Interview : Fugazi (10-1999)

Le titre de votre dernier album aurait tendance à nous faire frissonner. D’ou en est votre motivation aujourd’hui?

Tu veux dire que le titre te fait peur car il annonce une fin?

Pas forcément une fin mais qu’il peut sous-entendre que la fin pourrait être proche?

Non, ce n’était surtout pas notre intention. Je rassure ceux qui pourraient penser cela.

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Vos albums sont de plus en plus expérimentaux. Jusqu’où comptez-vous aller dans cette direction?

Déjà, si tu les juges ainsi, c’est cool. Je ne sais pas de quoi seront faites les prochaines compositions. Nous avons déjà quatre morceaux pour le prochain disque mais aucun d’entre eux n’est terminé car nous sommes loin de sa sortie. Nous ne pouvons pas donner une direction musicale tant que l’album n’est pas enregistré. Nous assemblons des parties musicales qui à la fin forment un morceau. Nous enregistrons les répétitions et nous faisons un tri pour savoir quelles parties nous devons garder, remplacer ou exclure. Ce sont les auditeurs qui concluent sur le fait que les albums sont de plus en plus expérimentaux ou non. Je comprends ce que tu veux dire et c’est vrai que depuis Red Medicine, les compositions ont un peu changé car certains enregistrements sont issus des répétitions. Nous avons désormais plus de facilités pour pouvoir enregistrer ce que l’on veut ou on veut. J’apprécie beaucoup cela car au moins, lorsqu’on écoute les albums, on ne s’attend pas toujours à la fin d’un morceau. Les transitions en sont plus intéressantes. Je ne sais donc pas comment sera le prochain album mais en tous les cas, il sera ouvert grâce à cette manière de travailler.

Avez-vous déjà composé pour des artistes non-issus du milieu musical? Je pense notamment des spectacles de danse ou des musiques de film. La bande originale de « Instrument » pourrait très bien coller sur ce genre de spectacle…

Les morceaux de « Instrument » sont en fait des démos et certains d’entre eux ont été enregistré qu’une seule fois en répétition et nous ne les jouons pratiquement pas. Ils n’ont pas été composé pour devenir des morceaux. Ce sont des idées par ci par là qui n’ont pas été réunies pour devenir une composition à part entière. Cette bande originale est en fait un panel d’idées, sans plus. Pour en venir à ta question, personnellement, je n’ai jamais composé pour des bandes originales. Brandon l’a fait plusieurs fois en particulier pour la chaine Discovery.

Jamais on est venu vous voir tous pour une bande composée par Fugazi?

Jusqu’à maintenant non. Des gens ont déjà fait des spectacles de danse ou figuraient deux de nos morceaux mais ils nous l’ont jamais demandé. Ce serait intéressant mais personne ne nous a encore fait appel pour ce genre de chose.

Avez-vous déjà atteint votre but? Si non, lequel est-il?

Nous nous fixons qu’un seul but à la fois. Au début, le but était de composer, de jouer les morceaux et d’en avoir assez pour proposer de bons concerts. Je suppose que c’est ce que nous continuons de faire en ce moment. Notre but est toujours le même: enregistrer des albums et les jouer en live partout ou nous pouvons. Cela peut paraître ennuyeux mais c’est notre but et nous l’atteignons tous les jours.

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Sur la vidéo, on vous voit beaucoup jouer pour des causes. Le faites-vous toujours?

En dehors de Washington, il est assez difficile d’organiser des choses comme cela car nous ne sommes pas là. Pour que cela ait lieu ailleurs qu’à DC, nous devons bien connaître les gens afin d’avoir confiance en eux. Nous voulons savoir à qui sera reversé l’argent et si il le sera vraiment. A Washington, nous jouons uniquement pour des causes, ailleurs c’est plus rare. Nous le faisons environ quatre fois par an pour notre communauté locale. II est évident que nous devons le faire. Ou que vous soyez, il y a une communauté qui n’obtient pas assez de soutien de la part de la mairie ou de l’Etat. Cela doit alors être fait par quelqu’un d’autre.

Improvisez-vous toujours vos sets? Si oui, y a t-il des morceaux que vous êtes surs de jouer chaque soir?

