Interview – Rone, la soif des grands espaces

Avant de sortir son premier maxi sur inFiné, Rone était convaincu de n’avoir aucun avenir dans la musique. Des préjugés très pessimistes sur lui-même qui l’ont pourtant élevé là où il est aujourd’hui, à quelques jours d’un prestigieux Olympia qui l’attend de pied ferme. Dans le cadre du festival ‘Les Nuits Electriques’, Erwan Castex délivre un live aérien et intensément mélodique devant un public de l’Aéronef de Lille qui danse avec des couleurs dans les yeux. Nous l’avons rencontré dans sa loge, histoire de se refaire le film d’une année mouvementée, qui attend patiemment son point culminant le 31 octobre.

Aujourd’hui, ton actu c’est d’abord ‘Tohu Bonus’. Pourquoi ressortir ton album avec des titres bonus seulement maintenant?

Rone: C’est une bonne question, car moi-même je trouvais ça bizarre. ‘Tohu Bohu‘ est sorti l’année dernière, en octobre, et a fait son petit bout de chemin. Ce sont des détails techniques, donc c’est pas très funky, mais l’album est d’abord sorti sur inFiné, qui est très bon pour distribuer en France mais qui n’a pas forcément un énorme réseau international. Il y a donc eu une fusion avec le label Warp, qui a proposé de le distribuer partout dans le monde, à condition de le ressortir. J’avais un peu de mal avec cette idée parce que, un an après, j’étais déjà ailleurs, c’était fini, j’avais déjà fait des nouveaux morceaux. J’ai finalement accepté à condition qu’on fasse un disque un peu spécial avec des nouveaux morceaux, et c’est pour ça que je l’ai appelé ‘Tohu Bonus’. Je ne voulais pas que ce soit exactement la même chose. Le deuxième cd a quand même un lien avec l’album: il y a par exemple le morceau ‘Let’s Go’ que j’ai retravaillé, c’est comme si je m’étais remixé moi-même. Je me suis aussi amusé à faire la suite d’un morceau: il y a ‘Beast part.1’ sur ‘Tohu Bohu’, j’ai fait la partie 2.

Tu as donc refait des morceaux spécialement pour l’occasion. Il ne s’agit pas de vieux tracks trouvés sur ton disque dur?

Il y a un peu des deux. Par exemple, ‘Room 1618’, je voulais le mettre sur l’album à la base, mais on a décidé de le retirer au dernier moment car on avait déjà dix morceaux équilibrés, et on ne savait pas trop comment le placer. Du coup, j’étais un peu frustré parce que je l’aimais bien! C’était donc l’occasion de le glisser. Il y a donc des vieux titres, des nouveaux, et des versions alternatives.

Tu te rends compte que ceux qui ont déjà acheté l’album vont devoir le racheter!?! (rires)

Non! J’ai justement fait gaffe à ça! Je me suis dit que c’était abusé pour ceux qui ont acheté l’album à la première heure. En fait, tu peux acheter le disque bonus tout seul. Du coup, c’est presque un mini-album puisqu’il y a six titres.

Bien vu! A la sortie de ‘Tohu Bohu’, il y a eu une espèce d’engouement pour cet album qui l’a fait considéré par beaucoup comme l’un des meilleurs disques électro de 2012. Tu es ensuite parti en tournée pendant un an, et tu n’as pas arrêté. Est-ce que ce succès a radicalement changé ta vie, quasiment du jour au lendemain?

D’un côté, ça ne l’a pas changée radicalement, parce que j’ai toujours ma copine, ma petite vie privée… Mais ma vie s’est accélérée. Le rythme est plus intense! C’est vrai que la tournée est un sacré truc. C’est à la fois épuisant et génialissime, je n’ai pas envie que ça s’arrête! Ce qui a également changé, c’est le fait de me retrouver sur des scènes avec des gens plus nombreux et plus prestigieux qu’il y a quelques années. Par exemple, tout ce qui passe ce soir j’adore! C’est un vrai kiff de me retrouver après Jackson et avant Audion tu vois! C’est parfait! C’est ça qui a évolué, des line-ups plus intéressants, des lieux assez fous…

Comment le live a-t-il évolué avec le temps?

Le live s’est un peu étoffé. Je tournais tout seul  avec ma petite valise, et maintenant on est une petite équipe sur la route! On a développé ce live un peu visuel avec une petite scénographie et des vidéos.

