Interview & écoute intégrale – Drive Blind, au delà de la musique

Les années 90 en France… Une ère durant laquelle nombre de groupes rivalisaient autant qu’ils faisaient preuve de solidarité les uns envers les autres, perpétuant et concrétisant un état d’esprit hérité de la scène punk des années 80. Ceux qui l’ont vécu, côtoyé, l’ont comme tatouée à jamais dans l’âme. Sûrement une des raisons expliquant cette nostalgie à fleur de peau, prête à surgir à la moindre évocation de cette décennie magique ou tout semblait possible, facile même, à condition de travail et de persévérance. Quelques groupes en étaient tellement dotés qu’ils sont encore debout aujourd’hui. D’autres n’en manquaient pas, mais la vie et ses impondérables ont fait que leur aventure fut plus courte. Pas moins marquante pour autant. Demandez au public comme aux activistes des années 90 de vous raconter l’histoire, ils ne manqueront pas de citer les Condense, Prohibition, Portobello Bones au même titre que les immortels Burning Heads, ou des quelques uns – comme Seven Hate ou les Thugs – qui ont récemment rappelé qu’ils n’étaient pas totalement morts et enterrés. Et par dessus tout, ils mentionneront Drive Blind.
Cinq ans d’existence, plusieurs centaines de concerts en France et en Europe, des titres éparpillés dans nombre de compilations et 45t, deux mini albums, et deux albums. Dont un chef d’œuvre. Pour beaucoup, ‘Be a Vegetable’ – sorti il y a tout juste vingt ans – n’a pas d’équivalent chez nous. Mieux encore : fruit de quatre talents mis au service d’un collectif, carrefour de tous les courants alternatifs d’alors, il est même devenu culte.
Sorti alors que le CD connaissait un véritable essor, il n’a jamais vu le jour en vinyle. Une injustice aujourd’hui réparée par le travail de réédition du label Head Records qui, avec l’aide du groupe et de David Weber (producteur de l’album), lui offre ce traitement de faveur, en l’agrémentant d’un titre rare, comme d’un inédit dont le groupe lui-même ne soupçonnait pas l’existence. Pour l’occasion, entretien avec Nicolas Gromoff, batteur de la troisième et dernière mouture Drive Blind, et de Pierre Viguier, un des deux membres fondateurs.

Vous avez laissé une trace indélébile dans le patrimoine du rock français, pourtant votre expérience a été courte et assez tumultueuse si l’on en croit les changements de line up réguliers. Avez vous des regrets vingt ans plus tard ?

Nicolas :  Plus aujourd’hui. Même si je dois t’avouer que ça a été extrêmement compliqué, parce qu’on s’est trimballé le ‘gout de l’inachevé’, entre autres, pendant de nombreuses années. Mais avec du recul, on en tire la même conclusion : c’était juste une période fantastique ou le seul objectif fixé était de servir au mieux la musique que nous composions. Donc on jouait tout le temps, en répétitions, en concerts, en studio, et c’est ce qui nous rendait heureux… De plus, on a rencontré des gens exceptionnels qui nous ont permis d’avancer, de progresser, de devenir de meilleurs musiciens : que ce soit dans les studios de Kent Steelman, de Iain Burgess (un homme fantastique qui nous a quitté il y a maintenant six ans), ou de David ‘grand pourfendeur de console’ Weber qui a réalisé ‘Be a Vegetable’; ou tous les copains acteurs de cette scène indépendante si riche, si talentueuse. Ce serait impertinent de regretter quoi que ce soit avec vingt ans de recul, avec toute la réflexion qu’on a pu se taper sur le sujet, avec tout le chemin parcouru par chacun depuis cette époque. Ce serait comme faire un gros doigt à la vie lorsqu’elle te fait l’un de ses plus beaux cadeaux.

Cinq ans, c’est court donc comparé à certains groupes de la même époque qui ont aussi marqué les esprits. Avez-vous parfois la sensation que Drive Blind aurait pu se révéler plus important encore si le groupe avait duré plus longtemps ?

Il faut définir le mot ‘importance’. Si le nombre de disques vendus est pour toi un indicateur, aux vues des conditions contractuelles dans lesquelles se faisaient les choses à l’époque, oui, on aurait sans doute été ‘plus important’. Sur un plan purement musical,  je suis incapable de répondre à cette question, cet album étant le seul que l’on ait enregistré tous les quatre, Pierre, Karine, Rémi, et moi-même. Mais Drive Blind était déjà important, et bien avant que Karine et moi ne prenions le relais de Jack et JD,  parce que les Drive Blind étaient des acteurs supers actifs dans ce petit monde. Il y avait un fanzine, ils organisaient des concerts, c’était beaucoup de boulot, ils étaient tous très impliqués… Je pense que les ‘choses importantes’, c’est sur ce plan-là qu’elles se situent… Et c’est ce que les gens qui connaissent bien Drive Blind retiennent, au-delà de la musique. Une implication, un état d’esprit particulier.