Oui, nous ne faisons pas de liste avant de commencer le concert. C’est assez libre. Cette tournée est différente sur ce point. Avant, nous décidions quels morceaux devaient être joués au début. A chaque tournée, des morceaux s’ajoutent aux autres étant donné que l’on sort de nouveaux albums. On improvise autant qu’on le peut. Ce sont surtout Ian et Guy qui lancent les morceaux une fois le set commencé. Nous nous mettons juste d’accord au sujet du premier morceau. Tout le reste est spontané. Cela demande un peu de travail avant de commencer la tournée. Je dois m’asseoir, revoir les titres des morceaux car il se peut que j’ai oublié ceux que l’on n’a pas joué depuis un certain temps. La liste commence à être longue (90 morceaux environ, ndr). Je n’ai pas une grande mémoire donc je révise. Je n’ai pas vraiment de technique donc seules les transitions de Ian et Guy me mettent la puce à l’oreille. Parfois en concert, j’écoute un certain temps pour être sûr de ne pas me tromper de morceau. Je passe beaucoup de temps à cela avant de partir en tournée.

Selon vous, le succès de Fugazi est-il dû à la qualité de chacun des membres qui fait qu’aucun d’entre vous est remplaçable?

C’est vrai que si l’un d’entre nous arrête, les autres se plieront et Fugazi n’existera plus. J’ai du mal à comprendre cette notion de succès. Le succès d’un groupe n’est pas vraiment un but. II est difficile de dire si un groupe a tel ou tel succès. Les gens nous considèrent connus parce que nous avons vendu un certain nombre de disques (300 000 par album dans le monde entier, ndr). Cela fait douze ans que nous sommes ensemble et ce n’est pas parce que nous avons atteint un certain stade de popularité que nous jouissons forcément d’un certain succès. Fugazi est Fugazi et si l’un d’entre nous s’en va, Fugazi n’aura plus raison d’âtre. Je pense ne pas avoir été très clair mais bon…

En tarit qu’artiste, vous avez réussi le difficile compromis entre l’oeuvre individuelle et l’oeuvre universelle. En êtes-vous conscient et comment le vivez-vous?

Je ne sais pas trop comment voir ça. J’en suis conscient car je suis toujours surpris de voir que les gens continuent de venir à nos concerts et que nous continuons d’aller dans de nombreux pays. Les disques continuent de se vendre et ça me surprend surtout après douze ans. Les gouts des gens changent, certains écoutent tel style à un moment puis un autre plus tard. Je suis surpris de voir que les gens sont toujours intéressés par ce que nous faisons. C’est ma façon de voir les choses…

Dischord et Fugazi ont un parcours assez lié. Penses-tu qu’il s’agit d’un succès unique ou partagé?

Nous sommes liés. Je suppose qu’il s’agit de la même chose qu’avec un autre groupe phare d’un label. C’est un groupe qui rend un label reconnu. Je ne sais pas comment expliquer cela. Le label est reconnu même sans Fugazi. Les gens du label se sont fixés comme mission de mettre en valeur la scène de Washington jusqu’à en faire une sorte de documentaire depuis 1980. Dischord pourrait vivre sans Fugazi puisqu’ils sont capables de s’autofinancer, de vendre des disques et d’en sortir d’autres. Le succès des deux est lié à cela, au fait que les moyens sont là pour que les deux puissent vivre. On en bénéficie comme tous les autres groupes du label. C’est un succès partagé car les deux parties sont heureuses d’être ensemble.

Te sens-tu responsable vis à vis des gens qui travaillent ou dépendant de Dischord? Si oui, comment le vis-tu lorsque tu es loin d’eux en tournée?

Je ne sais pas si le mot responsabilité est dans son contexte. C’est à Ian que tu devrais demander ça! Je me sens lié à ces gens de par le fait que je suis dans Fugazi qui est sur Dischord. Je ne ressens pas la même responsabilité que Ian. Je n’arrive pas à imaginer quelle sorte de responsabilité je pourrais avoir chez Dischord. Ian a des responsabilités alors que moi j’en ai juste au sein de Fugazi. C’est une question difficile…

Hors mis d’être de Washington, de quoi a besoin un groupe pour être signé chez Dischord? Doit-il y avoir une relation amicale entre Ian et le groupe par exemple?

