Interview – General Elektriks du grave à l’aigu

C’est juste après la balance de son concert s’inscrivant dans le cadre du festival Factory à La Cigale (Paris) que nous avons rencontré Hervé Salters alias General Elektriks pour une interview express. Malgré le peu de temps accordé pour échanger avec lui, ce mordu de claviers vintage nous a livré avec générosité et naturel les clés du projet G.E, comme de son dernier opus. Le tout en nous communiquant aussi son enthousiasme et sa passion viscérale pour la musique.

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Tu as accompagné beaucoup d’artistes sur scène, notamment Blackalicious ou plus récemment The Mighty Underdogs. Qu’est-ce qui t’a poussé à commencer une carrière solo?

Il n’y a jamais vraiment eu un moment où je me suis dit: « j’arrête d’accompagner des gens sur scène« . D’ailleurs, je continue à le faire. Et il n’y en a jamais eu non plus où je me suis dit: « je commence une carrière solo« . En fait, ça s’est fait de manière assez naturelle. Le début de General Elektriks est arrivé après le split de Vercoquin qui était le groupe dont je faisais partie dans les années 90 sur Paris avec Thierry Stremler, Sebastien Martel, Cyril Avèque à la batterie et Christophe Minck à la basse. Un super groupe, enfin à mon goût, avec lequel j’ai énormément appris. On a eu une expérience discographique désastreuse avec Universal, une de ces mauvaises histoires de majors. Il y a des disques qui marchent très bien en major et où tout se passe super bien, nous ce n’était pas le cas et je crois que  c’était juste une erreur pour Vercoquin, qui était un truc trop arty, de se retrouver sur un gros label comme ça. Tout ça pour dire que ça s’est mal passé, qu’on a vu le disque sombrer, et eux ne rien faire pour l’aider. Donc je suis sorti de ça avec un goût un peu amer. Je me suis dit qu’il fallait que je retrouve la passion, que je puisse entamer des morceaux pour me défouler sans calculer, sans savoir si untel ou untel allait aimer ou pas, sans me demander si ça allait passer en radio… J’ai acheté un ordinateur – car je n’en avais pas à la base, et je ne savais même pas ce que « sampler » voulait dire – un SM57, un petit micro cheap, et puis j’ai commencé à bidouiller avec mes vieux claviers et des loops. J’ai samplé, découpé façon hip hop, et ça m’a régénéré musicalement puisque, du coup, je me retrouvais comme un bébé face à quelque chose que je ne savais pas vraiment faire et face à une culture que j’avais à découvrir, celle du hip hop et du collage. Et puis aussi face à quelque chose que je n’avais pas vraiment fait non plus: faire tout tout seul. J’étais dans l’optique: « je fais ça parce que je suis mon propre maître, si ça ne va pas j’ai que moi à engueuler, c’est plus simple« . C’est à ce moment là que ma femme et moi avons déménagé à San Francisco, et les morceaux ainsi que l’ambiance générale de la musique sont devenus comme une espèce de cahier de voyage qui nous a suivi au travers de nos différents déménagements aux USA, notamment à Seattle puis après de nouveau dans la baie de San Francisco. Et c’est d’ailleurs là que j’ai commencé à jouer avec les gars du collectif Quannum. Mais pour en revenir à ta question, c’est Pierre Valfisse du Label Bleu qui a entendu un morceau que mon pote Seb Martel lui a joué. C’était «Tu M’Intrigues». Il m’a appelé pour savoir si j’avais un disque entier, je lui ai répondu pas vraiment. Il m’a dit: « finis un disque, et moi je te le sors« . Pour moi, ça aurait très bien pu rester dans la cave. Je cherchais à le promouvoir mais sans non plus être à fond. Ça m’est arrivé autant que je l’ai provoqué. Le premier disque est donc sorti,  mais cela ne m’a pas empêché de jouer avec d’autres gens puisque j’ai fait beaucoup de scène à ce moment là, notamment avec Blackalicious.

ge11C’est donc à San Francisco que tu as rencontré les gens du label Quannum. Comment cela s’est fait et en quoi te reconnais-tu dans la démarche artistique de ce label?

