Interview – Massive Attack, juste milieu entre noir & blanc

Sept ans après une échappée solitaire à moitié convaincante,  le glacial « 100th Window », la nébuleuse Massive Attack bouge encore. Le porte-étendard du trip-hop made in Bristol sort ces jours-ci son cinquième album studio, « Heligoland« , et reçoit pour la circonstance dans les murs d’un grand hôtel parisien. A l’occasion de ses retrouvailles avec Robert « 3D » Del Naja, rencontre autour d’une grappe de fruits rouges avec l’affable Daddy G.

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Beaucoup ont vu en « 100th Window » le début de la fin pour Massive Attack, et c’est vrai qu’à l’époque les choses paraissaient mal engagées pour vous…

Daddy G: Si tu regardes bien, les choses n’ont jamais été faciles pour Massive Attack, et heureusement parce que sans ça, on se serait vite ennuyé. Après la sortie de « Blue Lines », on a perdu Tricky, Mushroom a quitté le groupe après « Mezzanine », et sur le dernier album c’est moi qui était absent… Nos relations amicales ont trop souvent pris le pas sur le côté artistique, et je crois que c’est ce qui nous a conduit plusieurs fois à l’implosion. En plus de ça, on a toujours envisagé le groupe comme une entité « élastique », on s’est toujours beaucoup entourés pour que le résultat final nous plaise. Même si les choses étaient claires dès le départ, je peux comprendre que certains aient fini par s’y perdre et claquer la porte. Aujourd’hui c’est différent, on est capable de séparer les choses et de se comporter en professionnels, on fait ce qu’il faut pour que les sentiments ne l’emportent pas sur tout le reste.

Ces douze années de stand-by t’ont permis de te remettre aux platines, on se souvient notamment d’un volume pour la série « Dj Kicks » en 2004.

En fait, j’ai l’impression d’avoir toujours été Dj, c’est ma façon de faire de la musique et ça l’est même au sein de Massive Attack. C’est d’ailleurs comme Sound System au sein de « The Wild Bunch » qu’on a débuté dans les années 80, et à l’époque on cherchait déjà la meilleure façon de mélanger le reggae au funk, le hip-hop au punk, à la soul, la new wave…. On pouvait déjà parler de « collages » musicaux à cette période. C’est ce qu’on avait en tête quand on s’est retrouvés en studio pour « Blue Lines », on a été piocher dans de vieux beats de soul et le résultat a fonctionné. Pour autant, malgré mes activités solo, malgré la sortie de cette compilation « Dj Kicks », j’ai toujours voulu rester au sein de Massive Attack, continuer d’être créatif avec ce projet incroyable qu’on a monté. On est tous les deux fiers de pouvoir sortir des disques, ça prouve qu’on en est capables et qu’on a toujours quelques bonnes idées.

ma2Vous répétez souvent que vos albums se font dans la douleur, que leur conception passe par des phases parfois contradictoires. Est-ce que « Heligoland » a fait exception à la règle?

Souvent les gens nous demandent, « mais qu’avez-vous fait pendant tout ce temps?« . Au fond de moi, je me dis que si on sortait nos albums aussi rapidement qu’on nous le demande, tout serait déjà fini à l’heure qu’il est (rires)! Mais s’agissant des hauts et des bas qu’on peut avoir pendant qu’on enregistre, le fait qu’on mette autant de temps à sortir nos disques, je crois que ça s’explique simplement parce qu’on est très méticuleux et qu’on prête beaucoup d’attention à ce qu’on sort. Le temps qu’on passe à bosser dessus est bénéfique, il nous permet d’éviter une certaine rugosité et de proposer quelque chose de plus abouti, un scénario plus intéressant pour l’auditeur.

L’époque est au mélange des genres qui vous caractérise depuis « Blue Lines ». Dans ce contexte, comment avez-vous envisagé la sortie d’un nouveau Massive Attack en 2010?

C’est une bonne question parce qu’effectivement, en l’espace de quinze ou vingt ans en Angleterre, toute la musique a changé: le punk, le rock, la new-wave, la house… tout! Et c’est plutôt une chance pour nous de se retrouver au milieu de ces bouleversements. On s’est toujours nourris de tout un tas d’influences, la différence c’est qu’aujourd’hui on peut se permettre encore plus facilement de prendre des risques, d’exploiter des pistes qu’on n’avait jamais exploré jusqu’à présent.

Grâce à Tim Goldsworthy notamment?

On cherchait une nouvelle esthétique pour le groupe lorsqu’on a rencontré Tim à New-York. On connaissait déjà son travail avec DFA et on l’a fait venir en Angleterre pour nous aider à la programmation. L’idée, c’était de trouver des sons plus up-tempo, on voulait briser la rythmique bien spécifique à laquelle Massive Attack est associé. Tim est habitué à jouer de la musique inspirée du garage house New-Yorkais des années 80/90, et d’une manière générale il prend le temps de regarder ce qui se faisait dans le passé, quels étaient les ingrédients qui faisaient que ça marchait à l’époque. C’est pour ça que si tu cherches nos influences sur « Heligoland », tu verras que ça vient en grande partie de groupes comme Public Enemy et d’autres artistes Hip-Hop de la fin des années 80.

