Interview – In The Red Records, label vie

Sur le point de fêter son vingt-cinquième anniversaire, In The Red Records n’est pas seulement ce label devenu gage de qualité pour tous les amateurs de punk garage, cette maison refuge ayant sorti quelques uns des meilleurs albums de Thee Oh Sees, The Dirtbombs, Ty Segall ou Jay Reatard. C’est aussi le projet d’une vie, celle de Larry Hardy qui a fait de sa passion son métier, jusqu’à y dévouer sa vie toute entière avec – heureusement pour lui – encore quelques belles années devant lui. Alors que certains de ses représentants – Meatbodies et The Intelligence pour les citer – s’apprêtent à fouler le sol français, on a pu poser quelques questions à ce californien qui, depuis le début des nineties, et sans jamais sourciller, a pu contempler les multiples mutations du music business.  

Peux tu nous dire dans quel contexte le label In The Red est né ? Quel était ton but, tes motivations, le déclic qui t’a fait te lancer dans une telle aventure ?

Larry Hardy : Au départ, je ne voulais sortir que quelques 45t. Je ne voyais pas plus loin. Je trouvais que sortir une dizaine de singles, et s’en tenir à ça, était une idée sympathique. J’étais déjà un grand consommateur de disques, un grand fan de rock depuis mon plus jeune âge, donc j’avais envie de participer à quelque chose. Je n’ai jamais été musicien, seulement un fan. Sortir des disques d’artistes que j’aimais s’est vite imposé comme l’idée la plus cohérente pour m’engager dans ma passion. Au moment ou je me suis lancé, il y avait une poignée de groupes que j’aimais vraiment et qui, pour moi, pouvaient décemment se retrouver sur le même label. C’est pour ça que je les ai approchés. Tout a commencé avec les Gories.

Et y avait-il des labels que tu as pris en exemples ? Qu’est ce que tu admirais chez eux ?

J’adorais vraiment Crypt Records. C’est toujours le cas d’ailleurs. Je trouvais bien que des labels soient dédiés à des genres spécifiques, que tu saches à quoi t’attendre de leur part en achetant une de leurs références. Amphetamine Reptile, et Sub Pop à ses débuts étaient de ceux là. Je les suivais les yeux fermés.

In The Red est né en 1991, à une période ou tout était possible. Depuis, le disque a traversé les crises et subi les profonds changements qui sont allés de pair. Comment as tu fait face à tout ça ?

Je n’ai jamais rien lâché, j’ai toujours essayé de m’adapter, quels que soient les changements que le business de la musique ait connu. Aujourd’hui, le pressage des vinyles prend beaucoup de temps puisque c’est un support que tout le monde désire de nouveau. Personnellement, je l’ai toujours préféré aux autres, y compris quand le CD est arrivé et que plus personne n’a voulu en entendre parler. Maintenant, c’est l’inverse. Si je continue encore longtemps, je suis sûr que je vivrai le revival du CD.

On entend beaucoup parler du regain du vinyle en ce moment. Qu’en est il chez In The Red ?

Oui, le vinyle est définitivement plus populaire que jamais ces temps-ci. Je pense que c’est une bonne chose. J’espère juste que de nouvelles usines de pressage vont ouvrir parce qu’il est insensé d’attendre quatre mois pour obtenir ses disques.

On est entré aussi dans une nouvelle ère digitale avec la baisse du download au profit du streaming, moins rémunérateur pour tout le monde. Que penses tu des labels comme Drag City qui refuse de proposer leurs références sur les plateformes d’écoute ?

Je pense que c’est une erreur. Personnellement, je n’écoute jamais de musique ainsi mais je sais que beaucoup de gens le font. Ma femme par exemple. Beaucoup m’ont dit qu’ils achetaient des disques de mon label après les avoir écoutés sur Spotify.

Revenons à tes débuts. Quelles étaient les difficultés à l’époque, comparé à celles d’aujourd’hui ? Considères tu qu’avoir un label est plus laborieux désormais ?

Non, je pense que c’est plus facile pour moi, simplement parce que je fais cela depuis longtemps. L’expérience paye. Je sais à quoi m’attendre, et je sais aussi sur quoi mettre un peu plus l’accent qu’au moment ou j’ai démarré. J’ai aussi plus de moyens aujourd’hui.

Dans le passé, le garage a connu de belles heures, sous l’impulsion de The White Stripes par exemple. Aujourd’hui, Ty Segall et Thee Oh Sees (photo ci-dessus) et leur grande productivité ont pris le relais. As-tu chaque fois considéré ces moments là comme des occasions à saisir pour récolter le fruit de ton travail ?

Oui, complètement. La popularité de The White Stripes a amené beaucoup de gens à s’intéresser au type de musique que je défends avec mon label. Ca a créé une sorte de hype qui a aidé des groupes comme The Dirtbombs à se faire un nom. Aujourd’hui, je pense que la popularité de Ty Segall et Thee Oh Sees en fait de même. Je suis bien placé pour le savoir puisque j’ai moi-même sorti quelques uns de leurs disques sur In The Red.

