Interview : Themselves (11-2002)

Pourquoi avoir appelé votre album « The No Music »? Est-ce une manière de donner de l’importance au fait que vous ne vous situez pas dans un genre musical précis ?

Dose One : En fait, ce titre résume tout et ne veut rien dire en même temps. Nous ne sommes pas vraiment des musiciens même si nous faisons de la musique. Cet album est une étape dans notre évolution de producteur et chanteur. Nous ne faisons que faire des beats sur lesquels nous posons nos rimes. En plus de cela, je pense que nous sommes dans une période assez pauvre en ce qui concerne la musique. C’est la « no music period ». Pour cet album, nous n’avons rien calculé, nous avons laissé faire notre inspiration pour arriver à ce résultat.

Comment le jugez-vous par rapport au précédent ?

Jel : Nous ne nous sommes pas limités au niveau des sonorités. Nous avons continué sur notre lancée afin que notre musique, et nous par la même occasion, puissions être comprise des gens. Le premier était très brut et regroupait des productions que nous avions enregistrées auparavant.

D : C’est en fait la même chose mais « The No Music » a profité des enseignements tirés de « Them ». Nous ne nous sommes pas fiés à ce premier opus pour produire le second. En plus de cela, il est marqué par tout ce que nous avons pu entendre et apprendre au contact des autres artistes Anticon comme Sole, Why ou Odd Nosdam… Quand tu as tous ces gens à tes côtés, tu ne peux pas faire ta musique comme dans une bulle. Nous faisons partie intégrante d’Anticon et tout le monde a participé indirectement à la réalisation de cet album.

Vous amenez beaucoup de mélodies à vos morceaux principalement par le biais de vos samples. Est-ce comme une critique de la scène hip hop que vous trouveriez trop pauvre musicalement ?

J : Non, c’est juste ce que nous voulons entendre. C’est juste l’expression de notre vision du hip hop. Ce n’est en aucun cas une critique.

D : Notre musique n’est pas vraiment hip hop. Nous considérons que nous faisons de la musique. Nous ne voulons pas faire partie d’un genre car c’est dangereux et te met des limites. Nous ne sommes pas des artistes hip hop, nous ne considérons pas avoir sorti un disque de hip hop donc nous n’émettons pas de jugement sur les artistes de ce courant musical.

Les artistes Anticon, et vous en particulier, sont très productifs. N’avez-vous pas peur de finir par manquer de crédibilité dans le sens ou les gens n’ont pas assez de temps entre chaque production pour juger de votre évolution ?

J : Je suis d’accord avec toi mais nous ne savons pas vraiment ce que nous faisons. Nous allons à notre rythme et c’est vrai que nous sommes assez productifs. Nous sortons nos disques au rythme de nos productions. Nous avons beaucoup produit depuis nos débuts, nous avons essayé de le faire du mieux possible et ça, je pense que les gens le comprennent. Il n’y a rien ni personne qui nous dicte un itinéraire.

D : Nous avons appris beaucoup au sujet des différents processus de fabrication, de distribution, justement en produisant beaucoup. Cela nous rend totalement nerveux de sortir tant de disques mais nous respectons notre manière de faire, notre éthique. Nous pourrions en sortir autant en accouchant de rythmes faciles, de productions très accessibles et très commerciales. Nous travaillons dur donc nous n’avons pas l’impression d’être faussement productifs. Je pense que chaque production est différente de la précédente. Nous ne pensons pas nous répéter. Mais tu as raison, sortir des disques trop proches les uns des autres dans le temps n’est pas forcément une bonne chose. Les gens peuvent se sentir un peu perdus mais d’un autre côté, rien ne les empêche des les apprécier un peu plus tard. Encore une fois, le fait d’être en contact avec de nombreux artistes et d’évoluer dans un cocon très créatif ne fait qu’accentuer le nombre de nos productions.

Vous faîtes tous les deux partie de Subtle. Pouvez-vous nous expliquer le concept de ce groupe et son but ?

D : Ce qu’il faut savoir au sujet de Subtle, c’est que ce n’est pas seulement Jel et moi. Nous sommes accompagnés d’autres musiciens. Nous nous exprimons entièrement tous les deux au sein de Themselves alors que c’est différent dans Subtle qui met en avant uniquement la musique en tant que groupe. Avec les quatre autres musiciens, nous oublions ce que nous faisons en duo et nous nous confrontons au processus de création en groupe. Nous apportons les idées et les proposons aux autres musiciens ce qui nous permet de composer d’une autre manière. C’est très enrichissant. Les autres membres apportent leur expérience et leur manière de jouer de leurs instruments. C’est pour cela que c’est un projet moins personnel que Themselves. Personnellement, je ne chante quasiment pas au sein de Subtle, je joue surtout du clavier et apporte quelques bruits de temps en temps. C’est complémentaire à Themselves en quelques sortes puisque nos idées sont noyées dans celles du groupe.

Parlons de vos paroles maintenant. Quels thèmes aimez-vous défendre ?

D : C’est vraiment général et très ouvert sur le monde qui nous entoure, les êtres humains… Sur ce dernier album, il y a beaucoup de textes au sujet de l’ouverture d’esprit qui sont inspirés de mes propres émotions, des obstacles que j’ai franchis, des relations avec les femmes ou mes amis musiciens parmi lesquels il y a beaucoup de créativité. Encore une fois, ils ont un grand rôle et une certaine influence sur mes écrits. Je parle aussi de personnages imaginaires qui, dans mes rêves, viennent la nuit pour me tuer par exemple.

Dans votre livret, on peut lire : « You can tell a lot about a man from the sound of his music ». Qu’aimeriez-vous que l’on dise de vous?

