Oxmo Puccino baisse la garde. Rencontre.

Personnage à part dans le hip hop français, Oxmo Puccino innove sans cesse. Accompagné depuis quelques temps par les Jazzbastards, il remet le couvert avec « L’Arme de Paix », un nouvel album toujours instrumental mais clairement plus soul. C’est à cette occasion qu’on a pu le rencontrer. Pour parler de lui, de hip hop, de la vie…


blank
L’INTERVIEW EN INTEGRALITE

Tu as choisi d’intituler ton nouvel album avec un jeu de mot, « L’Arme de Paix ». Comment doit-on l’interpréter?

La démarche du disque va complètement à l’encontre du contexte actuel. Et c’est une démarche moins simple qu’on pourrait l’entendre parce que, selon moi, il faut peut être parfois passer par le mal pour apprécier le bien. « L’Arme de Paix », c’est un message pacifiste mais d’urgence. C’est comme mettre en joue quelqu’un, avec des paroles dures et réelles, pour qu’il se calme. Disons que si l’ONU rappait, ça aurait pu être ça… On vit dans un pays, dans un monde ou tout est fini, tout est foutu, et il faut quelque fois y mettre des gens plus solides, plus difficiles, pour maintenir une certaine sérénité et pour parler.

« Lipopette Bar », ton précédent album, marque ta rencontre avec les Jazz Bastards. Comment est venue cette idée d’être accompagné par des musiciens?

« Lipopette Bar« , ce n’était pas une envie particulière, c’était une idée que j’avais sur le long terme et qui m’ait tombé dessus pendant une période d’inactivité. Ca n’a été qu’une avalanche de surprises.

Ce n’était en aucun cas pour palier à quoi que ce soit dans le hip hop français actuel que tu voulais peut être faire évoluer?

Je n’ai jamais rien fait par rapport au hip hop français parce que, pour moi, ce sont tous les artistes qui font le hip hop français, qui lui amènent quelque chose. Je ne vois donc pas comment je pourrais me référer à moi-même ou à mes comparses puisque je suis là pour faire avancer le truc. « Lipopette Bar », c’était une expérience musicale pour me surprendre et combler l’ennui ambiant puisque ça fait un moment qu’on n’arrête pas de dire que le rap était mieux avant alors qu’il est toujours là. A l’époque, je n’étais pas très motivé pour sortir un disque de rap traditionnel, mais j’avais besoin de faire de la musique, donc j’ai sorti cet album comme on me l’avait proposé.

Que représente pour toi le fait d’avoir signé chez Blue Note? Pourquoi ne pas avoir continué l’aventure avec ce nouvel opus?

Depuis le début de ce projet, ça a toujours été considéré comme un coup d’essai. J’ai été très fier de sortir un disque sur ce label, d’être cité à côté de noms éminents. Mais, Blue Note, ce n’est pas toujours du long terme, c’est un disque ou deux pour la plupart des artistes. Et puis, ça ne s’inscrivait pas dans le cursus de ma carrière, ce n’était pas prévu. Et ce n’est pas parce que ça a été une bonne surprise qu’il fallait que je continue. J’avais déjà des plans…

Il y a un peu plus d’un an, à propos de cet album, tu disais vouloir revenir à quelque chose de plus « vif » et de plus « léger » que « Lipopette Bar » qui était construit comme une fiction. Maintenant l’album terminé, est-ce que tu as le sentiment d’avoir atteint ton objectif? Le qualifierais-tu d’album de la continuité ou du changement de cap?

De la continuité… A un moment, tu peux aller tellement loin sur ton chemin que tu arrives ailleurs. C’est pour moi quelque chose de naturel. J’ai fait un beau détour pour « Lipopette Bar », et j’ai fait pareil cette fois tout en gardant le même cap. C’est cet album qui m’a permis d’arriver plus vite à ce à quoi j’aspirais musicalement.

« L’Arme de Paix » compte quelques invités, dont Olivia Ruiz. Comment s’est faite cette rencontre pour le moins inattendue?

