Interview – Ez3kiel & Hint, l’accord parfait.

Le temps n’altère pas l’envie ni le talent. La preuve avec cette récente « Collision » qui a fait se percuter deux monstres de la scène musicale française, à l’affinité réciproque bien que de genre et d’époque différentes. En effet, c’est quand Hint, porte drapeau de la noise hexagonale des années 90, a décidé de raccrocher les guitares qu’Ez3kiel commençait sérieusement à colporter son electro dub bruitiste en France comme à l’étranger. Il aura donc fallu l’idée lumineuse de Jarring Effects pour rassembler tout ce petit monde à l’occasion du Riddim Collision, son festival annuel: une collaboration tellement naturelle qu’elle se prolongea sur dix dates et sur DVD, histoire de l’immortaliser. L’aventure commune transpirait tellement l’émotion et l’excitation que Mowno se devait d’en savoir plus. Arnaud (Hint) et Stéphane (Ez3kiel) reviennent sur ces quelques mois partagés ensemble.

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Quelle a été votre première réaction suite à la demande de Jarring Effects? Excitation ou appréhension? Que représente pour vous l’autre groupe dans votre parcours et votre éducation musicale?

Arnaud (Hint): Quand Loïc de Jarring m’a appelé pour me parler du projet, j’ai tout de suite trouvé l’idée excellente et excitante, artistiquement parlant, en pensant tout de suite à la complémentarité des deux groupes. Un petit peu d’appréhension aussi car ça faisait quelques années qu’on n’avait pas joué ensemble, et que ça allait être serré au niveau timing et logistique. Les deux groupes ont évolués dans des milieux parallèles, sans se croiser, à part une fois en 2001. Pour ma part, avec La Phaze et notre premier disque chez Jarring Effects en 2000, j’ai pas mal croisé Ez3kiel sur la route et je connaissais déjà les lascars. Pour Hervé, c’était un «premier rendez-vous».
Stephane (Ez3kiel): J’écoutais Hint il y a dix ans, j’étais fan, j’écoutais leurs albums en les décortiquant, en analysant leur son, les parties de batterie… Pour moi, c’était un ovni qui proposait une synthèse de plein de trucs que j’adorais mais au sein d’un même groupe. Je m’imaginais des choses incroyables sur Hint. J’avais une vision fantasmée de l’univers du studio, des concerts, des tournées, et comme ils venaient d’Angers, moi de Nantes, je me disais que c’était possible pour Hemp, mon groupe de l’époque, de suivre cette voie. Une sorte de modèle du possible. Alors, se retrouver dix ans plus tard à jouer leurs morceaux, je trouve que c’est un beau cadeau du destin.

3586542161_f593d344ccDans le documentaire, on vous apparente à «deux frères jumeaux séparés à la naissance». Les deux groupes sont ils d’accord avec cette définition et comment cette affinité s’illustre t-elle en dehors de l’osmose qui se dégage de ce coffret?

Arnaud (Hint): «…et qui se retrouvent 15 ans plus tard» dit la formule. On s’est vraiment trouvé de vraies affinités musicales et une vision commune de faire de la musique de façon très personnelle, avec un univers très identitaire. En plus, je pense qu’on est passé du stade de «potes de tournée» à celui d’ami, celui chez qui tu passes prendre un verre sans forcément parler musique, ce qui n’est pas si courant dans le milieu de la musique.
Stephane (Ez3kiel): Chacun a vécu sa vie, expérimenté, testé des choses, on a grandi chacun de notre côté, le temps est passé et on est arrivé à un stade où on sait beaucoup plus ce qu’on désire faire. Nous nous sommes naturellement retrouvés en tout point sur les choix musicaux et artistiques. En septembre 2008, c’était la première fois que nous jouions ensemble et, malgré le peu de temps qui nous était imparti, nous avons senti le courant passer, la colle prendre entre nous six. Nous en sommes arrivés à la conclusion que mener un projet de cette ampleur nous faisait encore aller de l’avant et nous obligeait à chercher dans d’autres directions, mais ensemble, naturellement. Parfois les jumeaux n’ont pas besoin de se parler pour se comprendre et ils sont souvent en d’accord. C’est ce qui s’est passé.

