Interview – Revelation Records, la force de l’artisanat

Créé en 1987 par Jordan Cooper et Ray Cappo (parti un an plus tard pour donner naissance à Equal Vision) avec comme seul but de sortir un 45t de Warzone, Revelation Records s’est finalement laissé prendre à son propre piège, jusqu’à devenir un des labels les plus importants de l’histoire du punk hardcore. Avec aujourd’hui une pléthore de références à son catalogue, on ne compte plus les groupes influents que la petite structure californienne a eu le bon goût de mettre sur notre chemin. Dag Nasty, Elliott, Farside, Gorilla Biscuits, Quicksand, Shelter, Texas Is The Reason, Youth Of Today, et même Rage Against The Machine auront tous bénéficié des petites mains artisanales humblement orchestrées par Cooper. Pas un hasard donc si la fine équipe fête cette année son 25ème anniversaire en grande pompe. L’occasion de revenir sur cette belle aventure, de sonner l’heure du bilan avec le principal intéressé.

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Revelation Records fête ses vingt cinq ans cette année. Que ressens-tu du fait que le label ait écrit un chapitre de l’histoire du hardcore? Plus généralement, qu’est ce qui te rend le plus fier aujourd’hui?

Jordan Cooper : C’est génial de faire partie de quelque chose sur lequel pas mal de gens portent toute leur attention. Personnellement, la chose qui me rend le plus fier aujourd’hui est tout simplement d’être capable de sortir les disques de groupes que les gens aiment, adorent, et respectent, à la fois musicalement et en tant qu’hommes.

Le label a connu une période cruciale au moment de la médiatisation de l’émocore au milieu des années 90. Vu de France, Revelation était perçu comme un des acteurs majeurs de cette époque. Comment avez-vous abordé ces moments là sachant que les racines du label étaient clairement ancrées dans le hardcore old school? Avec le recul, penses tu que Revelation aurait plus profiter plus encore de cette médiatisation?

cita1C’est difficile de considérer que, chez Revelation, les genres se soient succédés. Dès le début, le label s’est très vite diversifié: la 13ème sortie était Slipknot, la 16ème Shelter, la 18ème Quicksand, et la 24ème était Into Another. Pour répondre plus précisément encore à ta question, je pense justement que ces groupes qui ont amené quelque chose de différent au catalogue ont été les plus intéressants et les plus appréciés de tous ceux dont nous avons sorti les disques. A ce moment là, je ne crois pas que quiconque au sein du label ait été assez opportuniste pour chercher à signer des groupes « emo », un qualificatif que nombre d’entre eux n’ont d’ailleurs jamais accepté. Pour finir, c’est clair que nous aurions pu faire beaucoup plus à ce moment là, comme à tout moment de l’histoire du label. Mais je ne crois pas que sortir plus de disques à tel ou tel moment aurait changé quelque chose.

rev7Est-ce que la baisse de régime du label au milieu des années 2000 a été uniquement due à des difficultés financières, ou aussi à une réelle volonté de votre part de ralentir la cadence infernale des sorties des années précédentes?

Il y a eu plusieurs passages dans l’histoire du label ou nous avons sorti moins de disques. D’autres au contraire ou nous étions très actifs. Ce n’est pas vraiment un choix, plutôt une conséquence du fait que nous soyons occupés à autre chose. Si personne au sein de Revelation n’a envie de sortir de nouveaux disques, rien ne sort, c’est comme ça. Quand on lève le pied, ce n’est donc pas forcément parce qu’il n’y a rien de bon à sortir, ni parce que nous avons besoin de repos ou que nous souffrons financièrement. Nous nous focalisons simplement sur autre chose.

Avec le recul, penses tu que vous ayez été assez visionnaires pour anticiper les difficultés causées par la crise de l’industrie musicale?

Non, je dois avouer que je ne pensais pas que le déclin de l’industrie du disque arriverait si rapidement. Mais je ne m’attendais pas non plus à ce que des labels aussi petits que Revelation puissent exister si longtemps.

