postale par terre, dans la rue, avec un centaure dessus. Je me suis dit que ça pourrait faire une belle pochette pour un disque du J.C. Satàn. Je voulais l’appeler ‘Centaur-quelque chose’ et je lui ai trouvé ‘Desire‘. En fait, ça faisait un petit moment que j’avais envie d’écrire un morceau à propos d’une femme très féministe mais qui adore être soumise à des mecs machos. Je ne trouve pas forcément ça incohérent. Je crois qu’on peut être féministe et aimer ça. Mais peut-être que les féministes d’aujourd’hui diront que c’est contraire à la cause… C’est juste ma vision. Je ne veux pas faire de discours politique ou autre.

Comme tout se retrouve rapidement repris et déformé sur le net, est-ce que vous aussi vous faites gaffe à ce que vous dites ?

Oui, mais c’est aussi normal de devoir faire gaffe. On ne va pas ouvrir notre gueule comme certains sur Facebook. Les gens débranchent leur cerveau et disent n’importe quoi. Le truc horrible, c’est quand t’essaye d’expliquer quelque chose clairement et que c’est repris de mille façons différentes.
Dorian : En tant que groupe, ça ne nous intéresse absolument pas de rentrer dans des sujets politiques ou polémiques. On a chacun des avis qu’on ne tient pas à mettre en avant collectivement. On fait de la musique seulement pour se sortir du quotidien. En tout cas, moi, c’est ce que je recherche quand j’en écoute.
Paula : C’est important qu’il y ait des groupes qui ouvrent leur gueule. Mais c’est pas pour nous. Nous ce qu’on veut, c’est être bourrés et faire la fête ! (Rires) No Brain, No Shame ! (NdR : titre d’un morceau de l’album)

Depuis vos débuts, vous avez beaucoup tourné et attiré l’attention de médias qui, jusqu’ici, n’avaient pas forcément l’habitude de défendre le rock disons, plus confidentiel en France. Du coup, est-ce que vous avez le sentiment d’avoir contribué à faire tomber des barrières dans la tête des gens comme Born Bad a pu le faire en tant que label ?

Euh… Moi j’ai toujours l’impression qu’il n’y a que dix personnes qui nous suivent !
JB : En vérité, le rock intéresse assez peu de gens aujourd’hui. On est entre vieux cons. Le public de Satàn, il a 30 balais révolus. Les moins de 25 ans eux écoutent de l’électro, de la synth pop avec des trucs dégueulasses comme Agar Agar et Isaac Delusion, ou du rap de blanc composé en majorité de sous-Orelsan. Dans les concerts de rock, les gens ont entre 30 et 45 ans maintenant.
Dorian : C’est vrai qu’on n’a pas l’impression de faire tomber des barrières. Mais contrairement à ce que tu dis JB, je suis quand même surpris du nombre de jeunes qui écoutent encore ce qu’on a pu écouter. Des groupes supers des années 60, 70… Des classiques comme Nirvana aussi. On a toujours l’impression qu’on va être largués par rapport aux générations suivantes, mais finalement non.
Paula : Je suis sûre qu’en pourcentages, il y a autant de gens qui écoutent de la merde aujourd’hui qu’il y en avait à notre époque.
Dorian : Quand j’étais au collège, des gamins écoutaient déjà des trucs de merde comme Jean-Jacques Goldman…
Paula : Une copine adorait Zucchero !
Dorian : Mais peut-être que dans dix ans, les groupes dont on fait partie seront réévalués.
JB : Vous allez finir sur une tournée Âge Tendre et Tête de Bois !

A être trop exposé, il peut aussi y avoir la crainte de gonfler le public…

Paula : J’y pense parfois. C’est bien que les gens s’intéressent à nous. Je veux pas cracher là-dessus. Mais je me dis qu’on va vraiment finir par casser les couilles de tout le monde en apparaissant partout.
JB : Il y a des statistiques qui indiquent qu’une personne doit voir six ou sept fois la même info pour l’assimiler. Résultat : tout le monde entre dans une technique du pilonnage pour que les gens impriment dans leur cerveau, et peu importe s’ils lisent vraiment les articles. C’est insupportable ! Avec Born Bad, je fais partie de ceux qui pensent que toutes les promos ne sont pas bonnes à prendre. Je vais être sélectif sur les médias pour lesquels je demande aux groupes de donner de leur temps.
Dorian : Tant qu’on ne présente pas des trucs qu’on n’est pas capable d’assumer, moi ça me va. On est fiers de ce disque et contents que les gens s’y intéressent. Tant mieux s’ils veulent nous poser des questions.
Arthur : Et puis avec un cinquième album, c’est plus agréable de donner des interviews. Au début, les journalistes te posent tous les mêmes questions, du genre : ‘Alors pourquoi vous vous appelez J.C. Satàn ?‘. C’est chiant à lire ! Si les gens lisent un article sur un groupe, ce n’est pas pour savoir comment il s’appelle. Il y a des millions d’autres questions à poser. Enfin, je ne veux pas te dire comment faire ton travail !

Pas de soucis. Alice qui était votre bassiste a aussi quitté le groupe. Pourquoi ?