En préparant le premier concert, à quel moment exactement vous êtes vous rendus compte que l’aventure collait et pouvait se prolonger?

Arnaud (Hint): Dès le premier jour de résidence, dès qu’on a commencé à jouer. Ca a été instantané, et ça pouvait se mesurer aux sourires sur les tronches!
Stephane (Ez3kiel): Nous avons été rapidement d’accord sur la set list et les choix d’adaptation se sont fait sans bataille et sans heurts. Au contraire, il nous est arrivé de nous faire la réflexion que c’était agréable et encourageant de voir les choses du même œil. C’est aussi pour cette raison que cette rencontre s’appelle «Collision», nos deux univers personnels se sont littéralement rentrés dedans pour exploser et ne faire qu’un. Nous savions que c’était un projet éphémère et qu’il fallait donner le meilleur de nous, en peu de temps. Nous avions tous les éléments en main pour que ça soit jouissif pour nous, et pour le public qui viendrait nous voir.
Arnaud (Hint): Et après les deux concerts de l’automne 2008, on a vite eu l’envie de remettre le couvert pour une vraie tournée.

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Ce line up éphémère n’a-t-il pas été parfois trop large pour les morceaux?

Stephane (Ez3kiel): Pour ma part non, je ne me suis jamais posé la question. On avait toujours envie de rajouter une autre voie à la guitare, un petit doublage au vibraphone, superposer les batteries… Ca été l’occasion de redonner vie à tout ces morceaux en exagérant vraiment les nuances, tant dans le petit son que dans le gros…
Arnaud (Hint): Au contraire, c’est le nombre de musiciens sur scène qui a permis de réarranger et d’enrichir les titres.

Quelle est la principale difficulté que vous ayez rencontrée pour vous accorder?

Arnaud (Hint): C’était parfois plus dans la terminologie musicale qu’on avait du mal à se comprendre, surtout au niveau des structures des titres. Ca faisait parfois dialogue de sourds. Sur le fond musical, on n’avait pas de problème à s’accorder, c’était naturel.
Stephane (Ez3kiel): Tout a coulé de source. On a évidemment eu des différents sur des petits détails mais les bonnes solutions ont su se faire entendre, les discussions raisonnées étaient de mise, et chacun a pu donner son avis, proposer des nouvelles choses à tout moment. Les périodes de création et de répétition étaient vraiment magiques.

Hint a fait pas mal de reprises durant sa carrière. Pourquoi avoir choisi celle de Bastard pour cet album?

Arnaud (Hint): On voulait faire une reprise et on s’est entendu sur «Chinatown» des Bästard, groupe fondamental des années 90 avec lequel on jouait souvent. Et puis l’idée de jouer un morceau guitare-basse-batterie dans une version 2guitares-2basses-2batteries était excitante. C’est un putain de titre avec un putain de riff de basse!
Stephane (Ez3kiel):
C’est un groupe que j’écoutais beaucoup, c’était le cas pour pas mal d’entre nous, et on avait envie de leur rendre hommage et de se faire plaisir. C’est chouette de reprendre des morceaux sur lesquels on a secoué la tête quelques années auparavant.

L’affection d’Ez3kiel pour une telle déflagration sonore en surprendra quelques uns, plus habitués à votre registre dub et electro malgré qu’on y ait toujours un peu droit durant vos concerts. Nine Inch Nails, Pelican, Russian Circles, Mogwai sont ils des groupes qui figurent parmi vos influences? D’une manière générale, les deux extrêmes de votre musique sont elles indispensables à l’équilibre du groupe?

Stephane (Ez3kiel): Ez3kiel a pris un tournant plus rock suite à « Battlefield » en ne reniant pas son passé electro dub. Le gros son sale nous a toujours plu, même si nous affectionnons aussi la musique plus intimiste et délicate. Il nous faut effectivement du calme et de la tempête pour ressentir un équilibre.