Comment se sont passées les retrouvailles et la répartition des tâches avec 3D?

La réunion a été bonne, d’autant  qu’on avait déjà retravaillé ensemble sur le morceau « I Against I ». On se connait depuis vingt-sept ans, et on a toujours su qu’un futur ensemble était envisageable. C’était plus un break dans nos relations qu’une véritable rupture. On a travaillé en binôme sur tous les morceaux mais pas forcément dès le début. Beaucoup de pistes ont commencé par un travail individuel, chacun de son côté, et l’autre intervenait quand c’était nécessaire, le plus souvent pour des conseils quand le morceau était presque terminé.

ma41Si on compare « Heligoland » à « 100th Window », on se dit que ton retour s’accompagne d’une « simplification » du son Massive Attack, d’une spontanéité retrouvée. Dès le départ vous étiez partis dans cette direction?

Je ne suis pas sûr qu’on puisse parler de « simplification », je pense que ce que tu veux dire c’est que le disque sonne plus « famille », « travail en commun », qu’il est plus « direct » et entraînant grâce aux vocaux et aux basses. L’album précédent était beaucoup plus froid, plus complexe, tout en ruptures dans le son. C’était dur pour l’auditeur de rentrer dedans. Cette fois, l’approche est plus directe, on a fait abstraction de tous ces effets de production pour faciliter l’écoute. L’auditeur doit sentir qu’ici la porte est grande ouverte, qu’il peut rentrer, s’asseoir et se sentir intégré dès les premières notes. D’une certaine manière, ça se rapproche plus de ce qu’on faisait à nos débuts. Mais je ne pense pas que le côté accessible de « Heligoland » soit dû à mon retour, ça tient surtout au fait qu’on voulait à nouveau partager quelque chose ensemble. Or le dernier album était celui de Robert, c’était un album de solitaire. Cette fois, on a essayé de trouver un juste-milieu entre le blanc et le noir, quelque chose qui puisse plaire au plus grand nombre.

On ne te retrouve qu’une seule fois derrière le micro. Est-ce qu’à l’origine d’autres chansons étaient prévues ou souhaitais-tu volontairement te mettre en retrait sur ce disque?

Je ne me suis jamais considéré comme un chanteur, dès le début j’étais surtout impliqué dans la production. C’est bien plus tard que je suis venu au chant, petit à petit, et uniquement pour la dimension esthétique que ça apporte. Mais cette fois encore, si tu regardes l’ensemble des morceaux, il y en a pas mal que j’ai produit.

Justement, je crois que le choix des morceaux vous a posé problème. Tu peux nous en dire un peu plus sur la tracklist de « Heligoland »?

C’est marrant parce qu’initialement l’album devait sortir en septembre dernier, dans la foulée de notre tournée mondiale. C’est ce qui était prévu donc on avait l’habitude de jouer six ou sept morceaux de ce futur album sur scène. Le problème, c’est qu’à notre retour, on s’est aperçu qu’ils étaient tous disponibles sur YouTube, alors même que l’album en question n’était pas encore terminé! Les gens vivent entourés de tellement de technologie qu’on s’est retrouvés victimes en quelque sorte, mais peu importe. On avait bossé ces morceaux pendant presque un an et dans l’optique d’une tournée, on est donc retournés en studio pour les reprendre un à un, et leur donner la cohésion qui manquait. C’est là-dessus qu’on a bossé ces dix derniers mois, et le résultat est finalement très différent du matériau de départ.

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A l’origine, le titre de l’album devait être « Weather Underground ». Pourquoi ce changement et pourquoi cette référence à un archipel allemand?

C’est vrai qu’à la base, l’album devait s’appeler « Weather Underground ». On procède toujours comme ça, avant de commencer à produire. Il nous faut définir un sujet, un thème sur lequel on va pouvoir travailler. Même si ça n’a rien d’irréversible, on définit toujours un titre dès le départ pour envisager la lumière au bout du tunnel. Finalement c’est devenu « Heligoland » sur une idée de 3D, il est tombé sur un documentaire TV à propos de cet archipel et ça l’a fasciné (rires).

Qu’est-ce que t’écoutes en ce moment?

Récemment, j’ai écouté l’album collectif des Black Keys, pas mal de TV On The Radio, le dernier Flying Lotus sorti chez Warp et aussi beaucoup de reggae.

Le disque qui a changé ta vie?

Je pense que c’est le disque qui a changé pour toujours la face du Hip-Hop: « The Chronic » de Dr Dre. En termes de production, il a amené le truc à un autre niveau en construisant le disque comme une seule et même histoire. Dans le même genre, Snoop Dogg aussi a eu beaucoup d’influence, avec son premier album il a su parfaitement développer ce côté « storytelling ». En l’écoutant, j’avais l’impression de m’entendre conter une histoire, c’était quelque chose d’incroyable, tu pouvais fermer les yeux et t’imaginer vivre ce qu’il raconte!

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