Interview : Iam (04-1998)

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Sur scène, comment est le IAM version « Ecole du Micro d’Argent » ?

Shurikn : on a essayé de pousser un peu plus loin le concept que l’on avait déjà lors de la tournée « Ombre et Lumière », d’être beaucoup plus visuel et d’avoir quelque chose de plus théâtral entre guillemets. On a des écrans, des gros décors, choses que l’on n’avait pas pu faire la dernière fois.

En écoute l’Ecole du Micro d’Argent :

Quelle est la différence entre le rap français et le rap marseillais ?

S : on a toujours voulu apporter une reconnaissance culturelle à la ville de Marseille. Les gens qui n’ont pas grand chose ont plein d’idées et sont amenés à se débrouiller. Cela débouche sur des groupes comme la Fonky Family, sur des groupes qui ont fusionné et se structurent. Les groupes sont très autonomes à Marseille, c’est à dire que chaque groupe produit sa musique et a de la volonté. Tout le monde va dans le même sens, tout le monde oeuvre pour la ville. II y a des festivals comme le Logiqu’Hip Hop qui commencent à devenir reconnus, qui se répètent et attirent de plus en plus de monde.

Malek : la différence avec le rap français tient dans la façon d’écrire, la manière d’aborder les textes.

S : ça ne vient pas de l’accent mais juste de la forme d’écriture. On appelle ça un rap caméra, on donne plein de clichés à travers l’écriture. On peut également endosser la peau d’un personnage tout en parlant à la première personne du singulier.

La scène marseillaise fait vendre ?

Akhenaton : je ne sais pas si ça fait vendre. Je suis content que l’on parle de scène marseillaise parce que la scène c’est l’ensemble des groupes rap de Marseille. Les gens ont trop tendance à différencier Marseille de la France. Si Troisième Oeil avait fait la même chose à Nantes, les contacts auraient été plus durs mais on aurait travaillé avec eux quand même. Les groupes marseillais doivent se faire connaître en tant que groupe de hip hop et non pas en tant que groupe de hip hop marseillais. Pas de quota. Des fois, on nous demande sil n’y a pas trop de hip hop marseillais. Ou il y a trop de hip hop, ou il n’y en a pas assez. Trop de hip hop marseillais, ça ne veut rien dire. C’est comme si tu disais : « tu ne trouves pas qu’il y a trop de noirs dans l’équipe de France ? »

Pensez-vous que le rap français pourra un jour rivaliser avec les américains ?

A : pas en ce qui concerne le marché, c’est impossible. Le marché du disque à Los Angeles doit correspondre à celui de la France. Au niveau qualité peut être, au niveau des paroles ça ne sera jamais comparable. Les américains commencent à s’inquiéter et à être contents aussi de la production française puisque des articles de The Source plaçait IAM comme un producteur du futur récemment.

Comment vivez-vous le front national ?

S : 32%. II y a dix ans, on se moquait en regardant les autres pays et on se disait que cela ne pouvait pas arriver chez nous. 32%, ça fait un tiers, ça veut dire qu’il y a forcément des gens que je connais, à qui je dis bonjour qui votent FN.

En écoute : Exclu IAM-L’empire du Coté Obscur(Version Interdite) Rare :

C’est plus dur de faire de la musique à Marseille, maintenant ?

S : c’était déjà dur parce que c’est seulement maintenant qu’il commence à y avoir des structures conséquentes, capables d’apporter un soutien au niveau artistique et logistique. Avant, c’était le système D.

M : le FN, on le sent pas, ils effectuent un travail de fond et on ne remarque pas leur montée. On discute tout le temps avec les mêmes gens, et depuis dix ans, je n’ai pas entendu un mec sortir « sale Arabe » ou quoi que ce soit. On ne comprend pas, les gens ont été dépassés par les événements, les médias se sont empressés d’en parler. II a été là le boum, quand les médias s’en sont rendus compte.

S : il faut savoir que le gars qui vote FN, ça va du pépé qui a peur de sortir son teckel à dix heures du soir parce qu’il y a trois jeunes dans la rue qui fument une clope, au mec qui est persuadé qu’en votant FN il va pouvoir acheter une superbe bagnole et vivre dans une grande maison. II y a aussi le fasciste pur, que l’on qualifie de vote contestataire. 58% au deuxième tour, il n’y a pas de contestation, c’est du fascisme, point. II faut appeler un chat un chat. Commençons par ne plus inviter certaines personnes en disant que c’est pour le conforme alors que c’est pour faire de l’audimat. A chaque fois qu’on lui donne la parole, on lui fait de la promo. Tu donnes la parole à des mecs qui te la donnerait pas s’ils avaient le pouvoir. Ils en ont rien à foutre de la démocratie.

Tu es pour l’interdiction du Front National ?

S : ouais, complet, total.

