Interview – KFuel, le bruit et l’ardeur

Si les Transmusicales incarnent aux yeux de tous l’activité musicale de la ville et se distinguent chaque année par une programmation majoritairement axée sur la découverte, Rennes ne se résume heureusement pas à cela. Bien planquée derrière l’appellation ‘ville rock’ qu’elle réfute pourtant, l’association KFuel – parmi d’autres – oeuvre elle aussi depuis vingt ans pour que le public local ouvre grand ses oreilles à d’autres musiques, plus méconnues et bruyantes encore. Passage obligé lors des tournées de groupes français et étrangers unis sous la large bannière de la noise, l’association – au delà de son émission de radio Kerosène diffusée sur Canal B – livre tout au long de l’année, sur un plateau, d’innombrables concerts dont les membres, à jamais convaincus qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même, squattent les premiers rangs avec un enthousiasme qui ne s’essouffle jamais. Rencontre avec le noyau dur de ces irréductibles pour revivre l’histoire à quelques jours de fêter deux décennies bien parties pour faire des petites.

Question classique pour commencer. Dans quelles circonstances, et dans quel but, KFuel a t-il été créé il y a maintenant 20 ans?

Hélène: L’idée, c’était uniquement de faire venir des groupes que l’on avait envie de voir et qui, sinon, ne seraient pas passés.
Don Lurie: À l’époque, nous étions tous à Rennes. Certains étaient issus du fanzine, d’autres animaient des émissions de radio. On ne trouvait pas de lieu, personne n’était intéressé pour faire venir la vague noise rock américaine, les premiers groupes de chez Touch & Go ou de chez Noise Amphetamine Reptile qui commençaient à vouloir tourner en Europe et en France. Donc on ne les voyait pas, et on a voulu remédier à ça.
Hélène: A peu près au même moment, il y a aussi eu un café concert appelé Les Tontons Flingueurs qui s’est ouvert, et qui nous a offert cette possibilité là… C’était une salle de 200 personnes à peu près, qui correspondait bien au public que l’on pouvait engranger. C’était un vrai bel endroit pour faire venir les groupes. Quand tu as un lieu comme ça, ça facilite toujours. On avait une forte envie de faire par nous-mêmes, de se faire plaisir, de voir des concerts sans devoir aller à Paris ou à Poitiers.

The Cesarians

The Cesarians


Votre cheval de bataille a toujours été la noise, un genre que vous qualifiez vous mêmes de ‘musique indocile’. Pouvez vous revenir pour nous sur cette définition?

Don Lurie: Musique indocile, c’est encore autre chose que la noise qui a toujours été le fil rouge de l’asso au niveau des concerts qu’on organise. En même temps, les groupes de noise rock nous contactent encore, et vu qu’on aime toujours ça… ‘Musique indocile’, c’est plutôt parce qu’on a des goûts très ouverts, qui peuvent aller de choses plus pop, jusqu’au hip-hop. A l’époque, c’était plutôt des choses vraiment indépendantes qui n’étaient pas encore très connues. C’est dans ce cadre qu’on utilisait le terme ‘musique indocile’. Mais ça ne colle pas avec l’appellation noise rock. C’était quelque chose qui était plus large, et lié à l’émission de radio et au webzine.
Hélène: Même si on s’est retrouvé à faire des choses très différentes, c’est vrai que c’est toujours majoritairement de la noise, mais ça peut aussi être des projets plus expérimentaux, à la limite du jazz barré, de l’électronique… Pour les 20 ans, on fait Psykick Lyrikah par exemple, qui fait du rap. Il n’y a rien de gravé dans le marbre, le seul dénominateur commun c’est que ce sont toujours des gens qui ont un univers singulier dont on se sent proche et on se dit qu’il y aurait probablement personne d’autre dans cette ville pour les faire jouer. Bon, les choses changent et il se trouve qu’il y a de nouvelles assos à Rennes qui peuvent proposer le même genre de trucs que nous. Ça nous ravit, parce que ce qui nous intéresse avant tout, c’est de voir les mecs sur scène.