Le truc qui m’a vraiment amené vers Quannum, c’est « Nia », l’album de Blackalicious qui, pour moi, est un véritable chef-d’œuvre de hip hop indé. Je me souviens l’avoir écouté au Virgin Megastore de San Francisco au moment de sa sortie et me dire « Ouah! Et en plus c’est d’ici ce truc!« . Il fallait absolument que je rencontre ces mecs, d’une manière ou d’une autre, mais je n’aurais jamais eu les couilles d’aller les trouver moi-même. C’est donc Vincent Segal, un grand copain, qui connaissait Chief Xcel et avait joué sur « Blazing Arrows« , leur deuxième album.  Il m’a alors donné son email. Je lui ai envoyé un mail, lui disant que je jouais des claviers vintage, et que si ça le bottait, j’étais là, j’étais en ville. Le lendemain il m’a appelé pour me dire de passer le soir même avec mon clavier, et on a fait trois morceaux qui ont fini sur l’album de Lifesavas et l’album «Ambush» de Maroons qui malheureusement n’a pas super bien marché mais qui, je trouve, est un super disque de hip hop indé. Tout ça pour te dire que c’est vraiment « Nia » qui m’a amené vers Quannum. C’est marrant parce que, j’aimais bien Dj Shadow, mais je n’étais pas pétri par son talent comme d’autres le sont. Il y a des gens qui le vénèrent de façon incroyable. J’aime toujours beaucoup ce qu’il fait, mais ce n’est pas le truc qui m’a attiré.

Tu as collaboré avec des gens de tous styles, de M à Femi Kuti… Qu’est-ce qui te plaît dans cette démarche hétéroclite?

Quand tu poses cette question à n’importe quel musicien, tu te rends compte assez souvent que tous écoutent plein de trucs différents. C’est rare de rencontrer des musiciens qui te disent que, par exemple, ils n’écoutent que du métal. Ceux qui font du métal te diront qu’ils aiment bien la soul des années 60, ou du hip hop hardcore. Je ne sais pas vraiment pourquoi, peut être que c’est la société qui veut ça, mais les gens ont souvent tendance à se mettre d’eux-mêmes sur un rail mono stylistique. Personnellement, je n’ai jamais cru en ça, je n’ai jamais voulu choisir, j’aime trop de trucs différents. Tu n’as qu’une vie, donc autant jouer plein de trucs variés. Pour ma part, ça peut être du hip hop, de la soul, du jazz-funk un peu barré, de la pop à proprement parlé comme M. Tout ça, j’aime, donc j’en joue, et je le mets dans ma soupière: General Elektriks.

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Cela donne en effet un côté très varié à ton dernier album, que tu as qualifié toi-même de pop-funk. Le considères-tu comme moins expérimental que le précédent?

Alors pour moi, il est expérimental aussi. C’est juste qu’il est plus fluide, pas autant « dans ta face » que le précédent. Sur le premier album, le côté expérimental est très clair car c’est vraiment un collage assez radical de textures, qui zappent entre elles de manière nette. C’est censé donner des petits chocs électriques quand ça passe d’un truc à l’autre. Et pour le coup, c’est fait exprès, comme pour un disque de hip hop. Il y a un morceau qui représente bien ce côté expérimental, c’est « Brain Collage ». Sur le second, j’ai pas l’impression que c’est si différent que ça, en ce sens qu’il y a toujours un vrai mélange des genres, mais de manière encore une fois plus fluide, plus subtile, moins apparente. Je crois que c’est après de multiples écoutes que tu t’aperçois de tout ça. C’est marrant car il est de prime abord moins expérimental, mais quand tu le fais écouter à des gens qui n’écoutent que de la pop, pour eux c’est complètement barré. Là, il y a la critique de Filter qui vient de tomber, j’en suis d’ailleurs ravi car c’est un super magazine américain et en plus ils aiment bien le disque. Leur critique est intéressante car, pour eux, c’est un ovni. Alors que pas pour moi, même si effectivement, quand tu le compares à d’autres disques de pop actuels, ça reste très bizarre. Mais c’est juste moins « apparemment » bizarre que le premier.

ge2« Good City For Dreamers » révèle effectivement beaucoup d’originalité, comme par exemple l’utilisation du thème du film « New-York 1997″ sur « You Don’t Listen », ou les voix d’enfants sur « Helicopter ». Peux-tu nous dire quelques mots sur ton processus de composition?

