Interview : Sage Francis (02-2003)

Tu as appelé ton album « Personal Journals », est-ce que tu y décris ta propre vie ou est-ce une invention?

C’est une pure fiction. Je pensais que c’était intéressant d’essayer de capter avec honnêteté l’ambiance, les idées, les sentiments d’une vie que je n’ai jamais eue, mais aussi de faire en sorte qu’on ait l’impression que ce soit la mienne. J’espère l’avoir réussi avec honnêteté, c’est juste de la musique, ça n’a rien à voir avec la réalité.

Tu as une longue carrière de performer, tu as déjà plusieurs albums à ton actif avec différentes formations, penses-tu que ce soit l’album de la maturité ou un nouveau départ?

C’est une autre étape, c’est une autre façon de travailler, cette fois sur un concept-album, avec une ambiance que j’ai senti proche de ce que je suis et de la direction dans laquelle je veux aller et j’en suis très content. Mais c’est surtout le sujet qui est très important et qui fera que, probablement, ce sera l’un de mes albums auxquels les gens se réfèreront le plus. Je sais tout le travail que j’ai dû accomplir pour être là, combien d’étapes j’ai dû franchir aussi bien musicalement que lyriquement. Il faut sans cesse évoluer et se remettre en question sur beaucoup de choses.

Nous avons rencontré Alias, Jel et DoseOne qui ont défini leur style de musique comme de l’emo-rap en généralisant. Qu’est ce qui te plaît dans l’esprit Anticon et es-tu d’accord avec cette appellation?

Je n’aime pas l’appellation emo-rap. Je n’aime pas qu’on mette une définition aussi concrète sur mon album. Je suis un artiste, beaucoup de gens le sont. J’ai des émotions, beaucoup de gens en ont. Mais quand tu dis emo-rap, ça laisse à penser qu’on est enfermé, comme on dit emo-pop, emo-punk, ou je ne sais quoi encore. Ok, j’essaye d’apporter de l’émotion aux gens, mais je n’ai pas l’impression d’appartenir à une scène émo. Je fais du hip-hop alors j’essaye d’être sincère, humble, de faire preuve d’intelligence et d’être ce qu’est un être humain en fin de compte, avec sa part de bien et de mal, de joie et de tristesse. C’est peut-être pour ça que ça apporte de l’émotion aux gens et que le cerveau humain, avec son besoin de tout catégoriser et de tout identifier, décide de lui donner cette appellation. Pour ce que j’aime dans l’esprit Anticon, je pense, c’est tout simplement la sensibilité de chacun et le fait que nous avons beaucoup de goûts en commun, pas seulement musicaux car nous partageons aussi beaucoup d’opinions.

Pour continuer avec Anticon, pourquoi avoir choisi plusieurs des ses membres pour tes productions?

D’abord parce que beaucoup d’entre eux sont des amis et que j’aime beaucoup ce qu’ils font. Je voulais avoir plusieurs producteurs pour cet album pour ne pas toujours avoir le même son. Il y a déjà le fait que je sois le seul à rapper et je ne voulais pas qu’il devienne ennuyeux car la même ambiance peu lasser. C’est pour cela qu’ils sont si nombreux. Chacun a vraiment son style, son univers et c’était très important pour moi. J’ai voulu créer une ambiance instable, une certaine instabilité. C’est ce que j’ai voulu communiquer. Certaines productions sont tristes, d’autres sont plus nerveuses, il y a même des versions assez joyeuses. Par cette diversité, j’ai voulu éviter le piège d’évoluer toujours dans le même registre et de tomber dans la facilité. J’essaye de rester proche de ce que je suis.

Quelle est ta politique en matière de production? Tu préfères rester avec un crew, entouré de beaucoup de gens ou tu préfères réduire ton équipe dans l’avenir?

Je vais réduire mon entourage pour mes prochains projets. Je n’ai jamais voulu rester avec un même crew, je veux pouvoir compter sur les gens à 100% mais souvent le nombre et les différents projets rendent les choses difficiles. Je fais les choses par association comme elles arrivent, je dois continuer ma propre vie. Pour mon prochain album, c’est Joe Beats qui s’occupera de la production. On est amis, on vit dans le même Etat, on aime le même genre de hip-hop. Je n’ai pas envie de m’enfoncer dans le confort de faire partie d’un crew si tu vois ce que je veux dire. Je ne souscris pas à ce genre de choses, je veux que les gens puissent comprendre la direction dans laquelle je vais. Si tu veux être un vrai Mc, si tu veux être un vrai producteur, tu dois être capable de faire ton propre album, de créer par toi-même, comme un accomplissement. Ce n’est pas grave si je n’ai pas de contrat, si je ne gagne pas des millions de dollars. Je trouve que c’est un véritable pouvoir de créer ma propre musique, de gérer ma propre carrière. Je ne ressens pas ce que d’autres peuvent ressentir avec quelqu’un qui a la main mise de l’extérieur sur ce qu’ils font, qui les tiens avec des contrats. J’ai la musique mais pas de travail, la musique me fait me sentir bien et me donne de quoi continuer à faire ce que j’aime, c’est le plus important.

As-tu été aidé par le fait de venir du spoken word pour pouvoir rapper sur autant de versions différentes?