Est-ce que le retour du label aux racines hardcore était quelque chose de prémédité? Pourquoi avoir ré-aiguillé ainsi l’orientation musicale de Revelation? Penses tu que, de nos jours, un label spécialisé dans un genre a plus de chances de survivre qu’un autre restant musicalement ouvert?

cita2Si tu parles de The Rival Mob, c’est uniquement un groupe que Adam – qui travaille ici – aimait et voulait faire connaitre. Il leur a donc demandé s’ils voulaient faire quelque chose avec Revelation, et ils ont accepté la proposition. Chaque fois que nous avons sorti un disque, c’était uniquement parce que quelqu’un de l’équipe aimait le groupe en question et l’a contacté. On ne décide jamais collectivement de signer des groupes qui jouent une musique spécifique, bien qu’il soit tout à fait possible qu’une personne ici ait une idée d’une direction à emprunter et que ça l’influence dans ses démarches artistiques. Par exemple, dans un passé récent, un mec appelé James Allen travaillait chez nous. Il aimait les groupes du Midwest qui se distinguaient particulièrement au milieu des années 2000. Les Temper Temper, Since By Man, Call Me Lightning… Puis, un an ou deux plus tard, Bob Shedd s’est rapproché de groupes plus ou moins hardcore comme Down To Nothing, Shook Ones, Gracer, et Sinking Ships. Nous avons toujours été très pointus. Même nos groupes plus éloignés du punk ou du hardcore y sont rattachés d’une façon ou d’une autre par leur histoire. C’est donc très difficile d’imaginer ce que serait Revelation sans cet esprit communautaire qui rôde autour de la musique que nous produisons. Je pense même que c’est cet état d’esprit qui aide le label et que, sans lui, il ne serait pas du tout le même aujourd’hui.

Comment un label comme Revelation, dont la culture réside dans le format vinyle, a t-il appréhendé l’ère digitale? Quelle est ton opinion sur ce format et sur les conséquences qu’il a sur la manière qu’ont les gens de consommer la musique aujourd’hui? Est-ce que le retour du vinyle est assez fort pour permettre à un label comme le vôtre de survivre dans de bonnes conditions?

J’apprécie le fait que la musique digitale nécéssite moins de ressources physiques mais, d’un autre côté, il y a quelque chose d’étrange à ne rien avoir dans les mains qui aille avec le son. Il est trop tôt pour savoir quel impact cela va réellement avoir sur la musique et sa distribution. La tendance veut que les groupes n’ont plus vraiment besoin d’un label étant donné tous les outils mis à leur disposition pour qu’ils sortent eux mêmes leur musique. La promotion et la conservation de la musique sont les seuls rôles qui reviennent encore aux labels, à condition qu’ils le fassent bien. Quant au vinyle, je pense que sa résurrection ne sera que temporaire. Désormais, tout le monde va vers le digital, y compris ceux qui collectionnent encore les disques. A terme, le vinyle retournera à la place qu’il avait à la fin des années 90 et au début des années 2000, c’est à dire à un rang plus obscure que celui qu’il occupe de nos jours. Mais il a toujours été là.

Revelation fête son 25ème anniversaire par le biais de concerts évènements, marqués par les reformations très attendues de Quicksand, Youth Of Today ou Texas Is The Reason. Est-ce qu’il a été difficile de convaincre ces groupes de remonter sur scène? Est ce que certains pousseront jusqu’à une tournée ou un nouvel album?

Certains étaient très impatients, d’autres ont eu un peu plus besoin d’être convaincus. En tous les cas, tous ceux qui ont déjà joué ont vraiment apprécié. Je pense que la plupart des groupes ont plus abordé ces concerts là comme une célébration qu’une véritable reformation. Quant à l’avenir, je pense que chaque groupe rejouera, dans un contexte ou un autre. Mais je ne sais vraiment pas s’il y aura de nouveaux albums, même si j’adorerais que ce soit le cas, évidemment!

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Nous sommes particulièrement fans de Quicksand chez Mowno. Parles nous un peu de leur concert à Pomona…

Quicksand a seulement joué quelques morceaux, mais c’était un show incroyable. Tout le monde était très excité à l’idée de les revoir, et le groupe a semblé prendre beaucoup de bon temps.

