Interview – Stones Throw raconté par Peanut Butter Wolf

Quitte à regarder dans le rétroviseur du hip hop, difficile de trouver meilleur pilote que Peanut Butter Wolf. Actif sur la scène depuis le milieu des années 80, tête pensante de l’éminent label Stones Throw depuis 1996, cet acteur incontournable du genre l’a toujours jouée discrète mais a révélé bon nombre d’artistes majeurs de notre époque. De Madlib à Aloe Blacc, en passant par J Dilla, Mayer Hawthorne ou Oh No, tous ont été mis en lumière par le flair inégalable de celui qui a toujours fait de sa petite entreprise un des rouages de l’actualité hip hop. En 2011, Stones Throw fêtait son quinzième anniversaire. L’occasion parfaite pour se pencher plus précisément sur le label, son fonctionnement, les gens qui y travaillent, son éthique, ses difficultés conjoncturelles et tout ce que Peanut Butter Wolf a bien voulu rendre public. Entretien avec un mec droit dans ses bottes.

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Tu as été un acteur majeur, ainsi qu’un témoin privilégié de l’évolution de la scène hip hop durant les quinze dernières années. Quel est ton opinion à son sujet aujourd’hui?

Peanut Butter Wolf: Je ne peux pas dire que je suis un acteur majeur de la scène hip hop d’aujourd’hui. Je ne vais pas mentir, je ne me considère pas ainsi. Quand j’entends quelque chose que j’aime, je m’y intéresse, je l’achète, que ce soit du hip hop ou non. C’est à la fois le point de vue et la logique du responsable de label, du dj, du fan de musique qui achète toujours des vinyls, des CD et des mp3. Ça ne changera jamais.

D’après toi, quand tu refais le chemin parcouru depuis 1996, qu’est ce qui a rendu Stones Throw si fort?

En général, les choses qui me rendent le plus heureux quand je me penche sur le passé du label ne sont pas celles pour lesquelles Stones Throw est reconnu aujourd’hui. Disons simplement cela comme ça.

pbw2Aloe Blacc et Mayer Hawthorne sont deux artistes qui ont eu beaucoup de succès ces deux dernières années et qui ont amené Stones Throw à flirter avec le mainstream. Comment as tu vécu cette folle expérience? As tu parfois eu le sentiment que tout allait trop vite pour le label?

Non, je n’ai jamais cette impression que tout va trop vite. J’ai plutôt le sentiment contraire, que tout va trop lentement. Tu sais, je connais un mec qui était un grand fan du label. Il y a cinq ans, il m’a demandé s’il pouvait réaliser un clip pour Stones Throw pour un budget de 3000 dollars. J’ai refusé parce que nos budgets vidéo ne sont jamais si importants. Aujourd’hui, il fait des films à 30 millions de dollars, et il est capable de convaincre des millions de gens de croire en sa vision. C’est cela que je veux pour Stones Throw.

Est-ce frustrant quand des artistes que tu as découvert continuent leur carrière chez un label plus important, voire une major?

cita12Oui et non. A terme, j’aimerais que Stones Throw soit aussi gros qu’un label de major. Mais quand tu vois ce qui se passe dans l’industrie de la musique aujourd’hui, la question n’est pas de devenir aussi gros qu’eux. Je pense que ce sont plutôt les majors qui vont bientôt devenir aussi petites que Stones Throw. J’ai rencontré un label récemment que je pensais plus gros que le mien, mais qui finalement n’avait même pas d’entrepôt pour stocker ses disques. Je pense que chaque label a ses priorités. Mais pour répondre à ta question, nous avons jusqu’ici travaillé avec de plus gros labels quand nous pensions que c’était une nécessité. Mais avec la plupart des artistes, j’ai plutôt l’impression que Stones Throw fait du bon boulot, si ce n’est un meilleur travail qu’une major le ferait. Nous sommes définitivement meilleurs qu’eux quand il s’agit de breaker un artiste inconnu. Il m’est arrivé d’avoir quelques rendez vous avec des majors qui voulaient me racheter le label, mais le deal ne s’est jamais révélé intéressant pour moi.

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Musicalement, Stones Throw n’hésite pas à varier les plaisirs. Tu as récemment signé des artistes comme Jonti, The Stepkids ou Vex Ruffin. Qu’as tu apprécié chez eux?

Les morceaux, les morceaux, et les morceaux. C’est toujours ce que j’aime quand je signe quelqu’un. Jonti avait des arrangements vraiment intéressants, et je trouve chez lui la direction que je cherchais pour Stones Throw en 2005-2006. Je peux même déceler les influences que Yesterdays New Quintet ou Madvillain ont eu sur lui, bien qu’il ait une approche musicale qui varie beaucoup les angles. The Stepkids, ils me rappellent la musique que j’essayais de sampler au début des années 90 quand je produisais pour Charizma. Et Vex Ruffin, c’est un peu l’autre musique que j’ai aussi aimé à ce moment là de ma vie, mais que je n’aurais jamais samplé pour un beat pour Charizma. Et ce que j’apprécie plus particulièrement aujourd’hui avec Stones Throw, c’est que tous les artistes collaborent, contribuent à la musique des autres: Jonti et Jonwayne, Vex Ruffin et Homeboy Sandman, The Stepkids et Jonti, Mayer Hawthorne et James Pants… La vibe est définitivement plus à l’expérimentation qu’à la compétition.