Paula : Elle se sentait de plus en plus éloignée musicalement de J.C Satàn. Son truc, c’est plus le métal. D’ailleurs, elle est en train de monter un nouveau groupe avec Johan de Year of No Light.
Dorian : Elle commençait à avoir l’impression de faire un job comme un autre avec le groupe.
Paula : La vie en tournée, ce n’était pas son truc. Ça la fatiguait trop.
Arthur : C’est vrai que si tu es plutôt casanier, faire des tournées peut être assez rude. Mais on s’est quitté sans embrouille.
Paula : Tu partages tout, tout le temps avec les autres. Il faut se lever en même temps, manger en même temps, faire caca en même temps… Si tu as l’habitude de regarder des films tranquille en pyjama chez toi le soir, c’est compliqué. Mais on a la chance d’avoir Gaspard qui nous a rejoints pour la remplacer.

Il joue sur l’album ?

Arthur : Non, je m’occupe de tous les instruments sauf de la batterie.
Paula : Il n’était même pas encore là quand on l’a fait.
Arthur : Sur les lives il commence à s’approprier les parties de basse. A les arranger à sa façon. C’est cool. Il a un super style de jeu. Vraiment, c’est un des mecs les plus cools du monde.

J’ai vu que vous alliez donner quelques concerts avec Jessica93. Belle affiche !

On a le même tourneur. Partager une soirée avec des groupes qu’on aime, ça nous change des concerts qu’on a pu faire avec des groupes vraiment éloignés de nous stylistiquement. Ce sont les salles qui calent ça et le public est souvent mitigé. Là, on sait que les gens vont avoir envie de voir la même chose, et on va bien tous bien se marrer.

Ça n’apporte pas un peu de subversivité d’aller jouer devant un public qui ne s’attend pas à vous voir ?

Dorian : Ça n’a rien de subversif. Après, c’est cool si des gens qui ne sont pas venus pour te voir se prennent une claque quand même.
Arthur : C’est à ça que servent les festivals. Mais quand tu joues en salle, tu joues en ton nom et t’as envie de voir des gens qui veulent écouter ta musique.
Paula : Je trouve qu’on est un groupe que tu peux placer n’importe où. Dans un festival de pop, de métal… On a quand même fait Baléapop et le Motocultor la même année !

Rétrospectivement, c’est quoi le concert le plus dingue que vous ayez fait ?

Arthur : Il y en a plein. C’est juste dur de s’en rappeler…
Paula : Un truc dingue, c’est quand on a joué dans un gros festival en Angleterre. On était le premier groupe à jouer, à 11h30 du matin. On redoutait un peu le bide. Et finalement c’était plein, les Anglais étaient à fond. On est restés deux jours sur ce festival et les gens nous reconnaissaient après ça.
Arthur : Sinon le Binic Folk Blues Festival aussi, c’était génial. Frustration jouait juste avant nous sur une autre scène alors on se disait qu’en arrivant, il n’y allait pas y avoir beaucoup de monde. On est monté sur scène et c’était blindé. On n’a pas l’habitude. On n’est pas le genre d’énorme groupe que les gens attendent. Là, ils pétaient des plombs ! Ils ont détruit les barrières de sécurité qui étaient pourtant en fer.
Dorian : J’ai appris qu’un mec s’était aussi fêlé une côte.
Arthur : Mais les gens étaient tous joyeux. C’était hyper beau. Hyper touchant à voir.

Pour terminer cette interview, j’avais cette question en tête en me disant que vous étiez les bons clients pour y répondre : ça sert à quoi de sortir encore des disques de rock aujourd’hui ? Sachant qu’on a déjà derrière nous sans doute suffisamment de musique à écouter jusqu’à la fin des temps.

Ça sert à montrer qu’on est intelligents et qu’on est toujours capable de créer de belles choses. Que rien n’est vain si on parvient toujours à écrire des putains de morceaux avec les trois mêmes accords que les Beatles ont déjà utilisés. On a besoin d’épuiser toutes les mélodies du monde. Evidemment que ce n’est pas vain. Et puis il y a des gens qui naissent aujourd’hui et qui ne connaissent pas ce qui a déjà été fait. Il faut leur transmettre, assurer la passation de cette façon là. Et si on ne le fait pas, ça veut dire qu’on va laisser le pouvoir aux gens qui n’en ont rien à foutre de tout ça. Qui vont produire de la musique qui correspond seulement à ce que les gens veulent sur l’instant. L’intérêt du rock, c’est qu’il repose sur des bases pérennes.
JB : Le rock est aussi intéressant parce que tu peux l’embrasser comme un mode de vie global. Est-ce que t’as l’impression d’être au bon endroit ? D’être fait pour ça ?
Arthur : J’imagine que si je suis là, c’est que je veux bien y être.
Paula : Parfois, j’aimerais avoir deux vies parallèles. J’aimerais bien être aussi chef cuisinier. Mais je vieillis et je me dis que quand je m’y mettrais, j’aurais déjà 90 ans…
JB : C’est pas grave, tu feras de la soupe !
Paula : Non mais je crois qu’on est assez satisfaits de la vie qu’on a. On ne se pose pas de questions existentielles.
Arthur : On a quand même vachement de chance. Des gens s’intéressent à nous et nous demandent notre avis. Plein de personnes aimeraient pouvoir en faire autant mais ne le peuvent pas. Ouais, on se sent chanceux pour ça.

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