Aviez-vous déjà joué dans des groupes avant l’aventure Drive Blind ? Je suppose que, malgré les nombreux projets qui ont suivi, il a toujours été très difficile d’échapper à la comparaison. C’est le prix à payer quand on frappe un grand coup comme vous l’avez fait avec Drive Blind ?

On avait créé Tantrum deux ans avant de rejoindre Drive Blind, avec Pierre et Karine.  Tantrum, c’était le projet un peu plus dark de Pierre, c’était donc fin 93. On a d’ailleurs enregistré le premier album de Tantrum (à Angers, chez Iain Burgess) alors qu’on était en pleine tournée avec  Drive Blind pour défendre ‘Tropical Motion Fever’ sur scène. Après la séparation de Drive Blind, on a continué avec Pierre pendant quelques temps. On a sorti un album de dépressif extrêmement puissant (très bien accueilli, d’ailleurs), puis j’ai quitté mon Pierrot en 98.  Le plus difficile, ce n’est pas d’entendre des histoires de comparaisons, ou le nom de Drive Blind, c’est que toi, tu te rends compte que tu t’es révélé à travers ces mecs-là, que c’est grâce à eux que tu as été bon, que tu as été juste, grâce à eux et quelques rares autres… C’est plus ceux avec qui je me suis moins éclaté qui ont pu souffrir de mes comparaisons !
Pierre : Tantrum a fait adhérer 30% des amateurs de Drive Blind, les autres ont lâché l’affaire. C’est compréhensible et on n’en a pas souffert.

On a l’impression que la scène rock indépendante française était nettement plus riche dans les années 90 qu’elle ne l’est aujourd’hui. Est-ce une réalité ou simplement une impression étant donné que tout est aujourd’hui beaucoup plus structuré et que les groupes ont tendance à très vite se professionnaliser désormais ? Comment jugez-vous son évolution depuis ?

Aujourd’hui, je pense que c’est plus dur de tourner. On a eu beaucoup de chance à l’époque. Je ne suis plus trop les groupes maintenant, donc c’est dur de parler de cette évolution.

Nicolas : J’écoutais énormément d’albums à l’époque. Pierre, Karine et Rémi s’en sont donnés à cœur joie de refaire mon éducation musicale. Je crois que je ne conceptualisais pas le terme ‘groupe indé’ !! Mais j’écoute beaucoup moins de choses aujourd’hui, en tout cas moins de nouveautés. Certainement parce que mes oreilles sont de grosses fainéantes, et que j’ai un problème avec les productions contemporaines. On y ressent un manque cruel de spontanéité, et de prise de risque… C’est plutôt lisse. Je pense que l’évolution des techniques d’enregistrement depuis les vingt dernières années a, d’un coté été bénéfique car elle a permis à beaucoup de pouvoir s’exprimer plus facilement, et d’un autre coté créé une forme d’embourgeoisement. C’est devenu trop facile d’enregistrer, et ça coute plus un rond. Du coup, plus personne se met la pression. Et comme en plus il règne un manque quasi-total d’humilité, on se sent capable de tout faire soi-même, on refuse de payer l’oreille bienveillante d’une tierce personne dont c’est le métier, et dont la présence sur un projet d’album est pour moi si indispensable qu’elle doit même être sacralisée… Bref, plein plein plein de choses qui sortent, beaucoup plus qu’à l’époque me semble-t-il, mais remplies d’une tonne de vide et de beaucoup de suffisance. Bien entendu, ça n’engage que moi !!!… Il y a vingt ans, Portobello Bones, Condense, Skippies, Burning Heads, Seven Hate, les Garlic Frog Diet, Prohibition, Mary’s Child… Ceux que j’oublie vont sans doute me bruler !!!… SLOY !!! Ce sont des milliers d’heures de travail en répétition, des milliers avant de pénétrer dans un studio. Parce qu’une journée de studio en 1994, ça coutait un bras et deux reins… et qu’il n’y avait jamais un rond. Quand tu avais la chance d’aller enregistrer quelques titres, il était juste hors de question que tu te viandes. Et tu ne te viandais pas, parce que le travail en amont était colossal. Tu faisais trois prises, et c’était dedans, avec toute la gouache nécessaire à la crédibilité de ton projet, avec cette urgence, cette spontanéité qui est à mes yeux l’une des clés essentielles à une belle réalisation. Aujourd’hui, tu mets deux ans à sortir un truc qui a été réécris et corrigé 200 fois, et qui a donc perdu toute son essence. C’est dommage, parce que le talent est toujours là, il n’y en a pas moins qu’il y a vingt ans.

