Interview – Forever Pavot, nostalgie sur la ville

Voilà un peu plus d’un an qu’Emile Sornin a sorti ‘Rhapsode‘, premier album de Forever Pavot constitué de chansons composées en solitaire, à l’aide d’une ribambelle d’instruments et d’une vision particulièrement affirmée. Inspiré par la library music, les BO de films italiens et français des années 60/70, et le rock progressif, ces douze morceaux réaniment une époque féconde par le biais de sonorités agissant comme autant de douces madeleines. Avant une tournée hivernale en Italie, on s’est posé avec Emile pour qu’il nous parle de son amour pour les décennies écoulées, des DJ anglais, et de son cousin fan de grunge.

Ça fait un peu plus d’un an que ‘Rhapsode’ est sorti. Avec le recul, comment perçois-tu le cheminement du disque ?

Emile Sornin : Ça a été très agréable. On a eu plein de bons retours, un tourneur nous a contacté assez rapidement, et on est allé de surprise en surprise. Sortir le disque chez Born Bad, c’était déjà assez excitant, ça me suffisait. Et puis, au fur et à mesure, on a eu un enchaînement de bonnes nouvelles, des festivals, des petites vidéos qui fonctionnent bien. Ca a été crescendo tout au long de l’année.

Quelles ont été les réactions du public dans les différents pays ou tu as tourné ?

Déjà, en France, c’est très différent. On a remarqué que, dans le nord de la France, les gens sont plus motivés pour la fête, pour la danse, je crois que c’est un peu connu. On a joué à Villeneuve d’Ascq (à côté de Lille) il y a une semaine, et le public était complètement malade : c’est le concert où on a eu la meilleure ambiance. En région parisienne et à Paris, les gens reste souvent assez figés. Ce n’est pas qu’ils n’aiment pas, mais ils n’ont pas la même attitude, ils l’expriment d’une autre manière.

Et en Angleterre, c’était comment ?

En Angleterre, c’était super. C’est un peu plus dur aussi parce que là-bas, c’est plug and play. Tu arrives, tu fais rarement des balances. Au Liverpool Psych Fest par exemple, ça a été très dur. Tu montes sur scène, tu branches le matos, et tu te mets à jouer. Quand tu as fait 40 dates dans des SMAC ou le son est carré et les gens un peu droits, c’est agréable de se retrouver dans un truc un peu plus punk. J’aime aussi l’Angleterre parce que, lors des premières tournées qu’on a fait là-bas pour les premiers EPs, il y avait toujours un dj qui passait du son en rapport avec ma musique. Ils ont vraiment cette culture-là, de la musique de film, de la library, et ils adorent en plus la musique française. Ils m’en ont fait découvrir énormément.

Quand tu as commencé la musique, tu as joué un peu de tous les styles avant de développer ton identité, marquée par les BO notamment. Quelle est la première qui t’ait interpellé ?

C’est plus des souvenirs de musiques de films. Je pense que c’est Les Vacances de Mr Hulot, un truc comme ça. Les Jacques Tati m’ont marqué, la musique des ‘400 Coups’ aussi.

Ton premier instrument a été la batterie. Ce sont tes parents qui t’ont mis ça entre les mains ?

Non pas du tout. Mon frère et moi nous y sommes mis en même temps. Lui, il jouait de la basse. Il n’en fait plus, il n’en a jamais vraiment fait d’ailleurs. Et on avait un cousin, Florent, qui avait un groupe de grunge dans les années 90 qui s’appelait Larsen. Moi, j’étais complètement fasciné par lui qui faisait du skate, qui avait les cheveux longs, et qui avait une basse jusqu’en bas de son jean déchiré. J’étais à fond dans Nirvana comme tous les ados des années 90 et, du coup, j’avais envie de faire de la musique dans mon garage. C’était un peu un fantasme. J’avais compris que la musique allait m’apporter énormément de bonheur et de rencontres. Et, à force d’en écouter, j’ai su que c’était ce que je voulais faire. Mes parents ont été adorables, ils nous ont laissés faire du boucan dans la maison. Les voisins aussi étaient plutôt cools. J’ai fait mon éducation musicale dans la véranda de mes parents ou tous mes groupes jouaient parce que, évidemment, on répète toujours chez le batteur. Ils m’ont laissé faire ça. Ma mère est une grande cinéphile, mon père adore le jazz, ils écoutaient Brigitte Fontaine dans les années 60… Ce sont des aspects qui m’ont marqué. Quand j’ai refouillé dans leurs disques, je me suis dit qu’ils avaient bon goût…