D: Que je suis un maniaque, un être nerveux. Parfois le monde ralentit autour de moi et j’ai toujours de formidables moments de lucidité en me réfugiant dans la musique et l’écriture pour pouvoir faire abstraction de cela. Si je n’avais pas Jel ou les autres mecs de Subtle ou Anticon autour de moi, les choses seraient différentes pour moi. Je fais tout trop vite tout le temps, et je travaille pour corriger cela. Jel et moi travaillons très bien ensemble car nous sommes complémentaires. Nous sommes Alpha et Omega. Moi, je suis toujours prêt à sauter par la fenêtre et lui est toujours derrière moi pour me tirer. C’est comme cela que nous fonctionnons. Nous sommes rôdés comme un couple marié.

Quelles sont les critiques que vous entendez régulièrement à votre sujet ? Qu’avez-vous à y répondre ?

J : On entend souvent dire que nous sommes prétentieux, parvenus, que nous ne sommes pas hip hop, que nos origines sociales ne correspondent pas à celles du hip hop.

D : Ceux qui disent cela sont ceux qui sont hantés par les stéréotypes du hip hop et qui ne veulent pas le voir évoluer. A vrai dire, nous ne portons pas beaucoup d’importance à cela. Nous faisons de la musique pour ceux qui veulent bien l’entendre. Nous ne nous prenons pas au sérieux et selon certains, nous devrions presque être punis pour les libertés que nous prenons. Si nous traçons une ligne entre ce qui tient du cliché et ce qui n’en tient pas, c’est stupide de la part des gens de dire que nous ne connaissons pas cette ligne. Notre musique n’est pas élitiste ou prétentieuse, elle est seulement différente parce que c’est la nôtre.

Quel est le but d’Anticon depuis sa création ?

J : Il a été créé pour regrouper des artistes ayant la même vision de la musique et la même éthique. Mais, ce n’est pas uniquement un label, c’est aussi un collectif au sein duquel on se sent comme chez soi. On peut en partir et y revenir. Ce n’est pas une relation contractuelle. Il n’y a pas de restriction. Au départ, c’était vraiment l’idée d’un collectif mais de plus en plus nous axons notre travail sur celui d’un label même si nous gardons ce même état d’esprit. C’est pour nous également un moyen de sortir notre musique assez librement. Nous avons maintenant une distribution correcte, nous ne voulons pas être récupéré par une major. Chaque artiste est libre de sortir ses productions sur d’autres labels et d’en sortir d’autres plus tard sur Anticon.

D : Anticon est comme un idéal qu’il est difficile de préserver, qui parait irréalisable. Il y a des artistes comme Michael Jackson, Thom York et bien d’autres qui ont réussi à évoluer librement et que les gens ont suivi tout en évoluant avec eux. Nous faisons tout nous-mêmes, nous gardons notre intégrité. Nous ne voulons même pas être un gros label indépendant car arrivé à ce point, les choses vont beaucoup plus vite que tu ne le veux. Il faut laisser les choses se faire…

A t-il comme but également de présenter un nouveau son aux gens ?

J : Pas forcément. Il nous présente aux gens, ce qui est déjà pas mal. Nous avons des choses à dire, des musiques que les gens doivent entendre… C’est pour cela qu’Anticon a été créé à la base. Après, que l’on propose un nouveau son ou non, c’est aux gens de le dire. Nous ne voulons pas être comme ces nombreux artistes hip hop tenus par les majors. Nous sommes totalement indépendants et nous sommes très bien ainsi. Nous croyons en ce que nous faisons, à partir de là, pourquoi avoir besoin de quelqu’un d’autre que nous.

D : Nous travaillons totalement en autarcie et tout le monde est complémentaire et polyvalent. Quand celui qui s’occupe du design n’est pas disponible, c’est quelqu’un d’autre qui s’en charge. C’est pareil pour tout ce qui est comptabilité, business, musique… C’est comme la maison du bonheur. Nous sommes capables de tout faire nous-mêmes de A à Z en ce qui concerne le label et chaque artiste en son sein se gère lui-même.

Anticon semble être plus connu depuis Clouddead. Comment expliquez-vous cela étant donné que Clouddead n’est pas sa production la plus accessible ?

D : C’est sûrement du au fait que c’est sorti au bon moment, qu’il a répondu à une attente d’un certain public, que derrière il y avait Big Dada, Mush… Ce sont les forces de la nature qui ont fait que les choses se soient passées comme ça. Themselves a autant de qualités et de défauts que Clouddead mais est accueilli totalement différemment. Ce sont deux expériences totalement différentes. Mais Clouddead a été une bonne introduction pour plusieurs raisons. Ce n’est pas un disque agressif, c’est une musique qui évolue au fil de chaque morceau, qui se laisse écouter. Je pense que c’est ce qui a beaucoup interpellé les gens. Ca ne tient pas qu’à la musique car il y a d’autres groupes proches musicalement de Clouddead.

Quel est le succès d’Anticon aux Etats-Unis ?

J : On commence à avoir un bon nombre de fans. Cela fait trois ans maintenant que l’on sort des disques, que l’on tourne dans pas mal de grandes villes.

D : Nous avons un certain potentiel gagné grâce à ce travail des trois dernières années, notamment au sein du hip hop underground qui continue encore à nous suivre et qui a répandu le buzz à notre sujet.

Quels sont vos projets ? Quand sortira le prochain Clouddead ?

D : Le prochain Clouddead devrait sortir au printemps. Nous allons également sortir un album de remixes de Themselves, je vais refaire un album solo.

J : je viens de sortir « 10 Seconds » sur Mush donc je vais le pousser un peu avant un prochain qui devrait voir le jour vers l’été prochain.

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