Interview : El P (04-2007)

On ne l’avait pas vu sur une scène française depuis la venue de Company Flow il y a quelques années au plus fort de la période Rawkus. Depuis, El-P n’a cessé de monter en puissance au point d’être devenu l’une des personnes les plus emblématiques du hip hop underground américain. Original, contestataire, abrasif, et futuriste sont quelques-uns des qualificatifs qui vont le mieux à ses mots comme à sa musique trouvant un large public, à la fois amateur de rap, d’indie rock et de free jazz. Son dernier album, « I’ll Sleep When You’re Dead« , qu’il aura mis quatre ans à sortir, en atteste. Pour le défendre, le new yorkais était à Paris le 6 avril dernier, sur la scène du Bus Palladium. Nous avons pu nous entretenir avec lui quelques heures auparavant, au café d’en face, histoire d’en savoir un peu plus sur ce personnage, détendu ce jour-là malgré quelques problèmes techniques de notre p****n d’enregistreur qui ne lui auront pas facilité la tâche…

Selon toi, quelles sont les principales différences entre « Fantastic Damage » et « I’ll Sleep When You’re Dead »? Penses tu que « High Water » et « Collecting The Kid » ont quelque part servi à ce nouvel album?

Album “Fantastic Damage” de El-P

El-P: Tu sais, à chaque fois que je me lance dans un nouvel album, je dois réapprendre à faire de la musique. Alors évidemment, chaque nouvelle étape se sert de la précédente, j’accumule les acquis. Pour ce nouveau disque, j’étais mieux équipé, et j’ai été aussi plus performant, j’ai mieux géré l’excitation que procure un tel projet. Disons que pour « Fantastic Damage« , j’avais la rage, j’étais arrogant, c’était comme ouvrir la fenêtre en grand et se jeter pour finalement pas trop mal atterrir; alors que pour « I’ll Sleep When You’re Dead », j’étais plus assagi, peut être plus résigné aussi, j’étais sur mes deux jambes en sachant mieux ou aller ensuite. Quant aux deux précédents albums, « High Water » et « Collecting The Kid« , je ne pense pas qu’ils aient influencé « I’ll Sleep When You’re Dead ».Album “I’ll Sleep When You’re Dead” de El-P

Ils m’ont juste permis d’acquérir plus d’expérience, de repousser mes craintes. Quand on m’a proposé ce projet jazz, j’étais pétrifié, je ne savais pas si je pouvais relever ce défi. C’est le genre de choses qui me fait avancer, tant que ça paraît difficile et que je risque de m’écraser la gueule par terre, je fonce.

Suivait une petite question sur sa reprise du célèbre « Hier Encore » de Charles Aznavour sur l’album « High Water »… Bizarrement, El-P semblait ignorer de quoi nous voulions parler… Certes, le nom d’Aznavour n’est crédité nulle part, mais le thème est pourtant bien présent sur trois des huit morceaux de l’album. Son père, Harry Keys, chante même une traduction des paroles du crooner français… Difficile donc de croire qu’El-P ne soit au courant de rien. Les plus optimistes pencheront pour une extraordinaire coïncidence qui lui aura inspiré la même musique et les mêmes paroles, les plus terre-à-terre soupçonneront qu’il fait profil bas car il n’a rien déclaré à personne, et les plus blasés se poseront la question de son réel investissement dans ce projet s’il n’est effectivement au courant de rien. Choisis ton camp, camarade… Bizarre en tout cas…

Je me souviens que « High Water » était aussi dédicacé à ton père qui était jazzman. Penses tu que cette éducation musicale ait influencé ta musique?

Oui, il lui est dédicacé, et mon père chante d’ailleurs sur ce disque. C’est assez difficile à dire avec tellement de recul, mais je ne pense pourtant pas que la musique que je fais aujourd’hui ait quelque chose à voir avec le jazz. Elle est plutôt marquée par mes propres goûts, mes propres influences, la musique que j’écoute. Mais il est certain qu’avoir grandi dans un univers assez musical, d’avoir beaucoup de disques à la maison, de les avoir écoutés en étant jeune, et d’avoir un piano à la maison, m’a aidé à être là ou j’en suis aujourd’hui.

El-P en studio

Comment devons-nous interpréter le titre « I’ll Sleep When You’re Dead » ? Y a t-il un rapport avec cette ambiance apocalyptique qui règne tout au long de l’album?

En fait, il s’agit d’un hommage à la ville de New York, la ville qui ne dort jamais. Il s’agit plus ou moins d’un dialogue entre moi et la métropole, et « I’ll Sleep When You’re Dead » serait une de ses paroles qui me serait destinée.

Tu dis que tu as l’habitude de composer un disque comme on monte un film. Selon toi, comme celui-ci se termine?

La fin de l’album est pleine d’espoir dans le sens ou même si les gens sont battus, maltraités, physiquement comme psychologiquement, ils peuvent de nouveau faire face. L’honneur est toujours là. L’homme se remettra toujours debout sur ses deux jambes, même s’il a peut-être perdu la bataille. Ce qui reste à la fin de ce disque, c’est la décision de vivre malgré le drame.