On peut d’ailleurs considérer Jon Spencer, Jay Reatard, John Dwyer (Thee Oh Sees), Ty Segall et Mick Collins (The Dirtbombs) comme les musiciens les plus importants de l’histoire du label. Quel est leur point commun à tous ?

En fait, tout ceux que tu cites sont très différents les uns les autres. Je suis devenu ami avec chacun d’eux, donc je sais à quel point leurs personnalités sont radicalement différentes. Donc disons qu’ils chantent et jouent tous de la guitare…

Selon toi, quelles sont les raisons de la longévité de In The Red ?

Personne n’est plus surpris que moi que ça dure depuis si longtemps. Je suppose que mon acharnement durant toutes ces années y est pour quelque chose. Je suis toujours à fond dans ce style de rock n’roll, je l’ai aimé toute ma vie. La chance a aussi joué son rôle. J’ai vraiment eu du bol de travailler avec certains grands artistes.

In The Red a donc 25 ans cette année. Quelles ont été tes plus grosses surprises ? Tes grosses déceptions ? Comment abordes-tu ce cap du 25ème anniversaire ?

Honnêtement, je ne pense pas du tout à ça. Je continue simplement de faire ce que j’ai toujours fait. En quelque sorte, ces vingt cinq années ont comme rampé sur moi. Et quand je réalise le temps passé, je sens monté un ‘beurk’… Mais on prévoit quand même quelques show à Los Angeles pour fêter ça.

D’après toi, quel est le disque le plus sous estimé du catalogue In The Red ?

C’est difficile à dire. Il y a pas mal de disques que j’aurais aimé voir plus reconnus qu’ils ne l’ont été. C’est quelque chose que tu ne peux pas prédire. The Deadly Snakes me viennent à l’esprit parmi ceux qui auraient dû devenir plus gros. Sincèrement, je ne m’attarde pas sur ce genre de pensée. De toute façon, la plupart de mes groupes favoris n’ont jamais récolté ce qu’ils méritaient.

Tu n’es pas lié contractuellement avec tous les groupes sortis chez In The Red. T’est-il déjà arrivé d’avoir quelques mauvaises aventures avec certains ?

Non, pas vraiment. Ca a toujours été plus facile de travailler ainsi. Heureusement, tu deviens ami avec les gens avec qui tu travailles, donc les choses se passent généralement très bien.

Comment trouves tu de nouveaux groupes à produire ?

Le catalogue grossit naturellement. Même si je reste très attentif aux groupes avec qui j’aimerais travailler, il m’arrive très souvent d’en trouver sur les conseils de ceux avec qui je travaille déjà. Mon seul critère de sélection, c’est la musique. Aucune autre considération.

Quelles sont les garanties que In The Red offrent aux groupes aujourd’hui ? Quels sont les arguments qui ont toujours joué en sa faveur ?

Evidemment, le fait que je sorte leur musique et qu’elle soit distribuée. Je ne pense pas que ça me différencie beaucoup d’un autre label. A part ça, ils peuvent aussi toujours compter sur mon soutien enthousiaste.

Quel est ton but ultime ? Quand considèreras-tu que In The Red aura fait de toi un homme accompli ?

Mon ambition est simplement de continuer à faire ce que je fais. Si je meurs demain, je me sentirais comblé, du moins si le label continue ainsi. En fait, j’ai déjà accompli bien plus que ce que j’aurais pu imaginer.

Comme n’importe quelle personne impliquée totalement dans son entreprise, In The Red doit incarnée une part importante de ton identité personnelle. De fait, est-ce que tu pourrais envisager de passer le relais à quelqu’un au cas ou tu veuilles passer à autre chose ? Ou est-ce que In The Red mourra avec Larry Hardy ?

Je pense qu’il mourra avec moi. Tout repose sur une sélection musicale très personnelle. Ca ne pourrait pas coller si quelqu’un reprenait le flambeau.

Un concert In The Red va prochainement avoir lieu sur Paris avec Meatbodies (photo ci-dessus) et The Intelligence. Est-ce une pure coïncidence ou un réel désir de promouvoir le label ainsi à travers le monde ?

Je mettrais ça sur le compte de la coincidence. Mais c’est quand même une sacrée affiche si je peux me permettre.

Que nous réserve In The Red pour les mois à venir ?

Je vais avoir une année assez prolifique puisqu’on va sortir les albums de CFM (Charles Moothart de Fuzz en solo), Kid Congo & The Pink Monkey Birds, CCR Headcleaner, Sleeping Beauties (nouveau groupe d’anciens Hunches et Eat Skull), Danny & The Darleans, GØGGS, Ex-Cult, Meatbodies, Tyvek, Wolfmanhattan Project, et The Intended. Je vais aussi rééditer le Simply Saucer’s Cyborgs Revisited avec du contenu live en bonus. Dingue!

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