Pour « You Don’t Listen », je ne sais pas trop s’il faut en parler car il pourrait y avoir des embrouilles légales, mais bon ce n’est pas grave. A la base, j’avais demandé l’autorisation d’utiliser un sample du vinyl d’origine que j’avais acheté quand j’étais gosse, quand le film était sorti. Mais John Carpenter est anti-sample, il a dit non. Donc j’ai dû tout rejouer. J’ai toujours adoré ces sons de synthé avec ces trois accords, cette ambiance de menace douce. Je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire, et j’en ai écrit un texte qui pourrait avoir deux lectures possibles, une intime et une autre politique. Je trouvais que ce thème collait bien à cette atmosphère de calme avant la tempête. J’aime utiliser les samples mais, dans l’idée, quand ils sont connus, il faut qu’ils soient autre chose que le « hook ». Pour moi, l’intérêt c’est de construire autre chose par dessus. Je crois que c’est le cas sur ce morceau, il y a une vraie mélodie de voix par dessus.
Pour « Helicopter », ce sont mes enfants, Adèle et Jules, qui ont trouvé le plan. On traversait en voiture le pont qui relie San Francisco à Berkeley, et il y a un hélicoptère qui nous a survolés. Je ne sais pas pourquoi mais mes enfants se sont mis à chantonner. J’étais en train de conduire, je me suis retourné et je me suis dit: « là, il y a un truc à faire les cocos ». Plus tard, j’ai pris un enregistreur MP3 tout pourri, je suis allé dans la cour de récré de mes enfants avec un métronome pour le tempo car j’avais déjà programmé les drums. Et avec des potes à eux, ils ont chanté ce qu’on peut entendre sur le morceau. En fait pour ce qui est de l’inspiration, il n’y a pas de règle, et c’est un peu l’idée de ce projet. Il y a certains morceaux comme « Bloodshot Eyes » où c’est parti du thème trouvé au clavier. Par contre pour tout ce qui est textuel, c’est un disque très honnête qui part de quelque chose de vrai, qui m’est arrivé ou qui est arrivé à quelqu’un que je connais. Par exemple, « Little Lady » (), c’est Adèle, ma fille. C’est le regard du père qui, grâce au fait d’avoir une fille, voit le monde au travers de ses yeux, ceux d’une femme, et se rend compte à quel point le monde est sexiste. Quand tu as des enfants, cela devient super flagrant, que ce soit au travers des photos dans les magasins, ou des couvertures de magazines. Ce qui a déclenché l’enregistrement de ce morceau, c’est une de ses réflexions face à un poster assez connu des années 70 sur lequel il y a plein de femmes nues sur des vélos. Elle m’a demandé où étaient les messieurs tous nus. Et là, tu ne sais pas quoi répondre. « Little Lady », c’est parti de là. Sinon, « Gathering All The Lost Loves » c’est sur ma femme, « Mirabelle Pockets » c’est sur mon fils qui attendait depuis des semaines que les mirabelles de notre jardin soient mûres. Le jour où c’est arrivé, il s’est pointé avec un grand sourire, les poches pleines. Enfin voilà, tout a une part de vérité dans mes textes.

Sur scène, tu es plutôt démonstratif. D’où vient cette énergie?

A vrai dire, cette idée de sauter partout, de danser derrière ses claviers, c’est venu avec Vercoquin. Quand t’as pas de tube à la radio, ce qui était notre cas, et que tu dois monter sur scène, ouvrir pour quelqu’un d’autre ou que tu es dans un festival et que les gens ne te connaissent pas toi mais connaissent les autres, c’est comme si tu devais te battre deux fois plus pour réussir à convaincre. Et puis, en plus de ça, je me dis que, quitte à monter sur scène, autant y aller carrément. Ce n’est pas un procédé très naturel pour moi, je suis un mec plutôt pudique qui n’aime pas spécialement attirer l’attention. C’est paradoxal. Mais quand tu es devant des gens qui attendent que tu «perform», autant y aller à fond. Et puis c’est également  par respect pour le public. Les gens viennent, ils payent pour te voir, le minimum de respect c’est de se donner au maximum.

Justement, es-tu d’accord quand on dit que la scène est devenue quelque chose de primordial dans la carrière artistique, et que cela va de paire avec un revival sixties illustré par des groupes comme les Dap Kings, par Sharon Jones ou Nicole Willis?

C’est vrai que la scène a un rôle différent maintenant dans la vie d’un artiste. C’est un des seuls moyens de t’assurer que tu vas avoir des sous, un petit peu, et mettre un toit au-dessus de ta tête. Mais pour parler du son plus précisément, les Dap Kings c’est très rétro. A mon goût, c’est passéiste, mais j’aime bien car j’adore cette esthétique là. Mais tant qu’à écouter ce genre là, je préfère Curtis Mayfield, le truc qui s’est fait à l’époque. Quand j’entends les Dap Kings, je trouve ça génial, mais je trouve ça surtout génial sur scène. Je ne pourrais jamais voir James Brown en 1967, c’est du passé. Par contre les Dap Kings, oui. Je trouve aussi génial de voir des concerts d’afrobeat de nos jours, mais il y a assez peu de disques actuels qui transforment l’essai, qui arrivent à amener quelque chose de vraiment nouveau au genre. J’adore les revivals car c’est la musique que j’aime, mais personnellement je ne pourrais pas faire ça, juste faire le truc comme à l’époque. Je me sens poussé par l’idée qu’il faut faire quelque chose d’un petit peu nouveau, offrir quelque chose de neuf et de frais aux gens. Je dois dire que j’approche la scène d’une manière très différente de l’enregistrement. Pour moi l’enregistrement, c’est plus comme du cinéma: tu as ta post-prod, tu peux travailler sur tes effets spéciaux, tes atmosphères, etc… Comme en laboratoire. Alors que la scène, c’est plus comme le théâtre, ça se joue sur l’instant. Tu répètes avant, tu prépares tout ton spectacle et après tu te jettes à l’eau, avec les gens. Car le rapport avec le public est immédiat, alors qu’il est plus tardif avec le disque. Ce rapport instantané, tu ne l’as pas au moment de l’enregistrement, c’est pourquoi je n’arrive pas à considérer l’enregistrement d’un disque comme de la scène. Je trouve que ce sont deux choses assez séparées. En tout cas, c’est comme ça que moi je l’imagine.

