Interview – Edan ne danse pas…

Artiste multidisciplinaire, Edan est une personnalité unique dans le hip hop. Graphiste, MC, producteur, DJ, il met en lumière à chaque nouvel opus une évolution personnelle alliant maturité et ouverture d’esprit. C’est en pleine tournée promotionnelle pour « Echo Party« , et dans l’appartement parisien qu’il squattait, que nous l’avons rencontré, épatés par sa nature zen dissimulant un intense bouillonnement intérieur des plus créatifs.

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Peux-tu te présenter pour les gens qui ne te connaîtraient pas encore?

Je suis un musicien, intéressé par l’imagination humaine, dont le but est que la société s’attarde un peu sur ma propre voie. Celle où je m’exprime, où j’essaye de contribuer à changer les choses. Parfois, je ne suis pas sûr qu’on puisse choisir notre façon de contribuer au changement. On est choisi pour travailler dans un certain domaine, mais je ne dis pas ça pas dans un sens religieux. J’essaie de représenter cette riche lignée d’artistes qui essaient d’utiliser leur esprit pour créer un monde meilleur, et rendre les gens plus fiers d’eux-mêmes.

Parlons de ton dernier album « Echo Party ». Comment as-tu rencontré les gens du label Traffic qui t’ont ouvert leur catalogue pour l’élaboration de ton disque?

En fait, les personnes qui m’ont contacté distribuaient mes disques via Landspeed. Ce sont deux boites différentes mais avec des gens qui ont travaillé dans les deux structures. Un des mes amis y travaille d’ailleurs, et c’est lui qui est venu vers moi en me disant que les gens du label seraient intéressés pour que je fasse ce travail de mix. Si je peux dire quelques mots sur leur catalogue, il est très intéressant. Ils ont beaucoup de rap old school, plein de labels comme P&P, Sleeping Bag, du rock, de la soul, enfin un panel très riche! Pour tout dire, je les connais depuis longtemps, tout comme les artistes et labels qu’ils distribuent.

Que gardes-tu de cette expérience?

Très vite, j’ai compris que je ne ferais pas un mix dit classique, c’est à dire juste jongler avec deux copies d’un disque par exemple. Pour moi, faire une mixtape traditionnelle dans cet esprit aurait été ennuyeux. J’en ai fait par le passé, certaines rendaient hommage aux « héros » du rap, à ces MCs de légende comme Rakim, Big Daddy Kane, ou à des groupes comme les Fushnikens. J’en ai fait une qui était un hommage à James Brown avant qu’il ne meure. Ça ne m’intéressait pas de refaire ce genre de mixtape. Là, je voulais quelque part prendre ce travail comme un challenge personnel. Car, oui, c’est un travail de commande, ils m’ont donné de l’argent pour faire un travail précis. Mais tant qu’à faire, autant mettre une part de soi dedans. Et pour répondre plus précisément à ta question, j’ai beaucoup travaillé sur cet album, j’ai expérimenté beaucoup de techniques de production et je suis très content de cet aspect. Quand tu fais quelque chose qui t’oblige à beaucoup travailler et à donner le meilleur, parfois dans la difficulté, tu en tires toujours des bénéfices.

edan21Tu intègres beaucoup d’influences dans ta musique. Penses-tu que ce soit l’une des raisons pour lesquelles Traffic t’a contacté?

Je pense qu’ils savaient que je n’allais pas prendre ce travail à la légère, que j’allais essayer de faire quelque chose d’unique d’une certaine façon. Ils auraient pu demander à un talentueux Dj, plus traditionnel, de faire ce mix, mais je ne pense pas que c’était ce qu’ils voulaient. Ils voulaient quelque chose de différent, donc je suppose qu’ils pensent que je le suis.

Tu cites souvent des artistes comme Rakim, Slick Rick, Grandmaster Caz comme des références. Tous sont issus des années 80. Penses-tu que cette génération reste la plus importante?

Je ne sais pas si c’est la plus importante, en tout cas ces mecs sont mes favoris. Si tu fais une liste des plus grands MCs, des plus importants, tu dois forcément les inclure. Car ce qui est bien aujourd’hui ne le serait pas sans eux. Et en allant plus loin, des artistes comme Melle Mel ou Grandmaster Caz ont un charisme plus important que la plupart des rappeurs d’aujourd’hui. Ils ont créé quelque chose qui n’existait pas avant. Il n’y a aujourd’hui que des étudiants qui essaient de perpétuer une tradition. Et même en travaillant dur, ils ne les surpasseront pas. Il y a plus de photocopies que de talents créatifs. De toute façon, il est rare et peu commun que les élèves dépassent les maîtres.

Le business a peut-être également changé la donne…

Bien sûr, on ne peut pas l’ignorer. Je pense que si l’heure était à l’amour de la musique pour ce qu’elle est, si chacun voulait être le meilleur d’un point de vue artistique, alors ce serait merveilleux. Mais beaucoup aujourd’hui, avant de composer une chanson, pensent à la stratégie commerciale. Sur le long terme, cela ne fonctionne pas. Certains sont chanceux et font des hits. Mais penser de cette manière, c’est faire plonger l’art. Ce ne sont pas des amoureux de musique.

