Interview – Jason Lytle, Grandaddy sans langue de bois

C’était un des évènements de la dernière édition du festival Rock En Seine. Après six ans d’absence, entre deux albums solo de son frontman, Grandaddy venait y donner un de ses rares concerts de reformation, et réveillait par la même occasion la nostalgie de tous les jeunes adultes des années 90 qui se faisaient volontairement bercer par les ballades pop mélancoliques et electro-organiques du groupe. Looser magnifique, personnage au desespoir fabuleux, chanteur au timbre de voix inconsolable, Jason Lytle se laissait aller avec nous au jeu de l’interview, quelques heures seulement avant de monter sur scène devant un public parisien conquis d’avance. Retour avec lui sur les raisons de ce retour, ainsi que sur son parcours solo.

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Comment l’idée d’un retour sur scène de Grandaddy est-elle venue?

Jason Lytle: par un gros tas de fric (il rigole)… Non, pour te répondre un peu plus sérieusement, il y a en effet eu de belles offres financières pour que l’on remonte sur scène. Avant cela, c’était une idée de Jim, mais j’étais un peu réticent. Je lui ai dit de sonder les autres membres du groupe pour voir si ça les intéressaient. De mon côté, je ne voulais pas me presser, j’ai pris beaucoup de plaisir à faire ce que j’ai fait en solo. J’aime être seul, me retrouver avec moi-même sans avoir constamment à être dans un collectif. Et puis, les autres membres se sont finalement avérés très intéressés. Je n’en revenais pas. J’ai donc ensuite donné mon accord. Nous avons alors eu une offre de San Francisco: cela me semblait idéal vu que Modesto – notre ville d’origine – en est proche. On pouvait se retrouver, répéter, remonter une fois sur scène, faire un peu d’argent, et décider d’en finir ainsi. Mais une fois que les gens ont appris que nous allions refaire un concert, les offres ont commencé à pleuvoir d’un peu partout, ce qui – je t’avoue – m’a fait un peu peur… Mais bon, au final, on a monté un package plutôt convaincant, une petite tournée… On a donc commencé à se revoir sans même parler du groupe. On avait besoin de se retrouver, d’aller boire des verres ensemble pour voir si ça le faisait toujours. Evidemment, c’était comme si on ne s’était jamais quitté. On est tellement bons amis… On a fait un repas, bu un coup, et tout était reparti comme en 40. On en a donc conclu que cela devait se faire, que les gens seraient heureux, qu’on ramènerait de l’argent à la maison… On avait tout à y gagner.

Que peut on espérer de cette reformation du coup? Selon nos informations, il n’y aurait pas encore de label, ni de disque prévu…

cita1En principe, il s’agit seulement d’une tournée. A vrai dire, j’ai déjà pensé au fait de faire un nouvel album de Grandaddy, mais mon cerveau ne peut pas gérer tant de choses que ça à la fois. La nouvelle tournée avec Grandaddy, mon nouvel album solo… Quand les choses se seront un peu apaisées, je commencerais à penser très sérieusement à l’éventualité de m’offrir ce péché mignon…

Apparemment, Grandaddy fut un succès vécu de façon un peu forcée. Maintenant que tu peux revenir sur le passé, cette expérience te laisse t-elle des regrets, même si elle t’a permis d’être là où tu es aujourd’hui?

Je crois que le problème pour moi à l’époque, c’était que ça n’en finissait jamais… Je ne me suis pas mis à faire de la musique pour éviter de bosser. Pour moi, c’est évidemment une passion, une nécessité, mais aussi mon boulot. Je n’ai aucun souci à bosser dur, mais j’ai aussi besoin de savoir quand ma journée de travail va s’achever, et quand je vais pouvoir me consacrer à une autre activité. Je crois que tous les humains ont ce besoin de connaitre le moment ou une chose se termine, pour mieux savoir en profiter aussi. Le fait d’avoir ce besoin d’être seul, c’est mon problème, mais ce n’est pas un souci pour moi. Je sais comment m’échapper: je vais courir, j’ai mes moments à moi quand on ne joue pas, tout va bien. Le plaisir que j’ai à passer du temps avec mes amis de Grandaddy équilibre le fait que j’ai parfois besoin d’être seul. Mais en ce moment, je le vis plutôt bien, je ne pleurniche pas.

