Interview : Karaté (02-2002)

Qu’est ce qui fait battre le coeur de Karaté ?

Je ne sais pas, jouer pour les gens et toujours essayer de créer musicalement quelque chose de nouveau. C’est ce qui est excitant !

Qu’est ce que Karaté a de spécial par rapport à tous vos projets parallèles ?

C’est difficile de faire qu’un groupe puisse rester ensemble, de trouver des gens qui veulent faire la même chose et suivre de nouvelles idées musicales, qui veulent enregistrer des disques et partir en tournée. De ce point de vue, nous nous estimons chanceux. La création, notre patience à chacun, le fait que nous soyons liés aux projets de chacun, travailler dur font que nous sommes encore ensemble aujourd’hui. Que les gens continuent à nous suivre et à venir aux concerts n’y est pas pour rien non plus…

Tu as étudié la musique jazz. Pourquoi n’avez vous pas inclus ce style dés le début de votre carrière ?

Le jazz est la toute première musique que j’ai appris à jouer, dés le lycée. C’est un style très difficile si tu n’en joues pas tous les jours. Sur « Unsolved » nous nous sommes laissés aller à nos premières influences. Nos nouveaux morceaux ne sont pas aussi jazzies. Vous pourrez vous en apercevoir ce soir.

Est-ce que Karaté est néanmoins en train de devenir de plus en plus un groupe de jazz ?

Je pense que oui mais ce que vous allez entendre ce soir est moins jazz que « Unsolved ». Il y aura toujours des éléments jazz, de rock et de blues dans notre musique. Ce sont des styles que nous avons toujours apprécié.

Considères tu votre musique comme accessible ?

Ce n’est pas quelque chose qui nous préoccupe. Tout est relatif en fait. Tout dépend de ce que les gens ont l’habitude d’écouter. Nous avons tourné avec des groupes moins accessibles que nous, mais pour nos amis de Boston, notre musique est difficile. Nous cherchons à nous faire plaisir, à satisfaire notre public tout en sachant que nous ne pouvons satisfaire tout le monde. Une orientation comme celle d’Unsolved nous ferme quelques portes mais nous en ouvre d’autres…

Le nom Karaté signifie pour moi, beaucoup d’énergie et d’agressivité alors que vous jouez une musique relativement calme et douce…

Ce nom est une plaisanterie, n’a pas de signification. Nous avons dû trouver un nom dans l’urgence, il nous paraissait marrant à l’époque mais il n’a aucune correspondance avec notre musique.

J’y voyais peut être la notion de self control…

Tu peux faire de multiples interprétations. Elles ont certainement un sens mais aucune d’elles n’est vraie !

Votre musique est sobre, pure. Pourquoi n’avez vous jamais ajouté d’instruments ou invité d’autres musiciens ?

Notre manière de sonner est un pur hasard mais, après le premier album, nous nous sommes aperçus qu’elle sonnait bien. Ca nous a paru bizarre mais cette sobriété nous a plu. Notre son était différent des autres groupes, à l’opposé des guitares saturées et lourdes qui ne laissent aucun vide dans les espaces. Nous pourrions orchestrer nos compositions, je suis sûr que cela sonnerait bien mais nous nous efforçons de faire les choses simplement et de bien jouer de nos instruments, d’écrire des paroles qui développent une certaine idée. L’idée que notre musique ait un sens aux USA et en Europe a été pour nous une véritable découverte. Nos albums développent des sons très intimes et profonds, on sonne un peu moins rock.

Vous avez connus les formules trio et quatuor. Quelle est pour toi la meilleure ?

Il n’y en a pas. Nous avons été trio que pendant un an alors que cela fait huit ans que nous existons. Peu importe, les deux sont épanouissantes. Mais l’expérience de « In Place Of Real Insight » avec Eamonn à la guitare a été très amusante !

De quoi parlent vos paroles ? Quelle est la part politique ?

Elles parlent de beaucoup de choses différentes. J’essaye à chaque fois de me faire ma propre idée de la façon dont je veux écrire mes paroles. Je veux être suffisamment littéral pour être compris et avoir du sens et être en même temps assez abstrait pour qu’elles soient libres d’interprétation. Elles n’ont rien de politique mais elles se réfèrent à des situations dans lesquelles je peux m’appuyer sur des idées politiques. J’ai des convictions très fortes mais je ne me sens pas capable d’y apporter beaucoup de sens ou d’être convaincant. D’autres part, écrire ou évoquer une situation qui peut toucher l’auditeur est quelque chose de politique par définition. Cela rapproche les gens qui partagent cette même expérience.

Tu es le premier artiste américain que j’interviewe depuis les évènements de septembre. Est-ce que ce fort sentiment de patriotisme dont nous avons été témoin ici est également partagé par la communauté musicale ?

Non, je ne crois pas. Ce sentiment de patriotisme à rendu l’Amérique complètement folle. Personnellement, je pense que les USA sont à l’origine de cela par intérêt et par cupidité. Cette situation est due à notre trop grand désintérêt vis à vis d’une grande partie de la population mondiale. Nous vendons des armes à tellement de pays dans le monde que nos ennemis nous tirent dessus avec nos armes. Nous sommes bien plus pessimistes concernant le rôle que notre pays joue dans le monde que ce qu’il est donné de voir à la télé. Aucun de nous n’est patriotique. Le 11 septembre a ouvert les yeux de l’Amérique sur ses tares en matière de politique étrangère. Ce qui passe à la télé européenne est la même chose que dans les médias américains. Les anti-patriotes n’ont pas la parole car leurs idées ne correspondent pas à celles du gouvernement et des médias. C’est effrayant, et depuis cette date je n’ai jamais vu aussi peu de liberté de toute ma vie.

