Interview : Hocus Pocus (02-2005)

Le rap français vit une phase similaire à celle que connaissent les maisons de disques : Une transition profonde. Cette musique revient entre les mains de ceux qui ont une vision artistique à long terme, loin des préoccupations financières à court terme. Hocus Pocus est de ceux là. Leur rap, en marge, donne priorité à la qualité, à la recherche musicale et ouvre de nouveaux horizons jamais exploités dans le rap français. Rencontre avec les nantais 20syl et DJ Greem.

Pourquoi autant de jazz dans votre musique?

20syl : En fait, on a commencé en écoutant du rock, assez hardcore même. Puis on est arrivé dans le hip-hop, musique qui nous a ensuite permis de découvrir, le funk, la soul et le jazz grâce aux samples. A force de chercher les originaux utilisés, on s’est fait une culture.

DJ Greem : On s’est toujours focalisé davantage sur les instrus. Très vite, en tant que DJ, j’ai trouvé intéressant de passer l’original avec l’instru samplant cet original, souvent du funk ou du jazz. Et puis la rencontre avec des musiciens comme Magic Malik, par exemple, nous a aussi donné envie d’utiliser un son live.

20syl : Surtout que notre couleur de son n’est pas encore utilisée.

A quelle époque arrivez-vous dans le hip-hop?

20syl : Vers 1995. A cette époque, on sort notre première mix-tape avec, déjà, de la basse et de la batterie jouées live. On se cherche et petit à petit, on découvre les machines. Nos groupes préférés étaient d’abord Wu Tang et Gravedigazz puis on a découvert De La Soul et Cypress Hill.

DJ Greem : Plus Blazay Blazay, A Tribe Called Quest, Pete Rock…Il y avait une qualité assez rare comparée à aujourd’hui.

Quelles différences entre votre premier E.P. de 2001 et cet album?

20syl : Le E.P. était destiné aux concerts. Ce n’était qu’une maquette pour démarcher les maisons de disques. Son succès a été une surprise mais je trouve le son pauvre, léger. Avec cet album, on a poussé plus loin les arrangements, la propreté du son, la qualité de la production, c’est plus « fini ». L’écriture est également plus mature. L’évolution sur les trois dernières années a vraiment été forte. Si t’écoutes mon rap sur les premiers maxis et sur l’album, la différence est radicale.

DJ Greem : Même chose pour la technique, les effets, les reverbs…Nous avons pris plus de temps et plus de moyens. L’investissement est fort parce que nous avons une conscience de l’enjeu. Cet album est un projet ‘clef’ pour l’avenir du groupe.

Votre succès est déjà incroyable : Double champion du monde des DJ, meilleures ventes vynils en magasins spécialisés, nombreuses tournées…Et tout ça seul, sans le poids d’une maison de disques. Comment avez-vous réussi ce tour de force?

20syl : C’est beaucoup grâce à Yann qui gère tout l’administratif, plus Christophe qui seconde Yann en ce moment. Nous, c’est le son et le graphisme. Pour tous, c’est un vrai investissement, 100% de notre temps. Il y a aussi ‘A L’abordage’, notre tourneur, une association nantaise. Pour la réussite des ventes vynils, c’est juste que notre son colle bien aux envies du public. Nos instrus passent bien en soirée dans les sets des DJ. En France, les artistes rap se concentrent beaucoup sur le flow des rappers. Nous mettons davantage en avant les instrus et la production, comme aux USA. Ceci explique sûrement cela.

Comment avez-vous conçu cet album?

DJ Greem : 20syl écrit ses textes. Ensuite, on fait une recherche de samples, d’ambiances pour coller à ses textes. Parfois, c’est l’inverse. Tout se fait au feeling.

20syl : On veut surtout créer un univers, une ambiance propre à chaque titre. Il faut éviter les répétitions. Je crois que nous avons vraiment réussi à ce niveau. Il y a une vraie richesse de sons, une variété large même si le grain nous est propre. Sur l’album, nous avons une vraie section de cuivres, des musiciens rencontrés dans la région nantaise.