De ce fait le rap, à l’image du rock, s’est scindé en plusieurs groupes et mouvements. Que penses-tu de ce phénomène?

Oui, il y a beaucoup de sous-divisions dans le rap aujourd’hui. Mais je pense que si tu es ouvert d’esprit, et un minimum intelligent, tu verras qu’elles sont toutes connectées. Je pense que toutes ces sous-divisions représentent finalement tous les différents types de personnalités qui existent à travers le monde. Il faut savoir également transcender les genres. Je veux dire qu’il ne faut pas être réfractaire à ce qui ne nous ressemble pas. Malheureusement, beaucoup de gens, sûrement par confort, ne font pas cet effort d’aller vers des choses différentes. Parfois je pense que le rap est simplement le rock’n’roll de notre génération. Alors tout le monde s’y met, et cela se traduit par différents mouvements. J’ai définitivement mes préférences, j’aime ce qui a de la saveur, ce qui est étrange, ce qui est drôle mais aussi ce qui est sérieux, j’aime l’expérimentation. J’aime aussi les fondamentaux, et c’est pour cela que j’ai l’impression d’avoir un pied dans chaque univers. Un univers traditionnel, qui repose sur les bases que j’absorbe depuis longtemps, et un plus expérimental. Cela ne veut pas dire que je m’estime bon et complet, je dis juste qu’il est bon d’expérimenter. Mais il faut faire attention de ne pas pousser à l’extrême car certains finissent par perdre leur auditoire. Parfois tu écoutes de la musique, et il n’y a pas de contexte, pas de pont, pas de liant, et forcément tu trouves qu’il manque quelque chose. La musique est plus intéressante lorsque l’innovation reste connectée au passé, lorsqu’il y a un lien. On peut faire quelque chose de futuriste, mais qui repose sur des bases plus anciennes. Je pense que c’est ce qu’il y a de plus puissant dans la musique.

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Et que penses-tu de ceux qui disent qu’il faut détruire les scènes, faire tomber les barrières des genres?

C’est ce qui va arriver de toute façon. Avec les nouveaux médias et moyens de communication, les jeunes générations se nourrissent de plein d’influences. Grâce à internet notamment, ils prennent ce qui les intéresse et mélangent le tout. Quelque part, cela fait perdre cette diversité qui existait. Certains se consacraient à la culture reggae, d’autres au punk, au ska, au rap, et quand ces gens là se rencontraient, cela provoquait un mélange unique intéressant. Avec la perte de cette diversité, on perd un peu de ce côté unique. Mais en même temps, on peut voir surgir des sites consacrés à des styles tellement spécifiques. On peut redécouvrir la culture funk et le style de la Nouvelle-Orléans, celle de Détroit, ou de Philadelphie. On peut se rendre compte de la chance qu’on a de vivre dans un monde très vaste. C’est quand même mieux que de rester replié sur soi-même.

Quand tu as sorti « Primitive Plus« , ton premier album, on t’a présenté comme un artiste influencé par la Native Tongues, par une scène dite « classique ». « Beauty And The Beat« , ton deuxième opus, a transformé cette vision. Qu’est-ce qui a provoqué ce changement?

Il était tout simplement l’heure de changer. Je crois qu’à l’époque de « Primitive Plus », je savais déjà que je ne ferais plus d’album semblable. D’une certaine façon, j’étais en rébellion avec ce que j’entendais tous les jours, avec ce qui m’ennuyait dans le rap, et j’ai essayé de rester fidèle à moi-même, au style que j’aimais. J’ai adoré mettre de la distorsion sur les beats car c’est ce que j’appréciais chez d’autres artistes. Cela ajoutait une touche psychédélique que je trouvais intéressante. A cette époque, j’étais super enthousiaste par rapport au rap et j’ai voulu que cela ressorte sur ce disque. Je pense que j’ai été honnête avec moi-même. Cela ne m’empêche pas de penser que « Beauty And The Beat » est un meilleur album, sur lequel je parvenais mieux à m’exprimer. J’ai incorporé des éléments, comme des basses plus rock, que j’ai toujours appréciés, ce que mes amis dans le rap n’ont jamais compris. J’ai ajouté beaucoup de choses différentes et c’est pour ça que je pense que j’ai franchi un palier. Il reste néanmoins des traces de mon travail dans « Primitive Plus ». Je crois que l’évolution a été naturelle sans que je puisse dire qu’il y ait eu un véritable déclencheur.

photo: Ricky PowellIl y a eu un changement également dans tes textes. Ils sont devenus plus conscients, plus politiques. Penses-tu que tes collaborations avec des artistes engagés politiquement, comme Insight, y soient pour quelque chose?

