Interview : Troy Von Balthazar (11-2005)

Ton album est sorti depuis un mois, question bateau, comment te sens-tu?Je me sens bien, un peu fatigué, mais heureux. Ça fait un bout de temps que je suis sur ce projet. J’y pense depuis deux ou trois ans, et j’ai vraiment commencé à le préparer il y a un an maintenant. Mais, de toutes façons, je suis toujours en train de composer, toujours en train de penser au prochain truc. Pour Chokebore, j’écrivais souvent les morceaux, mais à ce moment là, je savais que j’écrivais pour le groupe. Ce n’est pas la même approche. J’ai ensuite ressenti le besoin de travailler en solo car ce que je composais finissait par ne plus coller à Chokebore.Tu as le sentiment de produire une autre forme d’énergie avec cet album solo?Pour ce disque, je cherchais à atteindre une énergie en me passant de la puissance de la guitare électrique, et c’est en ça que je me distingue des sons de Chokebore. Cette fois, je voulais faire entendre la puissance d’une voix fragile avec des paroles fortes… J’ai toujours été intéressé par le sens des mots. Mais quand j’habitais chez Léonard Cohen à Los Angeles, je me suis dit que s’il y avait une chose que je devais apprendre à ses cotés, c’était que chacune des phrases que tu chantes, tu dois faire en sorte de les rendre belles et puissantes parce que le texte est très important.Quand tu parles de puissance, tu penses au fond ou à la forme? Ça veut dire que le sens doit être important, mais c’est l’esthétisme de la phrase qui doit être mis en avant. Quand tu écoutes un peu la radio, tu te rends compte à quel point les lyrics peuvent être pauvres, à la limite du pitoyable parfois. Et je n’ai pas envie de rentrer dans cette classe-là.Ça se passe comment l’enregistrement d’un album de Troy?En commençant à préparer cet album, il n’y avait que mon avis qui comptait. J’avais commencé par faire écouter mes premières maquettes, mais chacun avait un avis ou un conseil différent. C’était un peu dérangeant car, à ce niveau là, je suis un peu influençable. Si quelqu’un me dit « j’aime bien ce son là », ça va forcément influencer mon travail de création. Donc, tout ce que je peux faire, c’est un morceau qui me plaise à moi avant tout, juste chercher à être fier de ces titres, avoir la sensation de faire quelque chose de pur. D’ailleurs, quand j’enregistrais le disque à Los Angeles, personne n’avait le droit de rentrer dans le studio. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour conserver cette pureté. Et pourtant je ne suis pas du genre à me stresser par le fait de confronter mes chansons aux « oreilles étrangères ». Je pratique un art, j’essaye de le rendre pur et beau, et c’est tout. Certains aimeront, d’autres détesteront, mais c’est pareil avec tout, ce n’est pas un problème. Par exemple, ma mère m’a appelé l’autre soir et m’a dit qu’elle n avait vraiment pas aimé « Bad Controller », la chanson où je prends cette voix un peu tordue, très lente. Mais ce n’est pas un problème pour moi dans le sens où, personnellement, je sais pourquoi j’aime cette chanson. Elle atteint la pureté que je recherche, elle est donc pour moi belle. Elle, elle ne l’aime pas, mais ce n est qu’une question de goût, et ce serait idiot de chercher à plaire à tout le monde.C’est difficile de parler de ta musique sans évoquer tous ceux que tu as croisé dans ta carrière…Des gens comme Léo Cohen, Elliott Smith, ou Kurt Cobain, je ne me suis jamais laissé influencer par leur musique, contrairement à leur vie. Je veux dire par là que c’est toujours intéressant de rencontrer des gens si talentueux qui vivent de leur musique. C’était bon de rencontrer des gens qui pouvaient créer des choses si belles, qui n’étaient pas dans une logique destructive, et qui survivaient comme ça… Enfin… Survivre… Ce n’est peut-être pas la bonne expression. C’est un business difficile en fait, même complètement foireux. Celui dont je me suis senti le plus proche, je pense que c’est Léonard Cohen. Il vivait pour la musique, et dans le même temps, c’est un mec tellement gentil, honnête. C’est vraiment le mec que je regarde en me disant: « je veux être comme lui quand je serai vieux »! Toujours souriant, ayant l’air heureux, et qui écrit des choses si belles. Il m’inspire. J’ai beaucoup de respect pour lui, en tant que personne. La plupart des musiciens ne connaissent pas le succès, et c’est encore plus intéressant du coup d’observer des artistes de cette trempe, parce que eux l’ont connu. Mais musicalement, je ne cherche pas à leur prendre quoi que ce soit, ce n’est pas mon truc…C’est possible? Tu ne te sens donc influencé par aucun musicien?J’ai appris à chanter en écoutant David