Ca fait bizarre de dire qu’un groupe doit être ami avec Ian pour être sur Dischord. Pour travailler avec un groupe, un label doit avoir des intérêts quelconques envers lui. II doit y avoir un certain enthousiasme du label pour désirer sortir les disques d’un groupe. Dischord fonctionne comme tous les labels indépendants. Depuis le début, Ian et les gens de Dischord ont décidé de sortir les disques de leurs amis. Ils vivent dans le monde de leurs amis ou de ceux qui le deviennent donc c’est inévitable qu’il y ait une relation d’amitié entre les deux. Toi, tu vis dans le monde de tes amis qui eux aussi font des choses. II se trouve que dans le cas de Ian, ce sont des groupes et qu’il passe du temps avec eux. Si tu veux commencer un business avec des gens que tu ne connais pas, tu es obligé de signer des contrats pour pas que l’une des deux parties ne soit pas réglo. En plus de l’amitié, il est normal que Ian soit également attiré par la musique pour vouloir la sortir et être motivé à faire son boulot à fond. II n’y a pas d’intérêt financier entre le label et n’importe quel groupe. J’ai moi-même créé un label, Tolotta Records. Je suis heureux de pouvoir sortir le disque d’un vieil ami qui est revenu à Washington. II a monté un groupe qui a été signé sur une major. II ne se sentait pas soutenu par qui que ce soit alors il a arrêté et a remonté un groupe. II y a un lien très fort entre moi et lui et sa musique. Je n’ai jamais voulu réaliser de CDs auparavant, juste des 45t. Et puis, je me suis dis que réaliser un CD était un projet à plus long terme car il devait être toujours disponible auprès des gens. Je ne veux rien signer avec qui que ce soit, je veux juste que ce disque sorte tout comme eux. C’est un projet différent. Tu t’engages vraiment. J’adore leur musique, je ne sais pas comment sortir un CD mais je vais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour réaliser cela. II s’agit d’un style différent de ce que l’on peut trouver chez Fugazi. J’ai eu quelques contacts avec des distributeurs indépendants américains mais c’est Dischord qui va s’en occuper pour les Etats Unis et Southern pour l’Europe. Le style sera différent des autres productions que l’on peut trouver chez eux mais ce sont mes deux véritables liens. Ils vont m’éviter de donner des tonnes de coups de fil ainsi que beaucoup d’autres contraintes. Je ne peux imaginer travailler comme un dingue pour le label alors que la moitié du temps je suis en tournée. Cela demande trop de travail pour le temps que j’ai et tout sera mieux fait par eux. Tout cela pour en revenir à la notion d’amitié chez Dischord, même si cela peut paraître élitiste. Tu es motivé lorsque tu crois vraiment en un groupe et sa musique. Je préfère travailler avec un seul groupe que je cornais bien qu’avec plusieurs que je ne connais pas. C’est pour cela que si un groupe allemand par exemple m’envoie une démo, je ne ferai rien avec lui car je ne les connais pas et cela ne rentrerait pas dans ma démarche. Imagines le nombre de coups de téléphone ou de faxs entre les USA et l’Allemagne pour parler du design des pochettes par exemple. Ce serait un véritable cauchemar pour quelqu’un comme moi qui n’est pas un business man comme Ian peut l’être. Travailler avec des gens proches est beaucoup plus simple pour tout le monde. C’était une réponse vraiment longue…

fu2Y a t-il des groupes de Washington qui ont déjà refusé de faire partie de Dischord?

Je suppose. Ceux qui ne sont pas d’accord avec la démarche de Dischord qui ne produit que des groupes locaux. Ils doivent sans doute avoir de bonnes raisons alors qu’ils aillent ailleurs, ça n’a pas d’importance

Verrons-nous Fugazi plus régulièrement en France?

Oh, ce m’étonnerait ! Comme je te disais, nous nous fixons qu’un seul but à la fois. Celui du moment est de faire notre tournée européenne. Nous avons de moins en moins de temps car Brandon va avoir un deuxième enfant l’année prochaine. II a une vie de famille qu’il ne veut pas mettre de côté et nous le comprenons. Le groupe n’a pas encore splitté parce qu’il veut continuer les deux. Peut être que quelqu’un d’autre dans le groupe aura un enfant et il faudra concilier tout cela. Au début, il n’y avait rien qui puisse nous arrêter donc nous tournions autant que nous le pouvions, pratiquement six mois par an.

J’ai une question spécialement pour toi: pourquoi ne bouges-tu jamais sur scène?

Je ne peux pas bouger et bien jouer à la fois. C’est la raison principale. Je veux bien jouer. Les autres dans le groupe peuvent être assez libres de par les instruments qu’ils jouent. Ils peuvent improviser. Je pense que mon rôle au sein du groupe doit être constant pour permettre aux autres de se lâcher. Je dois être concentré sur tout ce qui se passe et ce qui se joue, surtout que nous ne savons jamais quel morceau viendra après. Je ne pense pas que ma présence scénique soit si importante que ça vis à vis du public. Le travail n’est pas toujours une terrible chose et le mien, je l’adore donc que je veux le faire du mieux que je peux. Je me rends compte que je dois être une vraie statue mais ça a son charme. II y a un beau contraste entre moi et Guy par exemple, mais si tout le monde bougeait comme lui, peut être que cela serait ennuyeux…

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