g52On te prête beaucoup d’influences diverses. On cite souvent Stevie Wonder, Money Mark, Bernie Worrell. Quelles sont-elles vraiment?

Stevie Wonder, clairement oui, par contre Money Mark, pas vraiment. Mais je comprends qu’on me compare à lui car il joue aussi des vieux claviers, il joue dans des groupes de hip hop, enfin dans peut-être l’un des plus grands groupes. C’est surtout que nous avons les mêmes influences. Il écoute aussi Stevie, Lalo Schiffrin, ou les vieux organistes comme Jack McDuff ou Jimmy Smith. Mais bon, n’importe quel clavieriste qui utilise des instruments vintage te dira la même chose. Pour moi, la grosse influence, c’est Stevie Wonder. Mais j’ écoute plein d’autres artistes: Herbie Hancock, Thelonious Monk, Donny Hattaway qui est plus connu pour sa voix mais qui était très bon au piano aussi. Son album live est un de mes disques préférés d’ailleurs.

Et parmi les artistes contemporains, quels sont ceux qui t’ont bluffé récemment?

Le dernier live qui m’a vraiment bien secoué, c’est Cold War Kids. Je ne sais pas s’ils ont fait de bons live à Paris, mais je les ai vus à Austin dans le cadre d’un festival dans lequel j’étais avec mon groupe Honeycut. J’ai trouvé ça génial sur scène, les mecs ont vraiment le feu sacré. Beaucoup d’énergie, un côté poète déchiré intéressant. Les disques sont bien aussi mais c’est vraiment sur scène qu’il faut les découvrir. Niveau disque, j’avais bien aimé celui de MGMT. Par contre on m’a dit que c’était pas top sur scène, j’attends de les voir.

Quel disque à changé ta vie?

Il y en aurait deux. Enfant, c’est un coffret de Boogie Woogie que mes parents m’avaient filé quand j’avais dix ans. C’était un coffret de trois vinyls qu’ils m’avaient offert pour mon anniversaire car ils voyaient que j’accrochais au piano. J’avais commencé deux ans avant, et ce disque a créé un déclic. C’est ce coffret qui a fait que je suis devenu musicien je crois. Cela a ouvert la porte à l’improvisation, à une nouvelle manière d’appréhender la musique. Sinon plus tard, je dirais « Innervisions » de Stevie Wonder, qui à plein de points de vue, pour un mec comme moi, est une bible incroyable. Au niveau des claviers,0 c’est insensé: la virtuosité du jeu, les textures sont dingues. Et puis, c’est un enregistrement un peu comme les enregistrements de home-studio actuels. Si le contexte n’était pas le même, c’est dans la façon de faire qu’il y a une analogie. Dans le fait de tout jouer aux claviers, hormis certaines batteries et certaines basses. Et puis l’écriture mélodique est sensationnelle. Il y a plein d’autres disques que je pourrais citer, mais ce sont ces deux là qui m’ont particulièrement marqué.

Le mot de la fin?

Vivez les choses passionnément, et lâchez-vous dans ce que vous faites.

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3 réponses à Interview – General Elektriks du grave à l’aigu

  1. M.B 26 octobre 2009 à 6 h 53 min #

    Très bonne interview, j’adore ce mec. Le clip de take back the instant est vraiment très bon également assez inventif et plein de collage.

    A+

  2. Audrey 4 novembre 2009 à 12 h 56 min #

    Oui vraiment très bien cette interview !

  3. Himura 3 décembre 2009 à 12 h 26 min #

    Ce gars est dingue !
    Découvert sur scène (Bilal à l’élysée Montmartre ? The Mighty Underdogs au New Morning) il dégage une énergie et un groove impressionnant !
    Bien que (sur le papier) éloigné de mon univers musical, j’ai acheté son album grâce au seul fait de l’avoir vu sur scène, un peu pour « service rendu » en qq sorte ! Et je ne regrette pas mon choix !!!
    Et grâce à votre article, j’apprends qu’on a une chose en commun : « Nia » des Blackalicious qui m’avait mis une claque à sa sortie !
    P.E.A.C.E.

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