Je l’ai rencontrée sur les Eurockéennes, à l’occasion de la Bande Originale qui était un collectif d’artistes qui n’ont rien à voir entre eux musicalement. L’idée et la mise en scène étaient de l’éminent Vincent Ségal qui est un musicien reconnu et qui a son nom dans beaucoup de projets en France. Il m’a donc proposé de partager la scène avec Amadou & Mariam, Nosfell, Didier Wampas, et Olivia Ruiz pour ne citer qu’eux. Pris dans le tourbillon du projet fou « Lipopette Bar », j’ai plongé et je me suis retrouvé à devoir faire un morceau salsa avec Olivia. Et le courant est tellement bien passé que c’était pour moi une évidence qu’il fallait qu’on retravaille ensemble. Donc dés que l’occasion s’est présentée, j’ai sauté dessus. J’avais prévu un ou deux morceaux sur lesquels elle pouvait chanter, et quand « Amsterdam » est tombé, c’était la clé… La clé du bonheur. On a donc continué sur « Amsterdam » le travail entamé sur scène. En plus, Olivia est quelqu’un d’entraînant, quelqu’un d’enjoué, donc ça va, on ne s’ennuie pas…

On t’entend presque chanter d’ailleurs sur ce titre. Oxmo Puccino tenterait-il de se mettre à la chanson?

La différence entre le rap et la chanson est rythmique et mélodique. Dans le rap, c’est assez saccadé, il y a beaucoup de mots, c’est assez monotone. La chanson, c’est la même chose, avec beaucoup moins de mots, plus de silences, et surtout des mélodies. Le problème étant de chanter juste. Moi, j’ai commencé à chanter sur « L’Amour Est Mort », mon deuxième album. C’était faux, mais c’était chanté et il y avait du coeur. J’ai eu le temps de m’exercer, et aujourd’hui je peux me permettre sans avoir trop honte. Je trouve ça tout à fait normal de chanter.

Lalbum Lamour est mort

Est-ce un objectif de t’ouvrir à d’autres scènes musicales? On sent aussi une volonté d’aller vers le slam à l’écoute de quelques titres de « L’Arme de Paix »…

Ce n’est pas une volonté, c’est naturel. Quand tu fais de la musique, tu ne choisis pas un public spécifique. Moi, en tous les cas. J’ai toujours été dans le rap, mais maintenant je suis de plus en plus dans la musique. Tu entends beaucoup de personnes dire qu’elles n’aiment pas le rap, qu’elles ne le supportent pas, qu’elles ne l’écoutent pas… Malgré tout, malgré cette image lourde à porter, on parvient quand même à faire des concerts, des tournées, des festivals ou nous sommes amenés à rencontrer des musiciens d’autres genres, ainsi que leurs publics qui peuvent partir en courant comme rester intrigués. C’est là que peut arriver le coup de foudre. Je me suis demandé ce qui amenait un public à une musique qu’il n’aime pas. La réponse, pour moi, c’est l’énergie. Je ne réfléchis plus en termes de genres, mais de bonne musique et d’énergie. Je n’ai donc pas composé ou écrit dans le but de toucher le plus grand monde possible, mais pour toucher les personnes de tous horizons, de toutes catégories sociales ou autres, par ce que je dis. Il n’y a pas de visée particulière, juste la simple volonté de faire la meilleure musique pour toucher n’importe qui, et pas seulement ceux qui sont concernés par mon genre musical. Parce que tout le monde mérite d’écouter de la bonne musique.

« L’Arme De Paix » sortira en édition limitée avec un livret de photos que tu as pris en Afrique. D’où vient ton attirance pour cet art? Est-ce un moyen d’exprimer autrement que par les mots ce que tu ressens en tant qu’artiste?

Non, pas du tout. J’ai commencé la photo assez jeune, avant cela je dessinais beaucoup, j’ai graffé, j’ai tagué… Pour moi, la photo est une des continuités de l’écriture puisque c’est l’art de graver, d’écrire la lumière. En même temps, ça peut expliquer le fait que j’écrive par projection d’images. On me demande souvent comment je fais. C’est ça, un mélange de technique littéraire, de grammaire, et de passion pour les images, pour ce qui est beau.

En ce moment une marque de vêtements essaie de tirer la couverture médiatique vers elle avec une série de tee-shirts floqués « Le Rap C’était Mieux Avant ». Est-ce que t’aurais pu t’y associer à l’image de Casey, Busta Flex, Kohndo…?

On est associé d’une manière ou d’une autre puisque, nous les rappeurs, on forme un bloc. Mais, le concept « Le Rap C’était Mieux Avant », je le prends comme une insulte. Et si c’est vraiment le cas, pourquoi ils ne le changent pas? Je ne pense pas que le rap était mieux avant, il était différent. C’est tout, c’est une question de goût.

Ton fidèle public fait souvent la distinction entre le Oxmo de chez Time Bomb et celui qui a suivi. Fais tu également cette distinction?

Heureusement, je prends quand même un an de plus chaque année. Forcément, tout ce que je fais est influencé par mon évolution personnelle, mais ça s’inscrit dans la même direction. De toutes façons, on ne peut pas me reprocher d’être différent à chaque fois puisque c’est la base de mon parcours et de mon discours: arriver à surprendre à chaque chanson. Je ne vais donc pas me copier.