Vous ajoutez également ‘en terrain contrasté’…

cita1Lester Brome: Voilà, et ça, c’est vraiment pour faire chier! Je crois que c’était pour que les gens ne comprennent pas vraiment de quoi on parlait.
Don Lurie: Tout ça, ce sont des expressions qui ont été utilisé dans l’émission de radio. Même pour les 20 ans, il y a des choses contrastées, des très calmes, parlées, avant-gardistes, et d’autres plus classiques. On n’est pas toujours là ou on nous attend, et les musiques que l’on défend ne sont pas souvent là ou sont les médias qui s’intéressent soi-disant au rock en France.

Psykick Lyrikah & Olivier Mellano

Psykick Lyrikah & Olivier Mellano


Pensez vous que vous auriez atteint une telle longévité si l’initiative avait été prise ailleurs qu’à Rennes?

Hélène: C’est difficile de le savoir mais c’est vrai que, à Rennes, il y a un bon terreau de fans de musique. C’est indubitable. Il y a des villes comme Bordeaux ou Lyon où il y a une scène et un public importants aussi. Mais Rennes, c’est pas très grand donc, quand tu organises un concert, ce n’est jamais loin de chez toi, donc ce n’est jamais très compliqué de venir. On s’est pris des gros bouillons, mais on a toujours pu maintenir le truc.
Lester Brome: Après, Rennes est aussi bien placée pour les groupes qui cherchent des tournées. Ce n’est pas loin de Paris, donc ils peuvent faire une pause à Rennes en descendant vers Poitiers et le Sud Ouest. Aussi, on bénéficie pas mal de cette image de ville rock.
Hélène: Beaucoup de gens viennent faire leurs études à Rennes pour ça…
Lester Brome: Beaucoup de gens y croient surtout…

A la vue du nombre de concerts organisés par l’association, vous avez donné beaucoup à Rennes. Vous l’a t-elle toujours bien rendu?

Lester Brome: Ça dépend de quoi on parle. On s’est surtout beaucoup donné à nous. Notre démarche est un peu égoïste: on veut organiser des concerts pour voir des groupes qu’on aime.
Don Lurie: Après, oui, on a un public fidèle, donc il nous le rend super bien. Quand on enchaînait certains soirs avec des audiences très faibles, les mecs nous disaient toujours de ne pas lâcher.
Lester Brome: Pour le reste, on n’est pas du tout dans les réseaux institutionnels, on n’est pas subventionnés, et on ne cherche pas à être considérés comme un acteur qui joue un rôle dans l’effervescence de la vie culturelle locale.
Don Lurie: On tire même une certaine fierté de ne jamais être apparu dans le numéro spécial annuel de l’Express sur les gens qui font bouger Rennes.
Hélène: Par contre, Rennes a pu par moments se vanter d’être une sorte de laboratoire culturel, communiquer autour de pas mal d’assos qui faisaient des trucs. On était cité, et c’était juste complètement absurde. C’était mignon de leur part, mais on a jamais rien demandé, ils ne nous ont jamais aidé financièrement. Mais on a quand même pu organiser des concerts dans des lieux subventionnés. La ville nous aide donc indirectement, quand elle aide un lieu comme le Jardin Moderne, parce que ça nous permet aussi de poursuivre nos activités.

Melt Banana

Melt Banana


Quand même, vu d’ailleurs, Rennes a toujours été un terrain fertile pour la musique, et pour le rock en particulier. D’ou vient cette caractéristique que pas mal de villes vous envient au final?

Don Lurie: Je pense que ça date des années 80. Ceux qui étaient là à cette époque sont aujourd’hui à la tête des Transmusicales, de l’Ubu. Cette image de ville rock est véhiculée par tous ces gens là, puis elle est relayée par les médias.
Hélène: Moi, je persiste à dire que ca incite des gens fans de musique à venir faire leurs études ici. Du coup, ils montent leurs groupes, leurs labels, ouvrent des magasins de disques, montent des projets… Il y a quand même toute une économie liée à la musique à Rennes que l’on ne peut pas ignorer.
Lester Brome: Après, l’appellation ‘Rennes, ville rock’ en 2014, c’est quand même une belle fumisterie qui continue à vivre grâce à la municipalité. C’est complètement faux. C’est juste pour le ‘rayonnement’ comme ils disent, ils ont besoin de ça, donc ils vont te donner les Trans… Seulement, à côté, ils n’hésitent pas à fermer des bars concert. Il y a un double langage. Mais c’est vrai que, dans les années 80, il s’est passé des trucs. Puis Rennes est une ville étudiante et festive, ça attire du monde, donc les jeunes vont plus dans les bars concert que dans les autres. Sans les étudiants, je ne suis pas sûr que Rennes reste une ville rock.