Je trouve que tes paroles ont une approche littéraire. Comment abordes tu le processus d’écriture ?

J’aime beaucoup écrire. Plus j’écris et plus je suis à l’aise avec l’écriture. J’ai l’impression d’avoir épuré mon style, j’ai moins de difficultés qu’auparavant. Cela reste difficile mais néanmoins satisfaisant. J’écris tous les jours, librement afin de générer de nouvelles idées. Je viens de terminer un livre d’un auteur français, Georges Perrac, qui est merveilleux et renversant. J’ai une maîtrise d’anglais qui m’a permis d’étudier tous les auteurs qu’il est possible d’imaginer et je crois que c’est quelque chose que je continuerai de faire toute ma vie…

J’ai lu que tu étais sur le point de sortir un disque de musique improvisée. Cela constitue une nouvelle façon de t’exprimer ?

En quelque sorte. Depuis deux ans, j’y attache beaucoup d’importance. Cela fait longtemps que je joue mais c’est quelque chose que je n’avais jamais vraiment développé. Cet album est le fruit de mes improvisations matinales pendant lesquelles j’enregistre cinq à dix petits morceaux improvisés. J’ai sélectionné les meilleurs et je voulais vendre ce CD à bas prix lors de nos concerts, juste pour moi et mes amis. J’ai demandé à Kimshee Records ou je pouvais le presser à bas prix et ils m’ont dit qu’ils étaient intéressés pour le sortir. C’est un petit label de Boston qui fait du bon boulot alors… Je ne pense pas que beaucoup de gens vont manifester de l’intérêt pour ce disque mais ça a été un super projet pour moi.

Tu sembles t’intéresser à beaucoup de formes artistiques. Cherches tu à t’exprimer autrement que par le biais musical ?

Oui. La plupart de ma famille et de mes amis sont des artistes. Je suis passionné par l’art contemporain. En tournée, j’essaye de faire le maximum de musée. Mon disque de musique improvisée a été inspiré par Jonathan Lascard, un peintre expressionniste abstrait toujours en activité. Quel que soit le support ou les moyens utilisés, je veux rester créatif. Soit je joue, soit j’écris mais il est toujours épanouissant d’être impliqué dans un processus de création. Un jour, je serai peut être sourd ou manchot alors…

vContinues tu à enseigner la musique ?

Non, mais j’aimerais continuer et m’y remettre dans le futur. Cela permet de toujours être impliqué dans la musique sans avoir à faire des milliers et des milliers de kilomètres jusqu’à la fin de mes jours. Les tournées trois mois par an, c’est dur… J’ai une amie et je vieillis, alors j’aimerais bien ralentir un peu tout ça. Boston est une ville très active musicalement, il y a beaucoup de styles présents. Tu peux y faire ce que tu veux.

Serais tu intéressé par la production, l’enregistrement de certains groupes ?

Oui, j’aimerais vraiment. Je suis parfois allé en studio avec des groupes, j’ai apporté quelques idées mais sans produire véritablement. J’aimerais le faire avec des gens que j’apprécie. Ca m’intéresserait de me pencher sur le travail et le son du guitariste car c’est déjà quelque chose que je fais pour moi.

Tu sembles aimer bricoler et fabriquer les amplis guitare…

Oui, ce hobby m’est venu un peu par nécessité, à force de réparer ce que je cassais. Ca m’a permis d’apprendre des choses. Cette activité est très frustrante, pour faire ce job il faut être un expert. Ce que je ne suis pas.

Peux tu nous parler du Grange Hall ?

Elle se tient à une heure de route au sud de Boston, dans l’état de Rhode Island. Moi et une amie cherchions un studio d’enregistrement sur Boston mais financièrement c’était impossible. Nous avons donc trouvé une vieille grange qui servait de lieu de réunion pour une organisation de fermiers du 19 et 20ème siècles. Nous l’avons achetée et rénovée dans le but de faire un studio pour vivre et enregistrer. Cet endroit accueille beaucoup d’artistes en tous genres venant de Boston ou de New York. Ils y font ce qui serait impossible de faire en ville à cause des prix. Cela fait trois ans que nous y sommes et depuis un an des artistes et photographes vivent avec nous. C’est un super endroit.

Peux tu nous parler du prochain album de Karaté ?

Nous venons d’enregistrer deux très longs morceaux qui figureront sur un prochain Ep car leur durée ne nous permettrait pas de les inclure dans un album. Ils développent des parties improvisées. Nous avions du temps donc nous nous sommes penchés là dessus avant l’album. Cela nous a permis de faire un bilan. Le prochain album devrait sortir au mois de septembre 2002. Vous allez pouvoir en entendre cinq morceaux ce soir…

Quelle est la chose la plus importante que tu as appris de ton expérience avec Karaté ?

Laisser les choses se faire d’elles mêmes sans essayer de contrôler la situation. Je ne peux pas faire sonner les musiciens de la manière que je voudrais. Je n’ai pas d’autorité sur eux, ni sur les tourneurs et organisateurs. Je maîtrise juste mon jeu et mon écriture. Je peux me permettre de tirer des enseignements de nos erreurs. Nous avons appris à être patient plutôt que de nous éreinter à faire en sorte que ça marche.

Considères tu avoir atteint tes objectifs ?

Oui, surtout depuis deux ou trois ans ou je suis satisfait de nos concerts et enregistrements. Ce que nous avons fait nous ressemble, nous avons toujours sonné comme nous l’avons voulu. Nous avons tous failli quitter le groupe à un moment ou un autre, les choses ont parfois été dures. Le temps et le public nous ont renforcés et nous ont donnés un sens. Pour moi, c’est peut être la meilleure chose que j’ai faite dans ma vie.

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