Oui, certainement ça m’a aidé. J’écris depuis très longtemps, j’ai joué avec plusieurs groupes, fait beaucoup de scènes… Aujourd’hui, je peux rapper sur n’importe quel beat. « Personal Journals » était programmé. Où et quand, cela restait à déterminer, j’ai juste besoin d’une ambiance pour commencer à écrire. Là, beaucoup de productions étaient déjà prêtes donc la plupart de mes textes ont été écris après écoute. Mais j’étais vraiment dans le spoken word en 96, ça m’a ouvert beaucoup de nouvelles portes et m’a aidé à explorer de nouveaux sujets, de meilleure façon, de différents angles et surtout de trouver de nouvelles manières de les délivrer. Le spoken word, c’est plus libre, plus ouvert aux nouvelles idées. C’est une des nombreuses choses qui entourent le hip-hop ou en font partie. Beaucoup ne veulent pas voir ce qu’il y a autour du hip-hop, ils stagnent comme enfermés dans une boîte qui commence à puer depuis plusieurs années déjà. Il y a tellement plus de choses en dehors de cette boîte dans laquelle ils vivent. Ils ne veulent pas voir ce qu’il y a à l’extérieur. Ce n’est pas ma façon de vivre.

Tu as un style particulier, très narratif. Pour toi, est-ce qu’il existe un lien entre le hip-hop et la littérature?

Oui, je pense qu’il existe un lien puisque moi-même j’utilise des techniques littéraires pour écrire. Je pense aussi que le hip-hop a apporté de nouvelles techniques d’écriture. Le spoken word a apporté beaucoup de nouvelles techniques. La littérature, comme le hip-hop, est un champ d’exploration. C’est ce que j’essaye de faire aujourd’hui en essayant d’aborder de nouveaux sujets, d’expérimenter de nouvelles techniques, je ne veux pas que mon hip-hop ressemble à un cliché. Je respecte mon auditoire, je respecte un certain pourcentage de l’humanité qui, je pense, est habilité à aimer une écriture sans qu’il y ait besoin d’un ennemi dans un cartoon, des gens qui aiment l’art et qui aiment une certaine intégrité. D’ailleurs, cela existe en dehors du hip-hop. Et moi-même, j’essaye de capter l’attention des gens qui ne laissent pas de chance au hip-hop, car il est vrai que celui-ci est très stéréotypé. Il faut toujours allé plus loin, au risque de perdre son auditoire. Encore une fois, le hip-hop est très vaste et il est dommage de s’arrêter à une image préconçue. Etre créatif est l’essentiel dans ma démarche.

Il est difficile quand on rencontre un américain de ne pas parler du 11 septembre. Est-ce que cet évènement a changé quelque chose pour toi?

Oui, ça a changé quelque chose. Je ne suis pas sûr mais je crois que ce que j’ai fait depuis le 11 septembre a une tournure plus critique. Quand c’est arrivé, je suis resté trois jours sans dormir, je regardais la télé, j’écoutais la radio. J’ai entendu sans cesse le même son du patriotisme américain répété par tous les journalistes, les mêmes images sur lesquelles on s’empressait de trouver une explication. Qui a fait ça et pourquoi? Qui il faut tuer? C’était une véritable attaque des médias qui ont emmené tout le monde dans la même voie. Les journalistes ont fabriqué des faits pour avoir une histoire à raconter et dans le même temps les grosses compagnies soutenaient tout cela car pour certaines, la guerre est une bonne chose. Aujourd’hui la société américaine vit repliée sur elle-même. Il est temps que les choses changent, que les gens grandissent mentalement, prennent leurs responsabilités de savoir dans le pays qui détient le vrai contrôle, le vrai pouvoir, que nous ne sommes pas un pays libre, de réaliser cela et de prendre des initiatives. C’est ce que j’essaye de faire, comme Public Enemy l’a fait pour moi. Je suis seulement musicien, je ne suis pas un militaire, je ne suis pas un révolutionnaire, j’essaye d’aider les gens à réaliser certaines choses. Nous avons exporté notre culture dans beaucoup de pays, je veux parler des fast-food, de la pop-culture… Partout où je vais, j’ai l’impression d’être aux Etats-Unis. Nous ne respectons pas l’identité des autres car nous n’avons pas une réelle culture hormis celle de la communication et du commerce. Il y a trop de travail pour changer les mentalités mais si tu peux faire quelque chose, tu dois essayer. C’est ce que je fais. Mais c’est vraiment une époque de fou.

Qu’est-ce que cet évènement n’a pas changé pour toi?

L’envie de faire de la musique. En fait, dans l’ensemble, rien n’a changé excepté les mesures de sécurité. La mentalité des gens n’a pas changé. La mienne est devenue un petit peu plus paranoïaque, je fais un petit peu plus attention à ce que je dis. Même dans la façon dont je peux attaquer le gouvernement. C’est aussi parce qu’aujourd’hui je suis capable de faire la part des choses, je connais mieux la portée de certaines paroles, la responsabilité de mes actes. Ce qui n’a pas changé, c’est que tout peut arriver.

Que peut-on souhaiter à Sage Francis pour l’avenir?

Que je continue longtemps à faire ce que j’aime. J’ai beaucoup de projets en tête, en particulier un nouvel album mais pour le moment j’essaye de présenter « Personal Journals » ici en Europe avant de retourner pour travailler chez moi. Je pense que la tournure des évènements aujourd’hui est une source inépuisable pour écrire, même si d’autres sujets m’inspirent beaucoup en ce moment. J’espère surtout continuer à faire de la musique avec humilité et honnêteté.

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