Bowie, l’album « Hunky Dory » pour être précis, ou « Ziggy Stardust », mais sa voix monte tellement haut!! (Tentative d’imitation de la voix de Bowie, qui le fait rire…) Je ne pourrai jamais atteindre son niveau. Mais « Ziggy Stardust » est vraiment un bon album. Je ne l’écoute plus, mais je me souviens que c’était vraiment bon. En général, j’essaye vraiment de ne pas prendre aux autres, j’essaye de faire quelque chose qui ressemble le plus possible à Troy Von Balthazar.Ce qui implique donc qu’avant de commencer à enregistrer, tu arrêtes d’écouter de la musique?De toute façon, je n’écoute pas beaucoup de musique… En ce moment, je vis chez Clotaire (son manager, ndlr), je n’ai même pas de lecteur de disque, pas de disque non plus, donc je n’écoute de la musique que lorsqu’il en écoute lui. Quand j’étais jeune, ma mère, qui était écrivain, me disait: « Troy, si un jour tu veux écrire, fais en sorte de ne pas lire trop de livres ». Pourtant, elle passait son temps à lire. Mais l’idée était que lorsque tu relis ce que tu as écris, tu revois dans ton écriture dix autres styles qui t’ont inspiré. J’ai toujours trouvé cela étrange comme conseil, surtout venant de la part de quelqu’un qui lisait tant. Mais il y avait tout de même quelque chose de vrai là dedans. Moi, j’essaye juste de mettre sur disque la mélodie dont j’ai rêvé la nuit précédente.Sans chercher particulièrement à relever certaines de tes contradictions, en parcourant quelques interviews que tu as pu donner, j’en ai noté une: tu clames que pour survivre il ne te faut qu’un stylo, un papier et de l’inspiration, et dans d’autres entretiens tu annonces vouloir posséder ta propre île…Alors peut-être que la réalité se cache entre ces deux idées, avoir ma propre île et un bout de papier! (rire)En fait la question cachée était: quel est ton rapport au succès?…Question difficile… (hésitation)… J’ai besoin de réfléchir un peu… Tu sais, je me souviens, quand on a sorti notre second album avec Chokebore, « Anything Near Water »(1995), on a eu un bon buzz aux Etats-Unis, tout se passait exactement comme on l’espérait. Je roulais dans ma voiture à Los Angeles, et l’espace de deux minutes je me suis senti ‘so fucking good’, je croyais être au paradis. Je me suis dit que ça devait être ça le succès. On s’en approchait enfin! Je n’ai pas envie de devenir un « idiot à succès », mais si il y a une quelconque manière de l’atteindre en faisant de la qualité, alors je serai un mec heureux. Si j’échoue, ce serait juste dommage.Et à ce moment là, tu penses que tu étais capable d’analyser ce succès? De comprendre ce qui dans ce processus faisait que tu te sentais « bien »?Je trouvais juste ça sympa! J’avais une telle expérience du « non-succès », que quand j’ai découvert ce que c’était je me suis dis que ça pouvait être vraiment cool, que ça pouvait rendre ma vie beaucoup plus excitante. Et comme je ne possède que ma vie, ce serait bien qu’elle soit heureuse et pleine de succès. Et c’est quoi le plan pour l’atteindre aujourd’hui?…Je devrais en avoir un… Alors mon plan est de… Merde!! J’ai oublié d’en faire un… Nan, on va juste essayer de bien s’entourer et bosser avec des gens comme ceux d’Olympic Disk, et tous les autres.Parlons en justement… Pourquoi as-tu choisi la France pour vivre, et pour signer ton album…?L’Olympic semblait être un bon label, avec des gens sympas. Et puis je n’aime pas être aux USA. Ça s’est passé naturellement en fait. Une personne qui fait du booking pour cette boite est venue à un de mes concerts et en a parlé à ses collègues. Ca s’est fait comme ça. Je les ai rencontré, ça s’est humainement très bien passé, ce qui est très important pour moi parce que je n’ai pas toujours été bien servi à ce niveau là. Et c’est toujours plus agréable de bosser avec des gens biens! Globalement, je crois que je suis ici parce que, en France, on respecte la musique d’une manière qui me correspond, de manière assez profonde.Et tu n’as jamais trouvé ça aux Étas-Unis?Je n’y suis jamais resté assez longtemps pour m’en rendre compte. Mais c’est sûr que si tu restes assez longtemps quelque part, tu y découvres toujours quelque chose. Mais j’ai vraiment apprécié de rester en Europe, et plus spécialement en France.Tu te considères comme un européen maintenant? Ou tout est toujours aussi provisoire?Définitivement oui! Quand je retourne aux USA, j’ai presque du mal à tenir une conversation tant j’ai l’impression que les gens parlent vite. J’ai besoin d’une bonne semaine pour me remettre dans le rythme. L’année prochaine, je vais demander un visa pour pouvoir rester sur le territoire sans avoir à faire un aller-retour pour Los Angeles tous les trois