Vous avez fait dix dates devant un public très réceptif qui n’a certainement pas été sans vous toucher. Est-ce que ca a donné envie à Hint de composer en vue d’un nouvel album? Est-ce quelque chose d’envisageable à l’avenir?

Arnaud (Hint): C’est vrai que ça nous a fait bizarre de croiser des «fans» de la première heure sur les dates, et d’avoir un retour très positif d’un public plus jeune qui nous découvrait. Le projet de sortir un nouvel album est toujours vivace depuis notre dernier disque sorti en 1998, mais nous n’habitons plus dans les mêmes villes et nos emplois du temps sont radicalement différents. Mais j’y crois, le bon moment n’est simplement pas encore arrivé.

Le fait de jouer les anciens morceaux en formation élargie vous a-t-il donné envie notamment de composer à quatre plutôt qu’à deux?

Arnaud (Hint): L’envie de composer est là, soit à deux pour Hint, soit à six pour Ez3khint! En tout cas, il faut bien avouer que jouer nos titres à six était extrêmement jouissif.

eze3Au-delà des dates de concerts de cette tournée, quel souvenir commun restera marqué dans vos mémoires?

Arnaud (Hint): Toute cette aventure n’est qu’un bon souvenir, dans sa globalité. On a vécu 15 jours ensemble, en décidant de profiter de chaque instant à 200%. C’est pourquoi on a très peu dormi…
Stephane (Ez3kiel): Six amoureux de la musique, la tête perchée dans les nuages dès qu’ils branchent leurs amplis et qu’ils prennent leurs baguettes. C’est plus une image qu’un souvenir mais ça n’est pas si différent après tout.

Entendrons-nous un jour un album original de Ez3kiel et Hint?

Stephane (Ez3kiel): Pourquoi pas, ça serait un beau pari.
Arnaud (Hint): Qui vivra verra…

Cette aventure commune a-t-elle donné à chacun le goût de la collaboration? Avec qui chacun aimerait travailler désormais?

Arnaud (Hint): C’est vrai que les collaborations ouvrent des horizons et t’évitent parfois de te répéter dans la création. On n’en a fait quelques-unes à l’époque (Portobello Bones, Daunik Lazro, Bästard, …). Dans l’absolu, on rêverait de bosser avec des gens comme John Zorn, Thurston Moore, Fugazi. Hervé pourrait rajouter Philip Glass et les minimalistes.
Stephane (Ez3kiel): Depuis longtemps, Ez3kiel ne cesse de collaborer avec beaucoup de musiciens différents. En studio, en live, individuellement ou collectivement avec les DAAU, les Narrow Terence et récemment avec un orchestre de jeunes musiciens Grenoblois pour la création de l’album «Naphtaline». On peut dire que c’est une tradition chez nous que de solliciter des gens qu’on apprécie et avec qui on a envie de créer.

Dites nous chacun quel disque a changé votre vie?

Arnaud (Hint): Si je devais n’en donner qu’un, ce serait le premier Velvet Underground & Nico, mais il y a aussi le premier Fugazi, les «Evol» et «Goo» de Sonic Youth, le «London Calling» du Clash et les albums des Pixies. Les disques français qui m’ont littéralement déboîté la tête sont les deux albums de Deity Guns, «I.A.B.F.» des Thugs et les deux premiers Mano Negra. Je pourrais en citer plein d’autres, mais je crois que j’ai déjà dépassé  mon quota…
Stephane (Ez3kiel): Personnellement, j’en ai quelques uns mais celui qui m’a le plus remué le cerveau et les baguettes c’est « Aenima » de Tool. Cet album est une pure merveille de créativité et d’innovation en terme de construction rythmique. Pas seulement, mais sur cet aspect, cet album est une mine d’idées toutes plus tordues les unes que les autres. C’est ce qui m’a le plus fasciné et me fascine encore dans ce disque.

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