Il y a une double influence sous chacune de tes casquettes : les années 60, 70 pour la musique, les années 80 pour le cinéma… Qu’est ce qui te fascine dans chacune de ces époques ?

Il y a une période assez courte à la fin des années 60. Il y a vraiment un truc au niveau du son dans les productions italiennes de l’époque. C’était souvent très orchestré avec le coté prog, la basse très en avant. Après le progressif a versé dans des trucs que j’aime moins, à la fin des années 70 – début 80. Peut être que j’y viendrai un jour mais, pour l’instant, je n’y arrive pas, il y a trop de synthés. J’aime bien les premiers Yes ou Genesis, j’adore les trois premiers albums de Soft Machine. Quand on parle de prog aujourd’hui, j’ai l’impression que, pour les gens, c’est Tool ou Dream Theater, alors que c’est beaucoup plus large. Le noise ou le math-rock, c’est la suite du prog. Ce ne sont pas les mêmes instruments, mais c’est les mêmes structures un peu alambiquées, qui ne sont pas loin des structures du jazz.

Et dans les années 80 ?

Dans les années 80, c’est les nanars. J’ai une culture des films de ninja, des films d’horreur à bas budget. Tous les trucs de Norbert Moutier comme ‘Ogroff’, qui est limite inregardable. C’est filmé en Super 8 et c’est hyper glauque. Le réalisateur a fait la BO avec des synthés super mal enregistrés, il y a vraiment un son de merde. C’est difficile à regarder, mais ça me fascine : il y a quelque chose qui se dégage des films à petits budgets de l’époque, tu sens que c’est bidouillé. Tous les trucs faits de carton-pates, ça a un coté plus humain, même si ça fait un peu cliché de dire ça.

A 19 ans, tu quittes ton village de Nieul Sur Mer pour aller à Paris. Quelle étude tu fais là-bas ?

J’ai fait un an dans un BTS audiovisuel et j’ai arrêté dès la première année. Ce qu’il faut savoir c’est que j’ai toujours été un cancre à l’école. J’étais très triste pendant toutes mes études, y compris pour ce BTS. A la fin de ma première année, j’ai fait un stage dans une boite ou j’ai bossé comme monteur. Je faisais les bandes annonces de films réédités en DVD, des clips, et après je suis parti parce que je savais que j’allais pas trop évoluer. J’ai commencé à rebosser avec des copains pour faire des vidéos et, il y a quatre ou cinq ans, j’ai signé avec une boite qui s’appelle Division, avec qui je fais des clips. Le premier que j’ai fait, c’est un peu une casserole. C’est un groupe qui s’appelle Colon Open Bracket, un groupe anglais pop-rock, un peu émo sur les bords, mais avec des sons 8-bits. C’était une époque ou j’adorais ce type de sonorités, et j’avais fait un clip en pâte à modeler en animation que je leur avais envoyé. Ils m’ont dit que c’était super, puis ils l’ont balancé sur leur page Myspace. Un clip m’a donné un peu plus de visibilité que les autres : celui pour un groupe qui s’appelle Sheraf. J’ai rencontré des producteurs après ça, et c’est ainsi que je me suis retrouvé chez Division.

Tu as composé ‘Rhapsode’ tout seul. Pour les clips, c’était la même chose, tu t’occupais un peu de tout. Tu as toujours eu besoin de travailler en solo ?