jas2Quelle est ton opinion sur les reformations des groupes des années 90? Crois-tu qu’elles sont dues à une sorte de nostalgie de la part du public, ou à un grand manque de créativité de la part de la génération actuelle?

Tu sais quoi, je serais super embarrassé si je me rendais compte que cette reformation semblait forcée ou pas naturelle aux yeux du public. Jusque là, on a eu un retour super enthousiaste de la part des gens, je crois même que la plupart sont des personnes qui n’avaient jamais eu l’occasion de voir Grandaddy à l’époque. Il n’y a donc pas vraiment de nostalgie, on reprend les choses là où on les avait laissées. De plus, on n’a pas voulu se la jouer obscur et ne jouer que les titres pour les fans les plus pointus. Non, on joue le set que tout le monde aimerait entendre, nos meilleurs chansons, ce qui est Grandaddy et ce qui a fait sa réputation.

Ta voix est indissociable de Grandaddy. Est-ce une difficulté supplémentaire pour toi quand il s’agit de différencier ta carrière solo?

cita2Avec les gars de Grandaddy, nous sommes de très bons amis, mais nous ne sommes pas fusionnels, on n’exprime pas vraiment nos sentiments personnels aux autres. Du coup, pour moi, ce serait bizarre de les exprimer à travers mes compositions pour le groupe, en ayant mes amis proches autour de moi qui puissent disséquer les paroles. En solo, c’est donc plutôt cool de ne pas avoir à penser à ces choses là. Il s’agit de moi à 100%, c’est très personnel…

La façon de composer est-elle différente également?

Avec Grandaddy, mis à part le fait de bosser les parties de batterie avec Aaron, c’était principalement moi qui composait toutes les chansons. Donc finalement, la différence résidait simplement dans les thèmes abordés dans les paroles.

Tu sors « Dept. Of Disappearance » en ce mois d’octobre. Penses-tu que ce nouvel album va profiter de cette actualité autour de Grandaddy?

Mon label était un peu inquiet, il pensait que ça allait jouer en sa défaveur mais, pour moi, il est tout à fait clair que ce ne sera pas un souci. Il n’existe plus de stratégies commerciales maintenant. L’important, c’est juste de créer, que ton boulot soit publié. Il faut être prolifique et continuer à faire du bon boulot. Je pense au contraire que cette double actualité va aider tout le monde. Je suis plutôt du genre à faire les choses, et me poser des questions ensuite…

L’as tu abordé différemment du précédent? Quelle pourrait être sa ligne directrice?

cita3C’est un peu confus, principalement parce que c’est un album plutôt riche en sons, en instrumentation… Il s’appelle « Dept. Of Disappearance » et, au départ, je voulais aussi publier une version de l’album avec exactement les mêmes chansons, ajouter des versions plus épurées des morceaux, et l’appeler “Departement of Reapperance”. Malheureusement, je n’ai pas encore eu le temps de bosser sur cette version du disque… Ça viendra peut être, je pense que ce serait intéressant de publier cela, notamment parce que c’est ce qui se rapproche le plus de ce que je peux faire sur scène. Je n’ai vraiment pas envie d’un groupe pour tourner. Ça pourrait être sympa juste pour une ou deux dates, mais je veux que les choses restent très simples.

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Le parallèle possible entre ta musique et les images qu’elle inspire offre un aspect cinématographique à ton oeuvre. Es-tu amateur de cinéma ou du travail visuel en général?