Les reformations de groupes des années 90 ont décidément le vent en poupe en ce moment. Quel regard portes-tu sur ce « phénomène », particulièrement sur celles de At The Drive In et Refused? Comprends tu que les gens puissent être sceptiques sur les réelles motivations de ces groupes? Enfin, penses tu que ce scepticisme amène d’autres groupes à réfléchir plus longuement à un retour, ou à ne pas revenir du tout?

Je ne connais pas vraiment les mecs de Refused, encore moins ceux d’At The Drive In, mais il semble que les gens soient devenus complètement dingues quand ils ont appris qu’ils revenaient. Bien que généralement chaque retour d’un groupe de punk ou de hardcore aille de paire avec des ressentiments différents, je ne connais personne que ces deux reformations ont rendu sceptiques. Je comprends les doutes du public, certains fans ne veulent pas voir leurs groupes revenir, même pour un seul show. Mais, en ce qui me concerne, j’ai été tellement ravi de revoir jouer mes potes de Youth Of Today, Gorilla Biscuits et d’autres groupes que j’imagine mal ce que cela pourrait avoir de négatif. Sauf si, pour les groupes, ça ne s’accompagne pas de plaisir, ou s’ils ne sont pas à l’aise à l’idée de se replonger dans la musique de leur passé. Je respecte complètement ces raisons.

Quelles sont les différentes activités du label désormais? Votre travail est il plus recentré aujourd’hui que par le passé ou, au contraire, avez-vous élargi le champs d’action pour survivre à la crise actuelle?

A l’heure qu’il est, Revelation est un petit label, tout ce qu’il y a de plus normal. Nous sortons des disques, éditons occasionnellement des livres, nous faisons en sorte que la discographie de nos groupes reste disponible au public, et c’est tout. Dans les années 90, nous avons commencé à distribuer les sorties d’autres labels, au même titre que les nôtres, et ça occupe encore une bonne partie de notre temps aujourd’hui.

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Le booking est progressivement devenu la source de revenue principale dans l’industrie musicale. Est-ce une activité à laquelle vous avez déjà pensé?

Non, pas du tout. Aider à promouvoir les concerts du 25ème anniversaire est, à l’heure qu’il est, la chose la plus proche dans le genre que nous ayons fait

Vous avez donc édité quelques livres récemment. Considères-tu que Revelation doit aussi avoir un rôle éducatif et informatif vis à vis de ses fans?

Chaque livre que nous avons édité jusque là a été le fruit d’un intérêt mutuel entre les auteurs et moi. Les gens qui sont intéressés par le hardcore le seront peut être aussi par des livres sur la musique, mais je ne pense pas qu’il y ait tant besoin de s’investir d’une mission d’information du public à travers les livres. Chacun d’eux était juste assez drôle et intéressant pour qu’on ait pensé qu’ils valaient le coup d’être lus.

Comme toute personne complètement investie dans son activité, je suppose que Revelation est progressivement devenu une partie importante ton identité. Avec l’âge, ressens-tu une certaine pression du fait de toujours devoir évoluer dans le bon sens et de toujours rester informé, pour que le label reste aussi important qu’il a toujours été?

En fait, Ray Cappo a toujours beaucoup plus incarné l’identité de Revelation que moi. Mais, tu as raison, c’est tellement toute ma vie qu’il m’est impossible de me séparer du label. On a commencé Revelation pour le fun et, au fil des ans, il a toujours demandé plus de travail pour garder le cap. Mais je refuse de m’inquiéter de l’avenir. Nous nous projettons toujours à court terme, du coup nous sommes toujours surpris d’en être là ou nous en sommes. C’est ma manière d’avancer, peut être pas la meilleure, mais jusque là elle me convient bien

Que prépare le label pour sa 26ème année?

Un nouvel album de The Rival Mob, quelques rééditions sont en cours, peut être un nouveau livre, quelques tee shirts cools… Voilà.

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Revelation by Choquet on Grooveshark

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Farside – « Audience »Farside Judge – « Where It Went »
Gameface – « The Pirate Song » Quicksand – « How Soon Is Now? »
Youth Of Today – « Break Down The Walls » The Movielife – « Single White Female »
Temper Temper – « Loaded Life » Christiansen – « Under Things Killed »
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