M : au 20ème siècle, après toutes les guerres, ça me paraît inacceptable, impossible à croire que l’état laisse parler des gens comme eux alors que le plus con de la terre ou dans n’importe quelle ville sur France connaît leurs idées. Avec tout ce qu’il y a eu, après tout ce que la femme de Megret a dit…

S : cela dit, il y a des personnes de droite et pas d’extrême droite qui sont kif-kif. N’oublions pas quand même que le mec qui est au pouvoir à l’heure actuelle, il a parlé de la vue et des odeurs. Les gens ont la mémoire très très courte.

Imhotep : pour conclure ce sujet, on dit aux jeunes d’aller s’inscrire sur les listes électorales et d’aller voter. On espère bien qu’ils vont le faire parce que c’est la dernière solution démocratique au problème. Après, ça va dégénérer dans des problèmes comme Sarajevo. A Marseille, tout le monde est armé et ça peut péter du jour au lendemain. Pour l’instant, on essaye de calmer les gens, de leur dire d’aller voter. Mais, le jour ou ils vont nous tuer un deuxième Ibrahim Ali ou quand il y aura le feu à la maison, on ne pourra pas calmer tout le monde.

M : on n’est pas les shérifs de Marseille ou de France. On n’est pas là pour dire aux gens d’arrêter ou quoi que ce soit. On fait partie des populeux, on visionne comme tout le monde visionne les choses qu’il se passe. On en parle parce que ça nous tient à coeur, mais on n’est pas des leaders.

S : il faut bien savoir que ceux qui votent FN le dimanche, ils pointent au bureau le samedi soir. Ils ne dorment pas. Alors que nous le dimanche matin, on est fracturé de la veille encore. iam2

Télérama comparait IAM à une petite entreprise qui crée des emplois. Ca vous énerve ?

S : à moitié quand même. Mais, chez nous c’est une tradition, on fait travailler des gens que l’on connaît.

M : de toutes façons, c’est simple, pour qu’une machine grosse comme IAM puisse fonctionner, il n’y a pas de secret. On a besoin de gens. Sur une tournée, IAM ce n’est pas six personnes mais 15-20. Entreprise ou pas, je m’en fous, du moment que ça avance.

S : on a mis dix ans à arriver là. On a mis du temps à installer des structures qui puissent permettre aux groupes avec qui on voulait travailler, d’avoir des garanties du moins supérieures à celle que nous on a eu lorsqu’on a commencé. Notre travail, c’est l’artistique et à côté de cela il faut s’entourer de gens compétents dans d’autres domaines. Cela explique côté Obscur avec déjà la Fonky Family et bientôt Troisième Œil, Freeman (alias Malek).

Il y a huit ans lors de votre première partie de Madonna, on ne pensait pas à ça encore…

S : on a mis un certain temps avant de réaliser qu’on avait réussi à transformer une passion, qu’on arrivait à en vivre. On s’est rendu compte en concert qu’il y avait des gens qui écoutaient les paroles, ça nous a donc rendu plus pointilleux sur l’écriture. A partir du moment ou tu as le privilège de pouvoir dire tout haut des choses que des gens garderont toute leur vie enfouies, je n’ai pas envie de perdre trois minutes d’un disque à dire des conneries.

La BO de Taxi, c’est une nouvelle facette du travail du groupe ?

S : on essaie de diversifier le travail. Pour Taxi, c’était un challenge parce que non seulement on s’occupait de la BO mais aussi du score à l’intérieur du film. C’est tout ce que je peux te dire dessus parce que pendant qu’ils bossaient là dessus, moi j’étais sur mon album.

A: c’était une première expérience avec l’image, c’était un travail différent mais intéressant.

Comment cela s’est passé avec Gérard Pires, le réalisateur ?

A : ça s’est fait par rencontres multiples, on a eu des images, un pré-montage très rapidement derrière. On a travaillé en synchro avec les images et c’est pour cela que je dis tout le temps que j’ai vu soixante fois le film.

C’est Pires ou Besson qui vous a choisi ?

A : le contact que l’on a eu était plus avec Besson par le biais des comédiens.

Pensez-vous que cela va aider la scène hip hop marseillaise ?

A : je ne pense pas qu’elle ait forcément besoin de ça pour se faire connaître. Mais, c’est vrai que si on peut arriver à faire découvrir des groupes tels que Carré Rouge, c’est une bonne chose.

On entend autant parlé de la BO que du film, ça doit vous faire plaisir ?

A : oui, parce qu’on a fait la BO et le score en moins d’un mois, vingt-trois jours je crois. Mais, attention les jours, c’était le jour et une bonne partie de la nuit. Le temps est la seule chose que je regrette. Plus de temps aurait été mieux mais faire les choses dans l’urgence donne aussi de bons résultats. Le hip hop et la musique nous ont donné l’occasion de toucher à des choses que l’on n’aurait jamais pu aborder, et on n’a pas peur des expériences nouvelles. L’histoire d’IAM, de la FF, du Troisième Oeil est une suite et un enchaînement de rêves.