Tu as tout à fait raison, je suis une personne très visuelle, j’y attache beaucoup d’importance. Je crois que le meilleur des scénarios pour moi, c’est quand je bosse sur une chanson en ayant déjà en tête l’image qu’elle renvoie. Souvent, j’essaie de donner un sens musical aux images que j’ai dans la tête, elles peuvent venir de films, mais aussi des paysages qui m’entourent. Le Montana, où je réside, est plein de paysages cinématographiques, et ça m’influence beaucoup.

As- tu tout joué et enregistré seul comme sur le précédent disque? Ne crains-tu pas que cette méthode puisse te coûter on objectivité?

Oui, une fois de plus, j’ai tout fait sur ce disque. Et en général, quand je m’occupe du mixage de mes disques, j’emmène un ami avec moi en studio, pour avoir son point de vue. Mais pour la partie composition pure et dure, je crois que je bosse plutôt bien tout seul. Il y a toujours des gens à qui je fais écouter mes nouvelles chansons, et je les observe secrètement pour voir un peu quelles sont leurs réactions. Ce sont des personnes en qui j’ai confiance, qui me connaissent par coeur, qui savent quand je suis sur la bonne voie ou non. Je me fis donc beaucoup à leur point de vue, à leurs remarques.

Tu as participé au projet « Dark Night Of The Soul » avec Dangermouse et Sparklehorse. Mis à part le décès de Mark Linkous qui a du être difficile pour toi, que retiens-tu de cette collaboration?

Mark et moi étions amis depuis longtemps. Alors le simple fait qu’il puisse penser à moi pour ce projet était magnifique, je n’avais même pas à me poser de question, il fallait le faire et partager cette expérience. Je suis par la suite devenu ami avec Dangermouse également. Ce projet est arrivé à un moment parfait pour moi: je venais de déménager dans le Montana, la période Grandaddy touchait à sa fin, j’avais besoin de nouveaux projets sur lesquels travailler… Le timing a donc été parfait, et l’expérience géniale. Je suis évidemment super flatté d’avoir pu participer à deux chansons de l’album…

Peux tu également nous parler du projet que tu as réalisé avec le « Young Rapture Choir », une chorale d’enfant française?

C’était incroyable… Un professeur de musique d’un petit collège privé de Cognac m’a contacté. Il était fan de Grandaddy. Dans ce collège, on consacrait peu de temps et de ressources à l’apprentissage de la musique, mais ce prof avait cette obsession d’enseigner la musique classique, tout en étant attentif à ce que les gosses connaissent aussi la musique plus moderne. Il voulait transmettre ses goûts musicaux à ses gamins, il avait apparemment déjà fait ce genre d’expérience avec d’autres artistes, mais le projet avec Grandaddy semblait vraiment lui tenir spécialement à coeur. Il m’a donc contacté sans cesse pendant deux ans, il m’a envoyé un enregistrement avec des enfants de 6 à 16 ans interprétant nos chansons, j’ai trouvé ça vraiment touchant… L’année dernière, j’ai finalement eu le temps d’aller les rencontrer à Cognac, on a monté un petit spectacle, on a répété, puis fait quatre dates en France. J’ai passé des moments géniaux avec eux: on a joué dans une cathédrale, tout le monde pleurait, les gamins, leurs parents, moi…! Je jouais de la guitare acoustique et chantais, certains des petits jouaient des percussions, il y avait un ensemble de cordes, un autre de cuivre, et toute la chorale, c’était vraiment magique…

Il parait que tu as accumulé pas mal de vidéos lors de cette expérience. Vas-tu en faire quelque chose?

Oui, j’ai toutes les pistes live, et pas mal d’images live donc, quand j’aurai du temps, j’aimerais en faire un mini documentaire. Les gamins et ce prof le méritent, c’était tellement unique…

Pour finir, imagine maintenant que tu es disquaire: quels disques nous recommanderais-tu là, tout de suite?

Mmmm… Je dirais Beethoven et les Ramones…

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