Interview – Tahiti 80, orpailleur de la pop music

Voir Tahiti 80 en concert décuple l’affection pour son prochain. Les spectateurs du Grand Mix ayant répondu présents au passage du groupe dans la métropole lilloise ne contrediront pas. En effet, avec leur pop légère, leurs mélodies sucrées, et leurs refrains délectables, les Rouennais défient l’apesanteur. C’est donc armés de notre filet à papillons qu’on attrape Xavier Boyer – chanteur à la voix angélique – pour un entretien banquette-arrière-de-minibus.

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On va commencer avec l’un des morceaux qui m’a le plus marqué sur l’album: « Crack-Up ». Une chanson de huit minutes bien en dehors des formats pop, avec ses montées acides… D’où vient cet écart purement électro?

Xavier Boyer: C’est sûr que c’est une tendance électro un peu plus marquée sur certains morceaux, mais je pense que c’est quelque chose qu’on a toujours eu depuis les premiers enregistrements. C’était par exemple des choses qu’on faisait en live depuis pas mal de temps, mais qu’on réservait pour les concerts. Sur ce disque, on avait envie de radicaliser le propos. On s’est rendu compte qu’on n’avait jamais fait ce genre de morceau sur un disque, donc c’était un peu un challenge. On a toujours des listes des choses qu’on a faites et qu’on n’a pas faites! Sur « Crack-Up », on voulait faire un truc épique, une sorte d’extended mix. Dans les disques importants pour nous, il y a toujours un morceau « freak ». Après, on a ressorti des instruments, comme ce clone de TB303. On a laissé libre cours à l’imprévu, c’était spontané! Au départ, c’était un morceau qu’on faisait pour Amnesty International. C’était avant les sessions d’enregistrement de l’album, et on s’est dit que c’était le moment de tenter un truc sur ce morceau-là pour voir si ça allait fonctionner. C’était la première fois qu’on enregistrait avec le nouveau line-up! On a fait la première partie en une prise, le reste c’était plus du bidouillage ou du découpage. Mais on n’a pas réfléchi…

OK, ça n’était donc pas quelque chose de prémédité…

Non, il y avait une envie de changer un peu la routine de Tahiti 80, et de faire ce morceau dansant avec cette TB, déconstruit, plein de cassures. D’habitude ce qu’on fait, c’est très écrit. Ce n’était pas un pied de nez, mais une volonté de changement.

Tu parles de nouveau line-up… Qui sont les nouveaux?

cita12Il y a Raphaël et Julien qui ont officiellement intégré le groupe. C’était des collaborateurs depuis quelques années. Raphaël nous a rejoint en 2003 en tant que musicien additionnel et, depuis « Activity Center », Julien a remplacé notre batteur originel – Sylvain – qui ne peut plus jouer de batterie car il a des soucis d’oreille. Néanmoins, il fait toujours partie du groupe en tant que compositeur. C’est donc le premier disque où on leur demande plus que d’être avec nous sur scène. On sortait d’une tournée pour « Activity Center » où on avait tissé des liens, donc c’était quelque chose de naturel au final. Il y avait aussi le souci de renouveler un peu l’esprit du groupe: au bout d’un moment, on s’habitue, et c’est toujours un peu le piège de trouver une formule qui fonctionne très bien… J’ai l’impression que ça n’est pas la meilleure chose pour continuer d’être pertinent. On savait aussi que ça allait apporter de nouvelles idées, un nouvel équilibre dans le groupe.

tahi2Sur l’album, il y a des morceaux joyeux, et à l’inverse des choses plus dark ou plus psychés, comme « Defender ». Vois-tu ce nouvel album comme un virage ou comme la continuité du son Tahiti 80?