Tu as beaucoup d’invités de prestige sur ce nouvel album. D’habitude, avec un tel casting, tout est fait pour mettre leurs participations en avant, pour des raisons commerciales notamment. Ici, au contraire, ils sont tous très discrets. Etait-ce voulu?

Oui, bien sûr, si ces artistes sont présents, c’est uniquement parce que j’ai voulu qu’ils apparaissent en invités, parce que j’ai pensé qu’il serait intéressant de les impliquer dans cet album. Ils ne sont donc pas là pour des raisons commerciales, mais juste en tant qu’extension du travail de sample, et de la musique que je produis. Ils sont là uniquement parce que je les apprécie, parce que ce sont des amis, qu’on a déjà travaillé ensemble, et dans le but d’une collaboration intéressante.

Par exemple, cela fait peut-être cinq ans que Chan Marshall (Cat Power) et moi parlons de faire quelque chose ensemble, j’ai remixé un titre de Mars Volta sur un album de remixes à sortir, même chose pour Trent Reznor avec Nine Inch Nails. Tout est histoire de respect mutuel. Souvent, quand les invités sont trop présents, cela conduit à un résultat pitoyable, notamment parce qu’ils cachent une certaine pauvreté artistique. Je ne fais pas de la musique pour la musique, mais pour refléter la vie qui m’entoure. Cela n’aurait donc aucun sens qu’ils interviennent à ma place. C’est pour cela que si je devais choisir entre un morceau et une collaboration, je choisirais toujours le morceau.

Mais, cela n’empêche pas que je suis un grand fan de tous ceux qui sont sur cet album, et je suis très fier qu’ils y aient participé. Cette approche revient finalement à du travail de sampling, ces sons que les producteurs hip hop vont chercher et qui n’ont, à la base, strictement rien à voir avec leur univers musical.

Comme tu le sais peut-être, Public Enemy était à Paris il y a quelques jours. J’ai lu quelque part que leur « Yo! Bum Rush The Show » serait dans les disques que tu emmènerais avec toi sur une île déserte. Qu’est ce que, selon toi, le hip hop doit à Public Enemy? Dans quelle mesure ont-ils influencé ton travail?

Tout le monde se souvient de Public Enemy quand ils sont arrivés et de toute la signification que pouvait avoir leur musique à cette époque. C’était très puissant! Ils ont eu un impact énorme sur moi, c’était une de mes premières influences, notamment en termes de production. En fait, ils ont été les premiers à sortir des disques qui sonnaient comme moi je vivais. Tu vois ce que je veux dire? On pouvait entendre des alarmes de voiture, des sirènes dans les rues… Je pense que c’est là qu’on peut aller chercher le côté bruyant de mes disques. Je me considère comme un disciple du son de Public Enemy à un certain degré.

Tu as eu un très bon article récemment dans le New York Times qui te comparait brièvement à Public Enemy et Philipp K.Dick. On connaît ton admiration pour Public Enemy, mais est-ce que K.Dick est vraiment une de tes influences?

Oui bien sûr, Philipp K.Dick est une influence énorme, je suis un grand fan de son travail. J’avais peut-être dix ans quand j’ai commencé à lire ses bouquins. J’étais totalement excité par ses histoires. C’est un écrivain extraordinaire, non seulement en termes de pulp magazines mais aussi dans ses concepts, qui sont tellement énormes et profonds en terme de vie et d’existence. Il a beaucoup compté, tout comme des gens comme George Orwell…

Une autre frange des médias a parlé du clip de « Smithereens » en soulignant sa violence. Selon nous, ce n’est pas plus violent que les séries télévisées comme « 24 Heures Chrono » ou « The Shield » qui font pourtant fureur aux Etats Unis. D’où penses-tu que ce paradoxe puisse venir? N’est-ce pas tout simplement parce qu’il critique ouvertement les tortures de Guantanamo?

Je suis très content qu’ils critiquent cette violence, ça veut dire que le pays commence à critiquer la violence de la réalité. C’est dans ce but que j’ai fait cette vidéo, je voulais qu’elle soit dérangeante. Tout le monde, y compris moi, ne se sent pas vraiment à l’aise en la regardant puisque cette matraitance envers les humains est assez choquante. C’est ce que je ressens vis-à-vis des violences du gouvernement, que beaucoup ont trouvé aberrantes le premier jour pour finalement s’y habituer. C’était donc important pour moi de la remettre au visage des gens, de me servir de la puissance de l’image pour refléter la réalité d’aujourd’hui. Car, s’il y a bien une conclusion à tirer aujourd’hui, c’est que tout cela est devenu anormalement habituel de nos jours. C’est encore plus fort pour moi qui tiens ce rôle dans la vidéo. Il faut savoir que si le gouvernement agit avec une telle violence, chez nous comme au Moyen-Orient, chaque citoyen agit ensuite de la même manière avec son voisin. Il est, et doit être un exemple pour nous tous. C’est pour cela que je suis assez fier et touché que les gens soient offensés, puisque je le suis. I’m fucking offended. Je n’aurais pas fait cela si tout allait bien.