Il se passe plein de choses, mais c’est vrai qu’on a l’impression que ça vit sur le passé…

Don Lurie: Même dans le passé, des groupes de la nouvelle scène comme Sonic Youth étaient carrément mis de côté par tout le monde, y compris par les disquaires auprès desquels on bataillait pour qu’ils fassent venir des disques. Personne écoutait ça, le rock alternatif, les Bérus, La Mano Negra étaient encore bien présents. En dehors de ça, les mecs n’écoutaient rien.
Lester Brome: Moi, ce qui me fait marrer, c’est que quand un jeune groupe rennais se fait interviewer, et qu’on lui demande ce qu’il aime en musique ou de citer un groupe du coin, il va encore te sortir Marquis de Sade en 2014. Je n’ai rien contre ce groupe, mais il y a quand même beaucoup de choses qui sont passées depuis. C’est un peu se regarder le nombril, et ne regarder que ça.
Don Lurie: Je pense que ces jeunes groupes là sont coachés par ces gens des années 80, c’est toute une histoire de réseau. Quand ils n’ont pas accès à d’autres, ils citent ce qu’ils peuvent.
Hélène: C’est vrai que c’est navrant de voir toujours cités Marquis de Sade, Etienne Daho et Niagara…

Hawks

Hawks – Photo: Alter1fo


Etes-vous isolés ou peut-on dire qu’il y a une vraie solidarité entre tous les acteurs locaux?

Don Lurie: C’est difficile à dire parce qu’on est dedans. On va donc te répondre non, alors qu’on l’est peut être.
Hélène: Il y a quand même toujours eu un truc, disons « de caste ». On aide, on nous aide.
Don Lurie: On est suivi par le réseau underground de l’underground. Par contre, les réseaux officiels… Mais l’âge aidant, les choses ont évolué. Bizarrement, on a des propositions de l’Ubu, de l’Antipode. Avant les années 2000, on pouvait toujours rêver. Les relations étaient très très conflictuelles. Mais on sera toujours là pour les autres assos.

Localement, vous a t-on parfois reproché de ne pas vous ouvrir un peu plus musicalement? Vous est il arrivé d’y penser?

Don Lurie: En vingt ans, on a quand même organisé des concerts de styles très différents. C’est souvent un reproche qu’on peut entendre mais en même temps…
Hélène: On ne va pas faire Véronique Sanson quoi!
Lester Brome: C’est con ça parce qu’il y aurait un terrain fertile pour Véronique Sanson. Je nous trouve déjà vachement ouverts musicalement. Les gens qui ne connaissent pas KFuel pensent qu’on est exclusivement noise. Mais si tu regardes la liste de nos concerts, ou si tu écoutes l’émission de radio… On passe ce qu’on aime, certains sont plus métal, d’autres hardcore, pop, ou hip hop…
Hélène: Par contre, effectivement, il y a cette imagerie hyper barrée, noise… Je pense à certaines assos qui sont plus ou moins de notre génération, qui sont persuadées que ce que l’on passe, les concerts qu’on organise, sont des trucs inaudibles. En fait, s’ils étaient plus curieux, ils seraient surpris. D’ailleurs, ils hallucinent de nous voir débarquer à certains concerts qu’ils organisent, mais oui, on peut aussi aimer des musiques qu’ils défendent.
Lester Brome: C’est ce qu’on appelle des vieux cons.
Don Lurie: Mais les jeunes groupes nous contactent quand même, quitte à ce qu’on leur dise que ça ne va pas coller. Dans ce cas, on les oriente ailleurs. Tout simplement.