Tu joues à l’Olympia le 31 octobre. Que nous prépares-tu de spécial?

Exceptionnellement à l’Olympia, je vais inviter des gens. Le fait de jouer assez tôt dans une salle comme ça, ça me permet d’essayer des choses, de jouer des morceaux plus calmes. Par exemple, je vais faire venir mon pote violoncelliste Gaspard Claus. On va pousser un peu plus le loin le délire sur la vidéo aussi.

Est-ce que tu stresses?

(rires) Un peu ouais! J’y pense beaucoup à cette date-là. En même temps, je suis hyper-angoissé, je stresse sur toutes les dates (rires). C’est vrai que rien que le fait de dire ‘Olympia’, ça met tout de suite la pression! Il y a pas mal de stress mais aussi beaucoup d’excitation et d’impatience.

A part celle-ci qui le sera sans doute, y-a-t-il eu cette année des dates mémorables ou complètement insolites?

Ça va paraître un peu démago, mais toutes les dates sont mémorables. J’ai peu de souvenirs de dates qui se soient mal passées. Il y a eu des concerts moins bons que d’autres, mais à chaque fois c’est un vrai plaisir. J’ai du mal à sortir une date du lot, il y en a eu trop! Le Trianon était une étape importante pour moi, c’était un peu comme un mini-Olympia. Il y a aussi ces dates où tu te mets moins de pression parce que c’est une petite ville par exemple. Et en fait non, il se passe un truc magique ce soir-là. Par exemple, hier à Clermont-Ferrand, c’était dingue! Hors tournée officielle, j’avais une date à New-York dans un petit club. Gaspard Claus était là-bas au même moment, je l’ai appris sur place. Après mon live, il m’a appelé en me disant: ‘je suis à Brooklyn avec des potes, on est en train de faire un bœuf, viens!‘. Donc je l’ai rejoint dans cette petite salle de concert. Il y avait cinquante personnes maximum, mais il y avait la crème de la scène new-yorkaise, du genre Sufjan Stevens et The National qui étaient en train de jouer! Je me suis retrouvé à jouer avec eux, et c’était hyper impressionnant pour moi. Après ce gros bœuf où il y avait presque plus de gens sur scène que dans la salle, il y a Bryce Dessner de The National qui m’a dit: ‘il faut absolument qu’on fasse un truc‘. Comme j’étais un peu bourré, je me suis dit que c’était le truc classique, on se dit ça, et on ne se reverra pas… En fait, six mois plus tard, j’ai reçu un coup de fil de lui. Il m’a dit qu’il était avec le groupe à Berlin et qu’ils étaient en train de finaliser l’album. C’est là où il m’a proposé de travailler dessus. Il y a beaucoup de rencontres qui se font sur ces dates ou dans les festivals, et celle-ci m’a particulièrement marqué.

Ça fait maintenant plus d’un an que tu tournes. Il y a des nouveaux morceaux?

Oui! Là par exemple, j’en ai un tout nouveau que j’essaye ce soir. J’ai trop hâte de le tenter parce qu’il est un peu chelou. Je vais le jouer vers la fin, j’ai hâte de voir comment ça prend, c’est un truc qui tabasse!

J’imagine que tu as de la matière pour un prochain EP ou album!

Je suis tellement dans la tournée que je ne me rends pas vraiment compte. La semaine je suis en studio, je fais du son, mais il n’y a pas de planification. Ce morceau, j’aimerais bien le mettre sur mon troisième album. Entre les tournées, j’accumule des morceaux et j’ai réalisé l’autre jour que j’avais presque un troisième album en effet!

Le live solo de musique électronique n’est à mon sens pas évident à gérer. Neuf fois sur dix, on s’emmerde en regardant un mec derrière son laptop. Quel est ton secret pour te faire plaisir et en donner à ton public en même temps?