Comment expliques-tu que les gens aient peur des concerts de rap ?

S : parce qu’il y a eu des antécédents. II y a des gens qui viennent pour un concert de rap parce qu’ils aiment ça, et d’autres qui viennent mais qui n’en n’ont rien à foutre. Par concert, tu as toujours ton pourcentage de têtes creuses, qui est devant ou au milieu. Et, ces gens-là, si tu n’es pas vigilant, ils peuvent te retourner le concert dans la seconde. A La Rochelle, on a vu cinquante mecs sur une fille. Je n’avais jamais vu ça de ma vie. Ca n’a rien à voir avec IAM. La violence était là avant le rap.

Khéops : je pense qu’IAM a moins de problèmes que certains groupes…

I: la violence est malheureusement une particularité de l’espèce humaine. II faut savoir contre qui elle est dirigée et quels sont ses résultats. La violence dans les concerts de hip hop va être utilisée par les médias ou les politiques et récupérée pour un vote sécuritaire, de droite ou d’extrême droite. II faut savoir que tous les samedis soir dans les bals musettes de campagne, il y a plus de bagarres que dans les concerts de rap. Dans les années 60, c’était les blousons noirs et les rockers… II faut se méfier, la violence a une origine économique, sociale. Tant que des jeunes seront obligés de dealer du shit pour manger, seront au RMI, il y aura de la violence. La musique est une toile de fond et il ne faut pas confondre la cause et les effets. II y a quand même beaucoup moins de violence dans les morceaux de rap que dans les séries B américaines ou au cinéma.

M :des mecs vont venir au concert pour délirer, ces délires ne vont pas être compris par les autres et ça va partir. C’est humain, c’est comme si un mec venait toucher les fesses de ta nana, tu vas lui en placer une, c’est normal. On est des êtres humains et ce n’est pas lié au rap ça…

Comment sont les relations entre groupes de rap marseillais et parisiens ?

A : on peut entendre de multiples collaborations avec X Men, Secteur A… Quand on parle de Paris, on parle de l’establishment parisien. Même le plus radical supporter de l’OM te le dira, ils n’en ont rien à foutre des parisiens. Ce qui les dérange, c’est le centralisme exagéré de tous les gens qui décident. C’est contre cela qu’on se bat.

Qu’en est-il de l’album solo de Shurik’n ?

S : il sortira en mai. ,j’ai fait la musique, les paroles, l’enregistrement, le mix, le mastering. J’ai eu la tête dedans en permanence, je n’ai aucune perspective, je n’ai pas eu le temps de faire un break pour écouter ensuite avec une oreille objective. Ce sont des sujets beaucoup plus personnels que je ne peux pas imposer à six personnes. J’ai pris plaisir à réaliser un album entier, c’est à dire paroles et musiques. Cela dit, j’ai tout de même maintenu un travail de groupe : la pré-prod s’est faite chez Imhotep, l’enregistrement chez Khéops. II y a que pour le mix que j’ai été obligé de monter à Paris.

M : il est beaucoup plus réaliste et profond qu’un autre album.

S : un peu plus énervé, mais ça c’est moi…

Et celui d’Imhotep ?

I : on se fait un peu plaisir dans nos projets solo, on ne rentre pas dans le même cadre que quand on fait un album d’IAM. Je suis revenu à mes racines qui sont le reggae et le dub. Ce n’est pas un album de hip hop uniquement, c’est un album instrumental à écouter en fin de soirée pour décompresser et rester zen. Je suis parti un mois au Maroc pour mixer ça et avoir des conditions de tranquillité et d’inspiration absolues. Dans les projets solo, chacun cultive son jardin secret et là, en l’occurrence, le mien est très paisible.

S : il y a même Belle Des Champs qui traverse des fois.

Qu’est-ce que le hip dub ?

I : c’est une étiquette que j’ai inventé pour éviter que l’album ne soit classé dans le trip hop ou l’acid jazz.

Vous avez créé vos labels parce que vous pensez que les majors ne sont pas capables de sortir de bons produits ?

I: on a besoin de labels indépendants chargés d’assurer le relationnel avec l’artiste, la production exécutive, la gestion artistique d’un projet de A à Z dans le sens ou en tant qu’artistes, on contrôle une partie de notre production, et le fait d’intervenir même des fois jusqu’à la fabrication du vinyle, ça donne un meilleur rendu de nos premières intentions artistiques. A un autre niveau, ça permet aussi de faire écran entre l’artiste et la major. C’est un moyen de contrôler la production et éviter que les majors ne soient toutes puissantes sur le marché et deviennent de vrais requins

Que ferez-vous pendant la coupe du monde ?

K : on supportera l’OM et on supervisera les joueurs capables de constituer la bonne équipe, Ronaldo…

Quels sont les projets ?

A : l’album du Troisième OEil, cet été.

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