Je ne suis pas sûr qu’Insight soit politiquement engagé. Je pense que c’est quelqu’un de conscient, et un artiste très talentueux. C’est une personnalité unique, j’espère qu’il obtiendra le respect qu’il mérite. Il n’en a rien à faire de la gloire, c’est quelqu’un d’uniquement intéressé par la musique. C’est un artiste pur et j’apprécie de plus en plus ce genre de personne. S’il y a eu un changement dans mes textes, c’est également une évolution naturelle, la conséquence d’une maturité plus grande. Je me sens certainement plus prêt aujourd’hui à aborder certains thèmes.

Tu incorpores du turntablism dans tes albums, tu peins… En bref, excepté peut-être la danse, tu utilises toutes les disciplines du hip hop. Justement quelle est ta définition du hip hop?

C’est vrai que je ne danse pas (rires). Excepté quand je suis «high» (rires). Mais pour le reste, j’essaye d’utiliser tous ces éléments, même si je ne scratche pas autant que je devrais. Pour ce qui est du hip hop, ma définition serait: « love and human expression ». Et pour moi l’expression est quelque chose de très important. C’est même central dans notre société, c’est un de nos derniers espaces de liberté. Il faut savoir en profiter.

Ton label est basé en Angleterre. Pourquoi avoir choisi un label européen?

Dans un sens, c’est un choix. Je ne serais pas capable d’expliquer pourquoi, mais il semble que les européens apprécient d’avantage mon travail que les autres. Quand j’ai produit « Primitive Plus », un de mes amis l’a fait écouter à Mike Lewis qui venait de monter son label Lewis Recording. Il a beaucoup aimé et m’a immédiatement signé. C’était la première fois que j’envoyais quelque chose à l’étranger et son enthousiasme m’a touché. C’est également quelqu’un de bien, quelqu’un qui fait passer la démarche artistique avant le business. En fait, je ne sais pas si les européens comprennent mieux ce que je fais, c’est juste que si on compare, les USA sont un pays plus grand, et un artiste a tendance à être noyé dans la masse. Il y a aussi beaucoup de gens qui ne s’intéressent pas vraiment à la musique, qui préfèrent s’affaler devant la télé et déconnecter. Les choses changent doucement, mais le fait que quelques labels se battent pour mettre leurs artistes le plus possible en évidence laisse peu de chances aux plus petits. Il faut dire que, pour ce genre de structure, il y a beaucoup d’argent en jeu. Quelqu’un comme moi ne fait pas partie de ce monde, je ne passe pas à la télé, très peu à la radio, je n’intéresse que des gens qui cherchent par eux-mêmes, qui ont assez de curiosité pour se faire leur propre culture musicale, sans qu’on leur mâche le travail. Heureusement, ils sont quand même nombreux aux USA à être des passionnés de musique dans tous les genres. Mais je pense que ce pourcentage est plus important en Europe, et notamment en Angleterre. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être sont-ils moins dépendants de la télévision.

Quel artiste t’as bluffé récemment?

Il n’y a pas longtemps, j’ai eu la chance d’être à un endroit où Pharoahe Monch est venu jouer des nouveaux titres sur lequel il travaillait, et ça m’a rappelé quel artiste ultra talentueux, quel énorme lyriciste il est. J’ai simplement eu l’impression d’être dans une pièce avec l’un des meilleurs rappeurs vivants. Je citerais également Jean Grae. J’avoue que je ne connaissais pas son travail jusqu’à récemment ou j’ai écouté des morceaux qu’elle est en train de préparer, et j’ai beaucoup aimé. On a tellement l’habitude d’entendre de la merde que, quand on a devant soi quelqu’un qui fait les choses honnêtement et avec passion, on ne peut qu’être emballé. En fait, je dois avouer que ce sont les gens avec qui j’ai eu un contact assez proche qui m’impressionnent. Quand le contact est plus personnel, cela à un impact plus important sur moi. Mais il y a plein de choses à découvrir, plein de groupes et je me dis parfois que je devrais sortir un peu plus de chez moi.

Quel disque a changé ta vie?

Il y en a quelques uns, mais en citer un seul… Je ne pense pas que ce soit le meilleur, mais je crois que « Straight Outta Compton » de NWA m’a beaucoup marqué. Je ne l’écouterais plus, mais à l’époque j’avais dix ans, et j’ai été fasciné par sa vulgarité, sa violence. Je suis désolé, c’est une réponse ennuyeuse et décevante car ce n’est pas l’un de mes disques préférés. Si c’est ça que tu veux, je dirais « Raising Hell » de Run DMC. Il est précurseur dans beaucoup de domaines et a été une influence pour beaucoup d’artistes. Je pourrais citer également des albums des Beatles, Jimi Hendrix, Pink Floyd. Il y en a beaucoup qui ont compté pour moi.

Quels sont tes projets?

Il devrait y avoir un dvd de « Echo Party » avec un film de Tom Fitzgerald, qui vit à Los Angeles et travaille avec des artistes comme Cut Chemist. Je suis également sur un projet avec Mr Lif. Et je cherche enfin une jeune femme, chanteuse, avec qui enregistrer des chansons folk, et traverser les Etats-Unis pour faire des concerts, seulement accompagnés d’une guitare acoustique (rires).

Photos: Ricky Powell

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