Tu es un des rares à mettre beaucoup d’émotions personnelles et de ressenti dans tes textes, depuis « L’enfant Seul » sur ton premier album « Opéra Puccino », jusqu’à « 365 Jours » sur ton nouvel album. D’où vient cette volonté d’introspection et de partage avec ton public?

De mon désir de comprendre ce qui cloche, ce qui ne marche pas, pourquoi c’est comme ça, pourquoi ça va mal. Et dans les solutions que j’essaye de trouver, parfois il suffit de parler, de communiquer, de dire les bons mots. C’est quelque chose que tout le monde ne fait pas. Ca fait appel à l’importance des choses simples: la communication, l’importance de l’autre puisqu’on ne vit qu’à travers lui. Les gens font l’impasse sur les règles élémentaires de tranquillité minimum… A un moment, dans « Tirer Des Traits », je dis: « j’ai tout donné mais les gens ne savent pas recevoir ». C’est pour souligner ce problème de communication: si vous comprenez mal, ça ne peut que mal se passer. Ca méritait une chanson.

Dans une lettre adressée à tes auditeurs, tu déplorais la « tristesse sans commentaire » que t’inspire l’époque actuelle. Tu peux nous détailler ces sujets d’affliction?

J’ai passé l’âge de trente ans, et la trentaine n’est pas une période toujours drôle. On se rend compte de beaucoup de choses de la vie, de beaucoup d’erreurs, on fait le bilan, on tire des traits. Je commence à comprendre beaucoup de choses sur la famille à titre personnel. Tu te rends compte que la vie de famille n’est pas toujours aussi facile que ça, dans le sens ou j’ai connu les premiers mariages et aujourd’hui les premiers divorces. Ca fait réfléchir sur tout un univers: le socle, les piliers de l’Homme. Ce sont des choses qui arrivent depuis toujours, mais je rentre dans la tranche d’âge où je les découvre concrètement. Ensuite, il suffit de regarder les informations cinq minutes pour voir qu’elles ont empiré, et qu’elles vont encore empirer. Je ne peux pas passer toute ma journée à décrire ça, surtout que c’est déjà assez présent dans nos vies. Alors, je me suis dit que, plutôt que de réécrire cette noirceur, je vais m’en servir d’appui pour mettre en lumière ce qui peut améliorer les choses. Je me suis rendu compte par exemple que le mot « paix » est très peu utilisé dans les chansons. Le fait de l’avoir écrit m’a interpellé. Avec « L’Arme de Paix », beaucoup de gens vont le prononcer. Ca fait partie des mots qui sont bons à dire: « paix », « affection », « tendresse »… Des mots qu’on n’utilise jamais.

Tu évoquais également la « paralysie émotionnelle » liée à « l’effervescence technologique » dans cette lettre publiée sur… ta page Facebook. Quels rapports entretiens-tu avec ces nouveaux médias (sites internet, blogs, MySpace) qui servent aujourd’hui de tremplin à de jeunes artistes, notamment aux rappeurs en herbe?

Je trouve que je les gère très bien parce que ce n’est pas nouveau pour moi. Je ne suis plus dans la sublimation. J’ai une notion de l’énormité d’internet. Aujourd’hui, je travaille vraiment avec. Je m’amuse peu, je communique, je me renseigne, je lis, je fais part de mes projets musicaux. Ce que j’y trouve d’important, c’est l’immédiateté, c’est pouvoir avoir accès à tout ce qui n’est pas palpable, tout ce qui se voit, tout ce qui s’entend, ce qui s’écoute, de pouvoir échanger tout cela. Et surtout le temps imparti, c’est ça qui est fabuleux. On ne peut rien reprocher à internet parce que, derrière, ce sont des hommes. Et puis personne n’est obligé d’y aller. Personnellement, je suis content d’avoir compris certaines choses qui me permettent de juger d’une autre manière.

Tu lis beaucoup?

Je lis énormément. Quand je peux, mais je lis beaucoup. Je ne fais que ça, je ne regarde pas la télé. Je lis, je parle et j’écris.

Qu’écoutes tu en ce moment?

En ce moment, j’écoute Pat Metheny, un guitariste d’une autre planète… Un peu de Brassens, de Bobby Lapointe…

Le mot de la fin?

Les gens s’écoutent, mais ne s’entendent pas. Beaucoup parlent mal de ce qu’ils ne connaissent pas.

À lire ou écouter également:

Une réponse à Oxmo Puccino baisse la garde. Rencontre.

  1. Camille Thé 20 mai 2010 à 0 h 52 min #

    Merci pour cette excellente entrevue.

Laisser un commentaire