C’est pas tellement que j’aime ça… Enfin, j’aime bien avoir le contrôle, ce qui n’est pas très sain. Ce projet a commencé parce que je m’emmerdais, et que je n’avais pas tellement les gens autour de moi pour concrétiser mes idées alors que j’en avais très envie. Pour Forever Pavot, j’avais une idée précise de la production que je voulais, le feeling qu’il fallait avoir pour chaque instrument. Du coup, je me suis mis à l’apprendre moi-même. Ça aurait été trop compliqué de former des gens pour ça, et je connaissais pas les personnes qui pouvaient jouer cette musique-là à l’époque. Au fur et à mesure, j’ai joué avec plein de musiciens, et la formule que j’ai aujourd’hui est parfaite. Limite, j’aimerais enregistrer le deuxième album avec eux, même si mon égo mal placé me dit que j’ai envie de tout faire. Je pense que je vais faire un mix des deux. On a déjà enregistré un ou deux trucs ensemble, mais je ne sais pas si ça va être gardé. C’est vraiment le début du processus de composition. Il y a une chanson que le guitariste a composé et que l’on n’a pas encore complètement enregistré. C’est peut être un truc qui sortira, qu’on va réarranger ensemble. Moi, je vais écrire les paroles. Il faut juste que je m’approprie le morceau. Mais comme Antoine a aussi cette culture de la musique de films, il a composé un truc que j’aurais pu composer moi-même. Du coup, j’ai trop envie de le jouer. On va essayer de l’arranger ensemble, et on verra comment ça évolue.

Du coup, ou en est la composition du nouvel album ?

Je dirais que j’en suis à la moitié. Il y a un quart de l’enregistrement qui est fait. J’ai composé plein de trucs depuis que ‘Rhapsode’ est sorti. J’ai sélectionné deux ou trois trucs qui me plaisent. Après, est-ce que ça me plaira encore dans six mois ? Je n’en sais rien. Ça me prend un peu plus de temps, j’essaye de faire des trucs que je n’ai pas encore fait, notamment d’écrire en français. Tout l’album sera en français parce que ça me plait vachement.

Tu t’es libéré progressivement au niveau du chant ?

Oui, au début, je ne le sentais pas trop, je le cachais un petit peu dans des effets. Mais maintenant, je l’assume un peu plus, je cache ma voix d’une autre manière, en faisant des métaphores. Les cinq ou six chansons que j’ai écrit se ressemblent pas mal, elles sont très proches les unes des autres, avec un héritage français des années 60-70. Pour l’instant, ça ressemble plus à ça qu’à de la sunshine pop ou du psyché, tous ces trucs que j’ai déjà fait et dont je cherche à m’éloigner.

Pour finir, est-ce que tu peux me donner cinq bandes originales que tu aimes, mais qui n’ont rien à voir avec les années 60 et 70 ?

(rires) Euh, la BO de ‘Suspiria’ ? Ah non, ce sont les années 70 ça. Ah, c’est chaud ! Celle du ‘Grand Bleu’ m’avait marqué. Ah c’est dur, je n’ai pas une grande connaissance des BO dans ces années-la. Il y a celle de ‘Black Dynamite’ qui est trop bien. Celle de ‘Au Service De La France’ qui a été faite par Nicolas Godin de Air. Elle défonce. Ah et, même si c’est connoté, j’aime bien celle de ‘Rubber’ qui a été fait par Quentin Dupieux. Elle sonne très influencée par De Roubaix et Francis Lai, mais avec ses sons à lui, même si tu as quand même du mellotron, des trucs plus connotés. Ca j’adore, je trouve ça ouf. La BO de ‘Notre Jour Viendra’ par Sebastian aussi. Et voilà, je crois que ça fait cinq !

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Une réponse à Interview – Forever Pavot, nostalgie sur la ville

  1. YO 7 décembre 2015 à 19 h 37 min #

    (Je pense que c’est Rubber et non Rupper dans le dernier paragraphe)

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