Chokebore

Chokebore


Un de vos premiers concerts a accueilli la tournée Clusterfuck qui réunissait Chokebore, Guzzard et Today Is The Day. Cela reste un souvenir particulier pour vous?

Hélène: Enorme! La calotte!
Don Lurie: C’était seulement notre deuxième concert. Avec Hélène, on était super jeunes, on débutait vraiment dans l’organisation, même si on était aidé par d’autres personnes. Ca faisait bizarre d’organiser un concert comme ça. On en avait fait un auparavant avec un groupe de copains et un truc de Paris qui n’était pas très connu, appelé Weird Moves, et dont le mec bosse aujourd’hui au Souffle Continu. On est donc passé de ça, à un plan à respecter, un tour bus… En fait, on s’est rendu compte que les groupes étaient super accessibles, ils voulaient tous dormir chez nous… Donc, ça s’est tellement bien passé qu’on a continué. On a saisi très vite le fonctionnement. A l’époque, c’était également leur première tournée européenne. Ils ont vu les conditions, qu’on leur proposait un logement, des repas chauds, la possibilité de prendre une douche… Ça n’avait tellement rien à voir avec ce qu’ils connaissaient aux Etats-Unis que les mecs voulaient presque tourner uniquement en Europe ensuite…
Lester Brome: D’ailleurs, il y a beaucoup de groupes américains qui tournent très peu chez eux, et qui favorisent l’Europe. Ils ont un accueil, ils sont défrayés, voire payés suivant le public que tu as. Là bas, ils ne sont pas logés, pas nourris, rien est prévu pour eux.
Don Lurie: C’était une découverte réciproque en fait, il y avait des éclairs dans les yeux des deux côtés, c’était chaleureux. Les premières tournées de tous les

groupes Noise Amphetamine, ce n’était que du bonheur. Les groupes étaient contents en arrivant dans le bar, de voir des gens les accueillir…
Hélène: Et sur scène, ça a été magistral! Les mecs donnent tout, ils sont possédés, habités par leur truc, alors que l’après midi même ils sont tout timides, hyper polis. Ça a été une énorme claque, je pense que ca a retourné la gueule de pas mal de gens.
Don Lurie: A l’époque, il y avait une fixette sur Nirvana, Sonic Youth commençait à être connu, donc on était au bon endroit au bon moment. On avait un public beaucoup plus étudiant qu’il l’est maintenant…

Quelles sont les plus grosses claques que vous ayez prises en assistant à vos concerts?

Don Lurie: En vingt ans, c’est dur.
Hélène: Quand tu regardes la liste, tu n’arrêtes pas de te remémorer toutes les claques que tu as pris. Effectivement, Clusterfuck en a été une grosse, mais des Shorty, US Maple, Oxbow, Melt Banana… Non seulement leur musique nous touchait à mort, mais en plus les mecs étaient d’une telle générosité sur scène… C’était juste galvanisant.
Don Lurie: Puis ils sont devenus des références, comme quoi on ne se trompait pas tout le temps. On disait qu’on passait que de la merde, que tout le monde s’en foutait, qu’on était que 50 aux concerts… Le futur nous a prouvé que non.
Lester Brome: Récemment, il y a eu The Cesarians. Ca a été le cas à chaque fois qu’on les a fait mais la première fois au 1929, c’était un truc de fou. A La Bascule aussi d’ailleurs. Et pour le coup, ce n’est pas de la noise. Il y a aussi eu Total Victory dernièrement qui a retourné le bar, Big’n également…

Big'n & Total Victory

Big’n & Total Victory – Photo: Alter1fo


Don Lurie
: Comme on fait ce qu’on aime, on prend toujours des claques. Des fois, on ne sait même pas trop à quoi ca tient. Il y a peu, on a fait passer deux groupes belgo-vosgiens avec La Pince et Dolom. La Pince, je n’ai pas vu un groupe aussi rock n’roll de ma vie depuis Arab On Radar! Un concert incroyable, un dimanche soir, avec un chanteur qui ne tient pas en place, qui saute partout… Une énergie rock, des guitares dissonantes, c’était Arab On Radar ou Cows remis au goût du jour. Je ne m’attendais pas à ça.