On peut y trouver des références à des films comme « Old Boy » ou « Hostel ». Aimes tu ce genre de longs-métrages et est-ce qu’ils ont influencé ce clip d’une certaine manière?

Peut être, mais je n’ai vu aucun de ces deux films, mais tu fais sûrement le rapport avec les tortures. À vrai dire, je ne suis pas un grand fan de ce genre de cinéma, et je n’ai pas de fascination pour la violence. La différence avec mon clip est que moi je parle d’une réalité, et elle n’est pas cachée par un scénario et une belle réalisation. Si on reprend ton exemple de « 24 Heures Chrono », Jack Bauer torture les gens pour sauver le monde. Moi, je me fais torturer dans mon clip et ne souligne qu’une triste réalité, que ce qui se passe tous les jours. Je ne pense pas que ceux qui s’adonnent à ce genre de pratiques aujourd’hui le fassent pour sauver le monde. Moi, je ne suis pas réalisateur, je suis musicien, je parle de ce qui me touche sans artifice.

Parlons un peu de ton label maintenant qui est devenu un des plus importants aux Etats Unis dans le hip hop indépendant…

Merci…

Selon toi, comment obtient-on de tels résultats? Considères-tu contribuer à l’évolution du hip hop, un genre plutôt maltraité par les grandes maisons de disque?

Je l’espère. J’espère en tout cas faire évoluer la considération pour la musique en sortant de bons disques. Je pense que c’est ainsi que tu peux avoir un très bon label, puisque sortir de bons disques t’amène obligatoirement à apprendre à faire du bon business, du business sain en tous les cas, celui qui puisse survivre, et qui soit totalement transparent avec les artistes.

Mon seul souhait est de sortir des albums de qualité, des albums honnêtes, qui n’aient pas de rapport avec les attentes de la musique mainstream. Mon seul souci est de mettre en avant des voix brillantes, qui soient funs, intéressantes, qui sonnent bien. Je ne veux surtout pas tomber dans les travers des majors qui, quand elles trouvent une idée qui marche, qu’elle soit musicale ou dans l’imagerie, s’en tiennent et ne font que la répéter pendant deux ans.

La musique est trop redondante aujourd’hui. Il faut tout essayer, il faut donner la chance, c’est dans la nature du hip hop, et dans celle de l’art en général. Je suis content, Def Jux marche et amène de la musique intéressante aux gens. Le label ne sort pas de disques avec un seul single, tout est homogène et, je pense, de qualité. C’est donc plutôt un bon endroit pour un artiste. Moi, je ne me mets pas trop en avant dans tout cela. Chez Def Jux, le meilleur disque est toujours le dernier sorti.

Nous avons entendu parler, quelques fois, d’une reformation possible de Company Flow. Est-ce qu’avec Bigg Jus, vous allez nous sortir un nouveau disque bientôt?

 Company Flow

Je ne sais pas. Il n’y a rien de prévu vraiment. Nous allons juste ressortir « Funcrusher Plus » avec un DVD pour les dix ans du groupe. C’est normalement prévu cette année, mais il y a quand même des chances que ça ne sorte que l’an prochain. Ce sera en quelque sorte le « 10.1 anniversary ». Pour l’occasion, nous avons plus ou moins parlé de retravailler ensemble pour y ajouter trois ou quatre nouveaux morceaux. Il ne s’agira donc pas d’une reformation à proprement parler. Nous avons maintenant chacun nos vies, nos priorités, et je prends vraiment trop de plaisir à faire ce que je fais aujourd’hui pour revenir au passé et retravailler collectivement. Mais ce sera très drôle de refaire quelques titres, juste pour voir…

Tu as apparemment travaillé tes concerts avec un groupe. Est-ce que des musiciens seront avec toi ce soir?

Pour les dates européennes, en plus de Mr Dibbs, seul mon clavier sera présent puisque ramener tous les autres est beaucoup trop cher. Mais aux Etats Unis, il ne s’agit pas non plus d’un groupe au complet, j’ai seulement un bassiste qui m’accompagne en plus. C’est donc seulement une extension de ma musique. Tu sais, je passe tellement de temps à composer cette musique, que j’ai plus envie qu’elle ressorte telle quelle en concert plutôt qu’elle soit rejouée par un groupe derrière moi. Aussi, parce que des musiciens ne pourront pas reproduire les sons que moi j’ai voulus sur le disque. Quand des musiciens participent, ils jouent par-dessus la musique, en rajoutent pour une plus grande efficacité sur scène, mais ne la rejouent jamais.

Quels sont tes projets pour les mois à venir, hormis tourner et défendre ce nouvel opus?

À l’heure qu’il est, je suis complètement libre pour tourner les quatre prochains mois. Et j’apprécie vraiment le fait de n’avoir aucune autre obligation. Je vais également avoir du travail avec Def Jux puisque nous allons sortir le prochain album d’Aesop Rock entre autres. N’ayant rien de prévu, j’ai juste envie de voir ce qui va arriver. Je suis sûr que dés l’année prochaine, je vais avoir plus de projets qu’il n’en faut, donc je profite pleinement du moment présent.

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