Une région riche musicalement d’ailleurs, non?

DJ Greem : oui…Philemon, Kamnouze, le groupe SAT viennent de là. Il y a aussi une multitude de DJ. Ca pourrait être mieux avec plus de rigueur.

Quelles différences entre votre collectif de DJ et le groupe?

20syl : Ce sont deux entités indépendantes même si Greem et moi faisons partie des deux.

DJ Greem : Avec ce collectif, nous sommes champion du monde des DJ en équipe pour la deuxième année consécutive…C’est rare dans l’histoire du hip-hop…

Qui vous a donné envie d’être DJ?

DJ Greem : J’ai découvert les platines vraiment sans modèle. 20syl avait une vieille platine à courroie et il essayait de scratcher. Je m’y suis mis aussi.

20syl : Ensuite, il y a eu une émulsion avec Atom, l’autre DJ. Et puis nous avons découvert la mix-tape. Depuis, nous cherchons toujours à mettre le travail des DJ en avant.

Au niveau production pour les autres, où en êtes-vous?

20syl : Le début a été facile. Cela s’est fait naturellement grâce à Marc de Génération. Il a invité des rappers pour une compil : Diam’s, les X-men, Joey Starr… Marc avait apprécié mes prods que Yann lui avait laissé et, ensuite, j’ai travaillé pour eux. Ca a ouvert beaucoup de portes et les gens ont apprécié, surtout le titre « Suzy » que j’ai fait pour Diams. Il plaît beaucoup en live. Et puis, il y a aussi eu Fabe.Pour l’instant, notre but est de faire de Hocus Pocus un groupe reconnu et de vivre de notre musique. Ensuite, ce sera de faire vivre un label et des artistes. Cela signifierait que notre concept était le bon.

Quelles différences entre Hocus Pocus en studio et sur scène?

20syl : C’est un gros travail pour nous la scène. On doit tout réadapter mais c’est également plus spontanée, il y a plus de ‘free’.

Combien de temps pour réaliser cet album?

20syl : Il nous a fallu plus d’une année.

Greem : Il s’est passé beaucoup de choses sur cette période. En 2000-2001, nous avions une formation qui s’est transformée –le bassiste est parti- nous avons beaucoup tourné et surtout, nous voulions prendre le temps, nous prendre la tête sur chaque titre… Tout ça prend du temps.

Vous revendiquez-vous comme un groupe de Hip-Hop?

20syl : Oui mais nous n’avons pas la prétention de dire que nous faisons du vrai hip-hop ou que notre idée du hip hop est la bonne. Chacun percevra notre travail comme il l’entend, comme il le ressent. Nous voulons juste toucher les gens, leur donner du plaisir avec la musique, être apprécié.

Vous écoutez quoi vous d’ailleurs?

DJ Greem : Hancock, Coltrane, Miles, du funk, de la ‘nu soul’, bref !, surtout de la musique black.

20syl : Oui, moi j’aime bien une certaine scène française comme Delerm, Benabar, Sanseverino, pour son côté jazz, la nantaise Jeanne Cheral… C’est surtout pour mon travail d’écriture.

Justement, où vas tu chercher ses textes, souvent drôles, toujours décalés par rapport à tout ce qu’on entend dans le hip-hop?

20syl : Il y a les influences de la variété française, l’envie de coller à notre état d’esprit… J’aime aussi prendre les choses à revers en essayant de surprendre. C’est une réelle volonté de ma part. Pour « Camille », par exemple, c’est venu facilement. C’est le genre de situation qui peut très bien arriver lorsque tu passes beaucoup de temps sur ton ordinateur.

DJ Greem : Tu vois, on s’est ouvert à beaucoup d’influences et de genres mais ça a pris du temps, le temps nécessaire pour bien connaître sa culture de base. Ensuite, tu en viens forcement à une ouverture sur le reste, c’est inévitable ou alors tu t’enfermes complètement.

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