En vingt ans, y a t-il des groupes que vous regrettez de ne jamais avoir fait jouer? Lesquels?

Don Lurie: Je sais pas trop. Par contre, on a vu jusqu’ou on pouvait et on avait envie d’aller en faisant Neurosis. Là, on a tapé plus haut que d’habitude et on a trouvé ça trop galère. C’est compliqué, là on est sur d’autres réseaux, à se prendre la tête avec des managers. On a vu qu’on pouvait perdre ce qui fait la facilité et l’humanité d’organiser des concerts.
Hélène: Parmi les regrets, pour moi il y a Dazzling Killmen! Et je rajouterais Jesus Lizard, même si on les a vus. Mais ca aurait pu être une belle rencontre humaine.
Don Lurie: Oui mais, déjà à l’époque, on ne pouvait pas trop les faire.
Lester Brome: Peut être Véronique Sanson, moi c’est mon seul regret. Mais ce n’est pas trop tard, elle n’est pas encore morte. Un piano voix, un après midi pour ne pas faire trop de bruit.

A force, vous avez du vous lier d’amitié avec pas mal de groupes et vivre des moments mémorables. Quelles sont les histoires ou anecdotes les plus marquantes de l’asso que vous auriez à partager?

Lester Brome: Des rencontres, des vrais liens d’amitié avec certains groupes qui ont envie de revenir nous voir quand ils sont en tournée. Je pense à Berline 0.33 par exemple, ce sont des potes. Et des groupes comme ça, il y en a plein. Bateleuse, c’est un peu pareil. Il se passe un truc, qui vient surtout du fait qu’on passe du temps ensemble. Ils dorment à la maison ou chez d’autres membres de K-Fuel. Il y a des afters qui peuvent durer très longtemps, certains sont restés plusieurs jours. Quand on a fait jouer Big’n la première fois au Jardin Moderne, ils étaient arrivés la veille, on a passé la soirée ensemble, on est allé au resto, on s’est tapé une bonne cuite… Ca crée des liens, c’est sûr. La dernière anecdote en date, c’est le couple de The Cesarians qui pique mon lit. J’étais un peu vert, je n’avais plus où dormir. Mais ils sont gentils quand même.

STNNNG - Photo: Alter1fo

STNNNG – Photo: Alter1fo


Hélène
: C’est un peu rare de tomber sur des pauvres cons. Puis le truc n’est pas uniquement de les faire jouer, c’est aussi les rencontrer, causer avec eux, voir si tu as des affinités musicales, etc… Il se trouve que c’est très souvent le cas. Je me souviens de grosses discussions géo-politiques avec les mecs de Buildings, c’était très rassurant de voir qu’on allait dans le même sens. On s’est quand même tapé une discussion un peu de haut niveau en anglais, au petit dej le matin… C’était marrant.
Lester Brome: La fois ou on a fait Hawks aussi. On avait de bons rapports au delà de la musique.
Don Lurie: Une autre anecdote plus connue, mais toujours agréable à raconter, c’est celle de Today Is The Day. Le rond central de leur deuxième disque est une assiette des Tontons Flingueurs. Le chanteur s’était fait tout un film sur le visuel de l’assiette, il l’avait embarquée avec lui. Il nous avait serré, nous avait fait de gros hugs en nous disant que c’était un cadeau inestimable pour lui. Quand on a vu ce qu’il en a fait, ca a été très drôle.

En vingt ans, vous avez vu évoluer la scène rock et l’accueil que lui a réservé le public. D’après vous, qu’est ce qui s’est amélioré, et de quoi êtes vous nostalgiques désormais?

Hélène: Moi, je n’ai pas de nostalgie. Je ne trouve pas ça plus facile ou plus dur qu’avant. Le truc carrément plus simple, c’est de pouvoir communiquer avec internet. Ça nous évite des tournées de collage en ville, des trucs sur lesquels on s’épuisait comme des déglingos alors que tout était très vite recouvert par Mylène Farmer…
Lester Brome: …qui à l’époque collait elle même ses affiches!
Don Lurie: Puis internet a aussi permis de contacter et d’être contacté facilement. Ça a beaucoup facilité les rapports, ça permet de court-circuiter certains agents, de parler au groupe en direct. En même temps, même si ça n’a jamais été décidé, on a toujours été sur la découverte. On essaie de faire découvrir, on organise toujours des premiers concerts de groupe, donc on est toujours dans ce rapport de découverte. Total Victory, ça s’est passé comme ça.