Je comprends très bien ton point de vue, j’avais aussi cet avis-là sur les lives électroniques, surtout ceux qui ne sont pas fait avec la grosse artillerie de machines. En fait, j’ai quand même pris des claques sur des lives super intenses avec presque rien sur scène. Pour moi, c’est avant tout une question d’énergie. Quand je suis un peu fatigué, je suis emmerdé!  Mais ce que je trouve dingue dans les lives c’est que, même si j’arrive crevé, il y a toujours cet échange avec le public. Il y a un transfert complètement dingue qui se fait à chaque fois. Soit je suis fatigué et les gens me balancent une énergie que je leur rends, soit c’est l’inverse, je me retrouve dans une salle un peu calme et je peux réveiller la foule. Ça c’est jouissif ! J’aime aussi tenter des trucs en live. Les gens ne comprennent sûrement pas ce que je fais, mais je pense qu’ils sentent qu’il se passe un truc. Honnêtement, mes lives ne sont jamais parfaits, il y a toujours des petites couilles ou des accidents. A un moment donné, j’étais parano sur la technique, mais j’ai réalisé qu’il valait mieux prendre des risques, quitte à se planter, plutôt que d’avoir un live complètement lisse qui coule tout seul. C’est dans ces petits accidents que ça se passe!

Jon Hopkins est fort dans ce domaine!

Oui, j’adore ce mec, mais je ne l’ai toujours pas vu jouer! Tout le monde m’en parle, j’ai vu quelques vidéos, et c’est vrai que ça a l’air d’être une belle preuve que l’on peut faire un live intense avec pas grand-chose sur scène.

La première fois que j’ai rencontré Agoria dans le cadre d’une interview, tu n’avais même pas sorti ton premier EP. En parlant du label, il m’avait confié: ‘attention, il y a un artiste qui s’appelle Rone qui va sortir un maxi, c’est très prometteur, je crois beaucoup en lui!’. On peut dire qu’aujourd’hui la prophétie s’est réalisée. Quelle est ta relation avec lui? Représente t-il une sorte de ‘mentor’ pour toi?

Ça fait plaisir! Je ne pense pas que ‘mentor’ soit le mot qui convienne. Je lui dois énormément, c’est quelqu’un qui a beaucoup compté pour moi. Le truc principal qu’il a fait, c’est me donner confiance. Il y a cru, je l’ai senti, je me suis lancé. J’étais pas mal complexé à l’époque! Je n’avais aucune ambition dans la musique! J’en faisais et j’adorais ça, mais j’avais pas du tout envie de faire de disque ou de scène. Enfin, secrètement si bien sûr, ça restait un rêve, mais c’était inatteignable pour moi. Agoria m’a montré que c’était possible. Il a sorti le morceau ‘Bora’ sur sa compilation ‘At The Controls’, je n’en revenais pas de voir mon nom sur ce disque! On a sorti un premier maxi, puis ça s’est enchaîné sur un album. Je me souviens bien aussi de mon premier live. J’étais dans ma chambre de bonne au septième étage, il m’appelle et me dit: ‘tu joues dans quinze jours en live au Rex Club‘. C’était même pas une question! J’ai dit oui par réflexe, mais après j’ai passé une nuit blanche à y penser et j’ai bossé dessus comme un taré! C’est un mec qui te pousse à l’eau en fait. C’est évident que je ne serais pas là sans lui, parce qu’il m’a réellement poussé du haut de la falaise en disant ‘vas-y, prends ton envol!‘ (rires). Il a un côté grand frère. Je ne dis pas mentor, car même si c’est un super producteur et un super DJ, je ne le vois pas comme une influence musicale. Il s’agit plus d’une personne bienveillante dans mon entourage. Il est toujours là, et on peut lui demander des conseils à tout moment.

Tu as vécu à Berlin. Qu’est ce qui explique cette attirance des producteurs électroniques pour cette ville?