Je sais pas si c’est un virage. J’ai l’impression que quelque part, dès le premier album, on commence à poser les bases d’un son. Ces bases-là n’ont pas totalement changé, on est toujours dans une recherche mélodique, harmonique. Il y a ma voix qui est toujours au centre, qu’il est difficile de mettre en dessous car elle ressort, et il y a un côté assez léger dans Tahiti 80. Pour faire un album, on se base sur ce qu’on a fait avant et sur des instincts, des envies. Sur celui-là, il y avait plein de choses qui entraient en compte. C’est le cinquième disque, on a vieilli, on a mûri… On pense à des choses auxquelles on ne pensait pas il y a dix ans, comme la mortalité! Il y a aussi un contexte social, ou tout simplement musical, qui a changé. On a presque l’impression que le côté champagne du music-business commence à s’évaporer, et qu’il y a quelque chose de nouveau, difficile à appréhender pour un groupe. Par exemple, tu ne sais plus comment tu dois vendre ta musique. Ce sont des choses qui ont affecté un peu le processus et notre état d’esprit au moment de faire ce disque. Je ne pense pas qu’on ait la même légèreté qu’on avait sur le premier album, on a quand même gagné en expérience. Cette noirceur est un peu liée à tous ces facteurs… C’est vrai qu’il y a certains morceaux qui reflètent ce truc là! Cela dit, il y a des morceaux légers aussi, ce n’est pas un album de new-wave ou de gothique hyper dark! Ca reste de la pop, c’est quelque chose qu’on revendique depuis le début, et on n’a pas encore l’impression d’avoir fait le tour. On cherche toujours à écrire la pop-song parfaite!

Bonne transition avec le titre de l’album – « The Past, The Present & The Possible » – qui résume à mon avis tout ce que tu viens de me dire. Un regard sur le passé, la musique d’aujourd’hui, et ce qu’il est encore possible de faire en termes de pop music…

cita21Oui! Dans le studio, on a mis pas mal d’objets, de livres, de disques. J’achète souvent des bouquins que je ne garde pas chez moi, je sais que c’est des livres de studio où il y a souvent du temps à perdre quand on est en train de régler un son. J’avais acheté ce bouquin d’un designer, Barney Bubbles, où il y avait cette préface qui parlait de lui. Il disait que son travail incarnait les trois piliers du post-modernisme qui sont le passé, le présent et le possible. C’est à dire qu’en gros, tout ce qu’on fait, on le conçoit à partir d’influences, de références, mais on essaye de l’ancrer dans le monde d’aujourd’hui. Et ce qui en ressort, c’est l’interprétation de ces deux temps. Le possible ouvre sur quelque chose de positif et de très poétique, et j’ai tout de suite fait le rapprochement avec notre façon de travailler. On a toujours revendiqué un héritage des années 60 à 90, très large, et on essaye en même temps de marier cette sensibilité pop avec des montées acides comme sur « Crack-Up »… Ca semblait bien résumer notre approche de la musique, donc on l’a gardé. C’était assez joli avec ces trois « P », assez épique avec juste ce qu’il fallait de prétentieux. On se l’est vite approprié! Le morceau éponyme ne s’appelait pas du tout comme ça au début. Il est fait en trois parties distinctes, donc c’était d’autant plus cohérent avec notre démarche artistique.

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Et cette troisième partie, ce « possible », où ça va nous mener? As-tu une idée de ce à quoi ressemblera le sixième album?

On a déjà vachement commencé à réfléchir. La vraie question c’est: est–ce que ça sera vraiment un album? On se rend compte qu’il y a un peu une désaffection de ces formats. Personnellement, j’adore écouter des disques du début à la fin, mais c’est vrai qu’on a beaucoup évolué dans la façon d’écouter avec des iPods en mode shuffle! On n’écoute quasiment plus les albums comme ils ont été pensés au départ. J’ai l’impression que ça paraît difficile de concevoir la musique pour nous dans un futur proche, donc ça peut être intéressant de travailler sur des formats courts, différents les uns des autres, puis compiler ces EPs. Je le vois plutôt comme ça au lieu d’un sixième album. Mais on a déjà commencé à travailler les morceaux et il y a des nouveautés. Notre guitariste commence à écrire plus, et il y a quelque chose qui se dégage de ces chansons qui n’est pas forcément la même chose que ce que je fais habituellement. Je pense que le résultat sera plus hétérogène. C’est une évolution logique, et ça va être intéressant d’avoir quelque chose de plus éclaté. C’est excitant parce que c’est nouveau, et c’est ce qu’on recherche pour continuer à s’amuser.