Photo: Alter1fo

Photo: Alter1fo


Le manque de curiosité du public se ressent il sur l’affluence de vos concerts? Comment expliquez vous que les gens aient perdu cette soif de découverte avec le temps?

Lester Brome: Moi, je n’ai jamais ressenti ça.
Don Lurie: Dans les années 90, il y avait 200 personnes aux concerts parce que ça surfait sur l’effet Nirvana… Après, il y a eu l’effet techno que l’on a tous ressenti. Je pense que les gens sont toujours curieux, mais c’est aujourd’hui plus facile de découvrir sans se bouger, devant son ordinateur. Il y a vingt ou trente ans, pour découvrir un groupe, il fallait obligatoirement aller au concert, tu te bougeais forcément plus. Maintenant, il y a peut être un peu moins de monde, même si le revival garage avec Thee Oh Sees et compagnie a peut être fait du bien aussi. On a réussi à rencontrer ceux qui organisaient ce type de concerts. Ca s’est toujours bien passé, parfois ils venaient voir les nôtres.
Hélène: Il ne faut pas se leurrer, il y a quand même eu un bon passage à vide durant les années 2000. Au contraire, je dirais que – aujourd’hui – il y a un regain de curiosité. On a facilement gagné 15-20 personnes dans le public par rapport au début des années 2000 ou on en avait plutôt perdu.
Lester Brome: Il y a aussi des jeunes qui viennent de nouveau. Moi, ça me fait super plaisir de voir des gamins qui ont vingt ans et qui s’éclatent comme des fous devant STNNNG au Mondo Bizarro.
Don Lurie: L’arrivée de webzines comme New Noise ou Mowno, c’est bon pour nous aussi. On voit clairement le résultat de la promotion qu’ils font depuis des années. C’est une question un peu parisienne en fait. Il y a tellement de choses à Paris que chacun doit tirer son bout de gras. Quand les gens n’ont pas de rond, on dit qu’ils ne sont pas curieux. Mais ils sont peut être juste un peu plus loin, à un autre concert. Ca doit pas être facile là bas. Forcément, quand à Rennes on fait un concert de Capsule, il ne va pas y avoir quelque chose dans le même style ailleurs. C’est super rare de drainer le même public le même soir.

Kfuel, c’est aussi Kerosene, l’émission radio sur Canal B. Ces deux activités sont elles indissociables dans votre esprit? N’est ce finalement pas la formule gagnante étant donné l’avantage autopromo offert par l’émission?

Don Lurie: C’est toujours allé de paire. La base de l’asso est constituée de gens qui avaient une émission de radio, qui eux-mêmes ont fait se rencontrer le noyau de Kfuel. Internet a amplifié ça puisque ça nous a permis de toucher les groupes en leur disant qu’on passait leur musique à la radio alors que ça ne leur arrivait seulement que sur deux ou trois college radios aux Etats Unis. Ça a été un vrai vecteur.

Berline 0.33 - Photo: Alter1fo

Berline 0.33 – Photo: Alter1fo


Hélène
: Ça leur a éventuellement donné envie de tourner en Europe…
Don Lurie: … et de venir chez nous quand parfois on leur proposait moins d’argent que d’autres. Avec l’arrivée d’internet, on s’est un peu activé d’ailleurs. Personne ne se sentait encore l’âme de faire un webzine mais je me suis dit qu’il fallait quand même qu’on fasse des chroniques rédigées histoire qu’on ne lâche pas 18 noms, que les gens ne soient pas paumés chaque semaine. Il faut qu’ils aient des repères écrits sur les choses qu’on développe, avec des liens vers les sites des groupes qu’on diffuse, etc… Ce n’est pas toujours régulier, mais on fait ce qu’on peut.
Lester Brome: Quand le groupe veut tourner, qu’il voit ça, et qu’il a l’opportunité de venir à Rennes, il va le faire via KFuel si possible. Tout cela grâce à l’émission Kérosène à la base.
Don Lurie: Depuis 2007, depuis le Myspace, l’émission est vachement plus podcastée à l’étranger. C’est en français, les mecs ne comprennent rien, mais c’est pas grave. Parfois, des Australiens découvrent de la musique australienne ou néo-zélandaise grâce à notre émission parce qu’ils n’ont pas forcément les mêmes médias ou le même type de programme chez eux.
Lester Brome: On est plus podcasté là bas que dans le Finistère.