Madlib a joué et joue encore un rôle très important dans le succès de Stones Throw. Est-ce dangereux pour un label qu’un artiste occupe autant de place au sein de son catalogue? Est-ce que Madlib et Stones Throw sont associés à jamais?

cita22J’adore Madlib. Je ne sais pas ce que son avenir réserve à Stones Throw, comme je ne sais pas ce que le mien réserve également au label. Je ne sais pas de quoi demain sera fait pour qui que ce soit, moi y compris. A l’heure qu’il est, j’aime assez Stones Throw pour continuer à le faire avancer, et je pense qu’il en est de même pour lui si j’en crois les conversations que nous avons. Nous avons une longue histoire en commun, et j’ai du bon temps chaque fois qu’on traine ensemble. Aussi, sa musique ne me déçoit jamais.

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J-Dilla a aussi grandement contribué à la popularité de Stones Throw. Quels souvenirs gardes-tu de lui? Y en a t-il qui reste plus marqué que les autres?

La dernière fois que je l’ai vu, quelques jours avant qu’il nous quitte, est le souvenir le plus fort que je garde de lui. Cela dit, il y a beaucoup de choses dont je me souviens de Dilla. Il a eu une vie très difficile en raison de ses problèmes de santé, et je pense que la musique est la seule chose qui l’ait gardé en vie aussi longtemps qu’il a vécu.

Comment est composée l’équipe Stones Throw aujourd’hui? Combien de personnes en vivent?

C’est une question à laquelle je ne peux pas répondre. Seul Dieu sait. Je peux seulement te dire qu’il y a beaucoup de gens impliqués dans Stones Throw. Beaucoup d’employés, d’artistes, de gens qui travaillent en partie pour le label, en partie pour d’autres entreprises. Beaucoup de gens qui font de Stones Throw ce qu’il est aujourd’hui. Il ne s’agit pas d’une, de deux ou de cinq personnes. Stones Throw aide pas mal de gens à payer leurs factures…

Est-ce qu’il existe une éthique Stones Throw? Quelle est-elle?

Je ne sais jamais quoi répondre à cela. Tu serais certainement mieux placé que moi pour le savoir. Je pense qu’il faut un avis, un oeil extérieur pour pouvoir s’en rendre compte. En ce qui me concerne, je vis juste ma vie.

pbw5Tu dis que tu prends autant de plaisir à promouvoir les disques qu’à les produire ou les enregistrer. A ton avis, est-ce la différence principale entre un label indépendant et un autre plus mainstream? N’as tu pas le sentiment que c’est quelque chose de trop rare ces temps-ci?

J’ai déjeuné avec Mayer Hawthorne hier, et il me disait qu’il aimait les idées que les majors avaient autrefois. Dans les années 60, ils prenaient plus de risques parce qu’ils ne savaient pas vraiment ce qui faisait qu’un artiste avait du succès ou non, ou ce qui faisait vendre les disques. Ce n’était pas autant une science que maintenant. Aujourd’hui, dans certains labels, il y a des gens qui ont trente ans d’expérience dans l’industrie de la musique, et qui savent ce qui marche ou ce qui ne marche pas. Le plaisir de la promotion a disparu chez beaucoup de personnes.

Y a t-il un ou des artistes que tu aurais adoré signer?

Pas vraiment. Je suis complètement heureux de mon sort et de ceux avec qui je travaille. Je privilégie toujours la qualité à la quantité.

Quelles seront les sorties d’albums prévues dans les prochains mois concernant Stones Throw? Te concernant, peut on également attendre quelque chose?

Il y a beaucoup de travail à l’horizon. Bien trop pour tout énumérer ici. En général, je préfère orienter les gens vers le site internet du label, sa page Facebook ou Twitter. Je serais emmerdé si j’oubliais quelqu’un…

Qu’aimerais tu réaliser avec Stones Throw que tu n’aurais pas encore fait?

cita32J’aimerais vraiment et véritablement breaker quelques uns de mes artistes qui ne sont si hip hop ni soul. Quand je sors des disques de rock ou d’electro, les fans ont du mal à l’accepter. Par exemple, James Pants a figuré dans pas mal de top ten de l’année, mais n’a pas encore vraiment de grosse fan base.

Stones Throw s’est créé juste après le décès de Charizma. Encore aujourd’hui, as-tu toujours à l’esprit cette volonté de l’honorer dans tout ce que tu fais?

Quelqu’un m’a posé la même question lors de ma dernière interview, et j’ai fondu en larmes… C’est donc pour moi une bonne chose que cette interview se fasse par email interposés…

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Mayer Hawthorne – « Your Easy Lovin’ Ain’t Pleasin’ Nothin' » Peanut Butter Wolf & Charizma – « Red Light, Green Light »
Aloe Blacc – « I Need a Dollar »Aloe Blacc Madvillain – « All Caps »
Vex Ruffin – « Man With a Plan » Quasimoto – « Low Class Conspiracy »
J Rocc – « Play This Also » MED – « Where I’m From »
J Dilla – « Nothing Like This » Madlib – « Take It Back »
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