J’y ai vécu trois ans, et je suis rentré à Paris parce que ça a pas mal changé, même si ça reste super cool. J’ai fait quelques concerts là-bas, et j’ai tout de suite été fasciné par cette ville. J’ai pas mal voyagé mais, à Berlin, dès la première journée, il s’est passé un truc un peu inexplicable. C’est le rythme qui m’a le plus marqué. Il y a de grands espaces, c’est très vaste, on ne se marche pas dessus. Le rythme est très calme, très relax. Je suis un parigot, j’adore Paris, mais en arrivant dans cette ville, j’avais une sensation de liberté. C’est une capitale, mais t’as l’impression d’être à la campagne en même temps. Culturellement, c’est foisonnant, il se passe des tonnes de choses, et en même temps tu as la sérénité d’une petite ville de province. C’est un mélange super bizarre, je crois que c’est unique en Europe. Tu prends des villes comme Londres ou Paris, il y a cette espèce d’énergie mais souvent associée au stress ou à l’agressivité qui ont aussi un impact sur les relations entre les gens, tout de suite plus tendues. A Berlin, tu peux aller dans le club le plus trash, le plus hardcore underground, les gens sont cools, il y a aucune embrouille, c’est un côté un peu hippie! Il y a aussi cette raison toute simple: quand tu veux te lancer dans un projet artistique et que tu n’as pas beaucoup de thunes, c’est l’endroit idéal pour commencer. La vie ne coûte pas cher, tu peux prendre des risques sans trop stresser. Passer de Paris à Berlin m’a soulagé financièrement, du coup j’étais plus libre dans ma tête, pour composer.

Pourquoi es-tu revenu à Paris alors?

Pour plusieurs raisons. Là, c’est très personnel, ce sont des histoires de famille… Joker! (rires)

J’aime beaucoup tes vidéo-clips. Par exemple, ceux de ‘So So So’ ou ‘Bye Bye Macadam’ sont artistiquement très intéressants. Es-tu partie prenante de ces clips, ou préfères-tu donner carte blanche à un réalisateur?

Toutes ces vidéos ont été faites par des potes. On ne m’a jamais mis dans les pattes un réalisateur que je ne connaissais pas. Par exemple, ‘So So So’, c’est mon vieux pote Ludovic, ‘Bye Bye Macadam’, c’est mon pote Dimitri. Mon ami d’enfance Vladimir fait toutes les pochettes de mes disques… Comme on se connaît bien, il y a une confiance totale et presque aveugle, ça se fait très simplement! J’aime bien me laisser surprendre et ne pas gérer le truc de A à Z.

Tu as baigné un peu dans le cinéma, à travers tes études. Pourquoi ne pas faire tes propres clips?

J’y pense souvent! Je pense que je le ferai un jour. Il y a d’abord le problème du temps. Il y a aussi beaucoup de gens qui sont doués autour de moi, et il y a presque une petite liste d’attente de personnes qui veulent faire des clips. Peut-être qu’un jour je me lâcherai!

Dans la musique électronique, surtout instrumentale, j’aime bien savoir comment l’artiste choisit ses titres, en racontant les petites histoires qui se cachent derrière. Si tu veux bien, terminons l’interview par un petit exercice avec trois morceaux que j’ai sélectionné…

C’est vrai que, pour le premier album par exemple, les titres c’était n’importe quoi! J’ouvrais un journal, je mettais le doigt au hasard, j’en avais vraiment rien à foutre. Je voulais juste qu’il y ait une sonorité sympa. Par exemple, l’album s’appelle ‘Spanish Breakfast’, ça ne veut rien dire, c’est lié à aucune anecdote, mais j’aimais bien comment sonnait la combinaison des mots! Au départ, c’était que ça, après j’ai commencé à y mettre un peu de sens…

‘Bye Bye Macadam’?

C’était quand je quittais Paris pour aller à Berlin. Là-bas, j’habitais en face du Tempelhof, qui est également un titre de l’album, tu vois. ‘Bye Bye Macadam’, c’était un peu ‘Bye Bye Paris’ en fait!

‘King of Batoofam’?

Celui-là n’a vraiment pas de sens! Pour moi, c’est un peu comme une musique de film. J’ai associé la musique à un personnage un peu bling-bling, une espèce de roi africain, comme le film ‘Le Dernier Roi d’Ecosse’. Un mec qui régnerait dans une petite région qui s’appelle Batoofam, un endroit sorti de mon imagination également! Ça ne veut rien dire, c’est un peu mon côté Tintin, lecteur de BDs.

‘La Grande Ourse’?

Pas d’explication rationnelle. Le nom est venu tout seul. En fait, tu fais le morceau et, souvent quand tu le termines, tu n’as pas de titre! En général, ça vient très vite et ‘La Grande Ourse’ je trouvais ça assez poétique…

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Une réponse à Interview – Rone, la soif des grands espaces

  1. Chipow 3 novembre 2013 à 21 h 57 min #

    Rone à l’Olympia, c’etait du très bon !! Une super énergie ! spéciale dédicace pour bye bye Macadam 😉

    Merci !!

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