Même si les temps sont durs, depuis 2012, il semble que l’asso n’ait jamais autant organisé de concerts. Comment l’expliquez vous?

Don Lurie: C’est parce qu’on avait décidé d’en organiser moins. Puis, là, pas mal de propositions sont arrivées. C’est bizarre d’ailleurs.
Hélène: C’est aussi dû au fait qu’il y ait des lieux. Ça conditionne vachement le truc aussi. Quand tu as ça et des propositions valables…
Lester Brome: Les propositions se sont enchaînées et ont été bien réparties sur quelques mois. L’année dernière, on n’en a pas fait beaucoup mais tous les concerts ont été répartis sur deux ou trois mois. Ça a été super hardos. A chaque fois qu’on se dit qu’on va se calmer, c’est là que ça s’accélère. C’est inexplicable. Et puis ces dernières années, un bar comme la Bascule (malheureusement fermé maintenant) nous a permis d’organiser les concerts quand on voulait. On est devenu très amis et sans lui, on aurait sans doute fait beaucoup moins de choses ces cinq dernières années.

Enablers - Photo: Alter1fo

Enablers – Photo: Alter1fo


Vous vous imaginez comment dans 20 ans?

Lester Brome: Plutôt très vieux pour le reste de l’asso, moi plutôt très jeune. J’ai déjà prévu quelques déambulateurs pour les collègues. Je ne vais quand même pas les laisser dans la merde! Plus sérieusement, on ne s’imagine même pas dans un mois donc…
Don Lurie: L’asso a toujours pu s’arrêter du jour au lendemain. On n’a jamais eu de salariés, jamais développé d’emplois aidés.
Hélène: C’est de l’amusement à court terme, c’est en fonction des propositions. Donc on ne voit jamais tellement plus loin qu’à un ou deux mois.
Don Lurie: Parfois, on sent que l’activité commence à baisser et puis des vieux qui étaient là il y a vingt ans entrent dans l’asso. Donc on est obligé de les soutenir dans leur cure de jeunesse, dans leur crise de la quarantaine.
Lester Brome: Pourquoi la crise la quarantaine? On les soutient parce qu’on est sympas. Mais, comme tu dis, ca peut s’arrêter demain ou continuer encore dix ans. Peut être avec d’autres gens parce que ça se renouvelle. Moi, par exemple, je ne suis pas arrivé il y a vingt ans, j’étais à peine né, je ne marchais pas (rires). J’ai intégré Kfuel en 2006. Mais il y a toujours un noyau d’une petite dizaine de personnes dans l’asso, et plein de gens en ont fait partie.
Hélène: Quand on creuse à Rennes, il y en a partout des ex-KFuel en fait…
Don Lurie: Même parmi ceux qui font la pluie et le beau temps de la scène parisienne. On ne citera pas de noms.
Lester Brome: Evelyne Dhéliat et Catherine Laborde? Dans vingt ans, on sera en pleine forme en tous cas!

Pour finir, imaginons que Kfuel s’arrête demain et que, ce soir, on vous laisse carte blanche pour un plateau d’apothéose. Vous programmez qui?

Lester Brome: Oh putain! Pourvu que ça s’arrête alors!
Hélène: Moi j’aimerais bien un projet de John Zorn, un truc qu’on ne pourrait jamais se payer mais qui serait bien taré.

STNNNG - Photo: Alter1fo

STNNNG – Photo: Alter1fo


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Une réponse à Interview – KFuel, le bruit et l’ardeur

  1. Nono 26 septembre 2014 à 14 h 35 min #

    Laddio Bolocko!!! une de mes plus grosses claques en concert!!

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