Il y a quelque chose de surprenant avec Tahiti 80, c’est ce succès au Japon. Comment l’expliques-tu?

cita3(il souffle) Je ne sais pas, j’ai parfois essayé de l’expliquer, mais je ne sais pas trop. Je pense qu’il y a un facteur chance. C’est difficile d’expliquer cette popularité. Mais en fait, il y a un morceau qui s’appelle « Heartbeat » qui a eu un impact mondial. C’est ce qui nous a fait connaître aux Etats-Unis: on y jouait dans des endroits où les salles étaient remplies, c’était complètement hallucinant! On débarquait, c’était notre première tournée, et on jouait à New-York. C’était complet, on nous a même demandé de revenir trois mois plus tard. Au Japon, ça a été plus marqué. Le morceau a franchi un cap, ça a été diffusé sur les grosses radios. On a mis le pied dans la porte, sans la laisser se refermer, et on a continué à écrire des morceaux qui ont eu un écho là-bas, sans du tout les écrire pour le marché japonais! Le succès ne s’est pas démenti, et le déséquilibre est resté un peu le même. On a une base de fans assez large dans le monde qui nous permet de jouer un peu partout. Ce mois-ci, c’est assez rigolo, on a commencé par Paris, là on joue à Tourcoing, la semaine prochaine on est à Barcelone, et après on finit en Indonésie, puis on enchaîne par une tournée allemande. Donc on a ce truc cosmopolite qui est toujours marqué mais il y a des pays où notre succès est plus important. Il y a des pays où on est indé, d’autres où on est un peu culte ou mainstream. Par exemple en Asie, il y a une demande importante. C’est étonnant pour nous d’aller jouer souvent en Thaïlande. On joue devant des gens qui connaissent toutes les paroles! A mon avis, ça ne se traduit pas forcément en ventes de disques là-bas mais il y a une vraie reconnaissance. Pour le Japon, c’est difficile d’en parler car c’est à double-tranchant pour nous. C’est vachement limitant, on nous le ressort souvent…

tahi4Oui, c’est ce qu’on lit partout! Big in Japan!

Oui voila, ça permet aux gens de nous ranger dans une case. Là, on a parlé de musique donc c’est cool, mais parfois on se retrouve à ne parler que de ça… Mais bon, c’est un fait, on en est hyper-fiers. Ça fait partie de l’histoire du groupe. C’est grâce à ça qu’on a cette liberté artistique, qu’on a pu investir dans un studio et faire plein de choses. Mais au bout d’un moment, ça devient caricatural quand on parle de nous. Au bout de dix ans et plein d’albums, c’est toujours la même image.

Ma question n’est pas innocente et débouche sur une autre… Pourquoi vous n’avez pas un tel succès en France? Il y a quand même des morceaux très accessibles qui pourraient faire un carton!

On joue parfois dans des endroits où les gens ne nous connaissent pas, et ils sont quand même super réceptifs. Par exemple, cet après-midi, on jouait à la Fnac au forum. A mon avis, il y a beaucoup de gens qui viennent en se disant « tiens, il y a un concert, on va voir?« . Il y a aussi des fans qui viennent pour voir un truc différent du concert de ce soir. Mais il y a quelque chose d’instantané où tu vois des gens qui reviennent après être allé acheter le disque. Je ne sais pas, c’est peut être un problème lié à la perception que les gens ou que les médias ont de notre musique, tu vois. En ce moment, il y a Phoenix qui passe à la radio, mais le gros défaut des radios françaises est qu’elles passent un titre jusqu’à l’user, et vont en chercher un autre dans la même veine juste après. Par exemple, des mecs comme Pony Pony Run Run ont vécu ce truc-là. Il y a eu un engouement sur leur morceau, chaque radio a écouté ce que faisait le voisin, et il y a eu un moment de chance aussi pour eux de pouvoir rentrer sur ces playlists. Après, les radios ont commencé à chercher quelqu’un qui pourrait les remplacer… Je pense qu’il y a quelque chose de très immobiliste en France. Les gens attendent de voir ce qu’il se passe chez le voisin pour bouger. C’est typique. On n’a jamais joué un jeu très médiatique non plus, toujours à se concentrer sur la musique, à ne pas être souvent là parce qu’on jouait à l’étranger. Les gens ont du mal à nous cerner aussi, je pense que c’est l’une des raisons.

Est-ce que c’est mieux comme ça?

Ce n’est pas un mal en tous cas. Mais c’est vrai que, quand on voit ce qui se passe à la radio, et le niveau de certains groupes, c’est sûr qu’on pourrait forcément revendiquer une place. Pour l’instant, on n’est pas encore rancunier ni amer, mais ça se passera peut être sur un morceau, au moment où on s’y attendra le moins!