mois.Rester dans le secteur « indépendant », c’est un choix? Alors, on peut considérer que d’être « indie », c’est juste rester loin des majors. Ca, ça ne me préoccupe pas vraiment. On peut aussi considérer que d’être indépendant, c’est un mode de vie, une façon de gérer sa carrière. Et pour avoir rencontré des popstars à Los Angeles, je me suis rendu compte que pour devenir célèbre, il faut vraiment en avoir très envie. Ce n’est pas un truc qui te tombe dessus du jour au lendemain. Et je ne fais vraiment pas ça pour devenir célèbre. Ni même pour l’argent… Sinon j’aurai arrêté il y a bien longtemps! Je fais ça d’abord parce que, même si j’étais seul au monde, j’aurais envie de m’exprimer d’une manière ou d’une autre. Ca doit être important pour moi. Je n’ai pas besoin d’une nouvelle voiture, d’un nouveau lecteur de cd, ou d’aller au cinéma tous les soirs. J’ai juste besoin de me sentir libre dans ma création musicale.Ta vie a beaucoup changé entre ta période Chokebore et maintenant? T’as le droit de me dire que les questions sur Chokebore sont malvenues…Nan, nan. Les seules questions qui m’embêtent, c’est quand on me demande mes influences musicales, ou que l’on me demande quel disque j’écoute tous les jours… Je suis toujours obligé de répondre la même chose, et là les gens comprennent mal, ont l’impression que je hais la musique alors que mon problème c’est juste que j’essaye de rester éloigné des autres musiques pour ne pas m’en inspirer. Mais j’entends beaucoup de musique, et c’est vrai que je n’ai pas acheté de cd depuis des années. C’est trop cher!! (rire)Quelle est la question que l’on te pose le plus souvent?Celle là! « Quelles sont tes influences…? »Donc, pour en revenir à notre sujet de départ, Chokebore n’est pas un tabou?Absolument pas. Ça fait partie de mon histoire. On est toujours resté fidèles à nous même, on n’a jamais couru après le succès, on a juste fait notre musique.Tu peux expliquer aujourd’hui pourquoi le groupe n’a jamais rencontré le succès qu’il pouvait attendre?Si je peux l’expliquer?!! Nan, par contre, je peux mettre ça sur le dos d’autres personnes qui auraient mal fait leur boulot. Ce n’est que la faute des autres!!! (rire) Plus sérieusement, on était vraiment super mauvais pour les questions business, et du coup, on n’a pas fait les bons choix. On n’a jamais réussi à se connecter avec les personnes capables de nous apporter l’aide dont on avait besoin. Tout le monde nous disait à quel point on était un groupe « génial », mais on a trouvé personne capable de nous faire vendre, ou de nous organiser les bonnes tournées. À ce moment là, on avait un label à Minneapolis et un autre à Berlin. Des gens très sympas, mais pas forcément ceux qu’il nous aurait fallu. Où peut-être aussi qu’on n’était juste pas assez bons…Est-ce qu’on peut trouver un côté excitant justement à avoir un tel succès d’estime, à être considéré par certains comme un groupe semi culte et, dans le même temps, ne pas vendre? Un petit côté « héros maudits »…Si je suis vraiment fier de tout ce qu’on a pu faire avec Chokebore, d’avoir su garder une pureté, etc… Ce n’est pas le genre de choses auxquelles je pense. Ça peut être excitant de faire partie de ce genre de phénomène. Mais ça me fait déjà bizarre quand quelqu’un me dit qu’il a aimé ma musique, alors…Tu te sens encore membre de Chokebore?Honnêtement, si tu me demandes aujourd’hui, je te dirais que c’est du passé… Mais tu m’aurais demandé hier, tu aurais eu une autre réponse, et si tu me demandes demain tu en auras encore une autre. Je suis assez indécis à ce sujet. En fait, on a écrit un autre album qu’on a failli enregistrer et ça ne s’est pas fait, donc j’espère tout de même qu’on le fera un jour. Il y a de bons morceaux dessus. Mais aujourd’hui, je me sens bien en ayant la liberté de faire tout tout seul.Si ça n’avait pas été la musique, qu’aurais tu fait?Certainement l’écriture. J’ai toujours pensé écrire, et j’écris beaucoup d’ailleurs. Une fois, quand j’étais petit, ma mère m’a demandé de fermer les yeux et de m’imaginer quand je serai vieux. Je me suis vu les cheveux blancs, assis seul dans une petite cabane, avec la neige dehors, et en train de taper comme un forcené sur ma machine à écrire. Et j’espère qu’un jour ça arrivera. D’ailleurs, je cherche plus ou moins un éditeur. Et si je ne peux pas devenir écrivain, je pense sérieusement à la boxe!Tradition Bokson: je te laisse le mot de la fin…Qu’est ce que je pourrai raconter encore… J’espère que je ne suis pas trop… Nan, ça allait être stupide… Putain!! C’est super dur comme question!! « Music is the master »!! Voilà…

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