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Vu ce qui passe à la radio, ce n’est pas forcément glorieux…

C’est vrai, mais si les gens entendent un truc qui a été fait avec un certain respect de l’auditeur, avec une certaine démarche artistique,  et qu’au milieu de douze merdes, il y a un truc chouette qui sort, ça peut être une bonne chose! Il y a quand même des morceaux sympas à la radio, et c’est des chansons qui peuvent stimuler les gens. Depuis le début, on joue le jeu de la pop music, on écrit des morceaux avec des mélodies, des chansons que les gens puissent siffloter. Après, il y a une certaine profondeur dans les textes, et si on analyse les paroles ou la musique, il y a quelque chose qu’on essaye de faire passer. J’ai parfois l’impression que c’est une machine à sou: tu mets de l’argent, tu continues, et à un moment imprévu c’est le jackpot! En espérant que ce soit toi qui le récupère, pas le voisin (rires).

Vous avez créé votre propre label, Human Sounds. Est-ce que c’était dangereux de rester sur une grosse maison de disques?

cita4C’était dangereux pour nous, clairement, parce que nos intérêts ne sont pas les mêmes. Les gens de Barclay sont des professionnels qui nous ont bien encadrés, mais ils bossent pour une multinationale… Qui est Barclay pour pouvoir imposer Tahiti 80 à Universal USA, Universal Angleterre alors que les mecs croulent déjà sous tous les projets? On a été transféré chez eux, parce qu’on était au départ chez Atmosphérique qui a été racheté par Universal. Donc on a été transféré à l’intersaison, comme au foot! L’album « Activity Center », on n’arrivait pas à le sortir aux Etats-Unis ni en Angleterre. On a rencontré un gars en Angleterre qui nous a dit: « Moi, je vous en achète quelques-uns, mais je vends à la communauté française. Je commande 500 Florent Pagny et je sais que je vais les vendre!« . Oui, mais nous avant, sur notre ancien label, on a été dans le top ten des albums de l’année sur Uncut, on a eu des supers chroniques dans Mojo ou NME… Et le mec nous a répondu que c’était pas son truc, qu’il ne s’occupait pas de ça. C’est complètement débile! C’est se tirer une balle dans la jambe! Même si on n’a pas réellement l’expérience d’un label, on sait comment ça fonctionne, et on saura mieux l’adapter au profil du groupe. Tu vois, notre dernier album est sorti mondialement en digital, et en sortie physique dans les plus gros pays. Et ça, une grosse maison de disques comme Universal ne pouvait pas nous le faire. Il ne s’agit pas de contrôle artistique, personne ne nous a jamais mis un flingue sur la tête en disant « écoute, là il faut que tu changes le refrain, c’est pas assez bon« . On a toujours eu de bonnes relations avec ces structures qui prennent des risques financiers et qui te donnent de bonnes conditions pour travailler. On a aussi quitté un certain confort pour être maintenant responsables de tout. Si ça marche, c’est bien pour nous, et si ça ne marche pas, c’est directement de notre faute à tous niveaux! Mais ça n’est pas non plus comme si c’était une nouveauté. Une grande partie des groupes revient à l’autoproduction, sous une nouvelle forme. Radiohead par exemple, ça fait déjà quelques temps qu’ils ont quitté EMI et qu’ils font leur truc.

tahi6Oui mais ils s’appellent Radiohead!

Oui, c’est vrai, ils peuvent relancer la machine, arriver avec un énorme concept du genre « l’album est annoncé samedi, mais il sortira vendredi »! On arrive peut être à un truc un peu ridicule… Le gros problème, c’est que personne ne sait comment faire pour vendre des disques. Le label, ça permet au moins d’être le maître à bord.

Human Sounds, c’est en rapport avec « Pet Sounds » des Beach Boys?

Oui, tout à fait. J’aime bien les noms de labels qui font référence à un truc. « Pet Sounds », c’est un disque que j’ai toujours adoré. Et sur « Activity Center », dans les crédits, j’avais mis « Human and non-human sounds made with love by Tahiti 80« . Donc, c’était une façon de changer un peu. Et c’est resté! En plus, avec cette dimension un peu artisanale, de faire nous-mêmes nos éditions limitées dans notre studio, de mettre les disques dans les cartons, les cartes postales dans les enveloppes, il y a ce côté humain qui a un sens. C’était un petit clin d’œil, en plus de cette référence aux Beach Boys qui ne gâche rien!

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