De l’époque, au delà de ceux qui sont encore là, certains ont définitivement tiré un trait sur le passé, quand d’autres – comme Condense, Seven Hate, Prohibition, Belly Button – refont parler d’eux. Est-ce que cette folie de reformation qui a saisi l’actualité depuis plusieurs années a réveillé votre envie ?

J’ai envoyé un petit mot aux Seven Hate il y a quelques mois après avoir vu une interview web pendant laquelle ils parlent de leur tournée à venir, de la scène indé de l’époque, et de Drive Blind avec beaucoup de bienveillance. J’ai été pris d’une mélancolie profonde quand Seb dit que ce serait génial de revoir les Drive Blind, mais qu’il n’y croyait pas trop. Ça m’a beaucoup remué. J’ai pris conscience qu’en fait, je n’ai jamais tourné la page. Je me suis tapé des divorces compliqués qui m’ont lessivés, mais dont je me suis remis avec le temps… Mais là, y’a pas moyen. J’ai même fait une formation en maraichage bio il y a deux ans. Je devais inconsciemment avoir besoin d’être entouré de légumes !!!!  Oui, j’aimerais bien qu’on finisse ce que l’on a commencé il y a vingt ans, mais on verra ça.

Peur de ne plus être à la hauteur, peur du quand dira-t-on, peur d’être pathétique, peur d’être taxé d’opportunisme… Beaucoup de choses font qu’on sent chez certains cette crainte de remonter sur scène, de faire le pas entre réédition et reformation officielle. La scène française des années 90 aurait-elle tant de fierté insoupçonnée qu’elle se priverait de ce plaisir ?

Non, parce que ce qui caractérise cette scène, c’est son humilité. La fierté, c’est quelque chose de personnel que l’on ressent lors de belles réalisations, et j’espère qu’ils sont tous très fiers d’avoir servi leur musique avec autant de passion. Ils peuvent. Mais la force de caractère de ces gens-là, leur ‘espèce’ de pureté vient du fait qu’ils ont cessé depuis bien longtemps de se palucher le cerveau avec des considérations autres que musicales. Je pense plutôt que ceux qui veulent repartir jouer sont plus confrontés à des problèmes d’organisation qu’aux troubles psys que ça pourrait engendrer !! Ce n’est pas évident. On ne vit pas sur nos droits d’auteurs, donc on bosse (enfin, ceux qui ont cette chance), on a des enfants, les contraintes ne sont pas les mêmes qu’il y a vingt ans. Et du coup, ce n’est pas facile de réunir tout le monde au bon moment. Mais la peur d’être pathétique ??? Comment peux-tu imaginer un Condense pathétique, c’est absurde.
Pierre : Pour ma part, c’est un manque de temps, et peut être le manque d’envie de regarder derrière.

Vous éditez pour la première fois ‘Be a Vegetable’ en vinyle. Est-ce que le reste de la discographie va suivre le même traitement ?

C’est Abel (Head Records) qui décide.
Nicolas : C’est un très beau cadeau que nous fait Head Records. Et si, d’après ce que je lis, tout le monde veut bien considérer que Drive Blind était, ou est, un groupe important, il faut tout rééditer, jusqu’à l’intégrale des singles et splits singles réalisés sur ces cinq années.

Qu’êtes-vous devenus ensuite musicalement ? 

Tantrum, le bébé de Pierre, a vécu jusqu’en 2006 ou 2007. Rémi a été très prolifique. Il joue avec Rhinocérose, un groupe d’électro rock montpelliérain très classe. Il rentre de tournée d’ailleurs. Il a travaillé avec Armand de Sloy et a sorti un album en 2011 sous le nom de Sabo. Il est sur un projet expérimental délirant qui s’appelle My Tiger Side, tourné exclusivement sur la guitare, avec de très belles textures. C’est très beau en fait, je vous le conseille. Je sais que Karine a sorti un album avec sa sœur Anouk sous le nom de Auzier, mais je n’ai pas eu l’occasion de l’entendre. Quant à moi, j’ai eu la chance d’accompagner mes copains de Lunatic Age pour une tournée en 2005 qui nous a conduit jusqu’au Pakistan. C’était très cool. Plus récemment, j’ai joué du Led Zeppelin dans un ‘tribute band’. En ce moment, je compose dans le plus grand secret le prochain Drive Blind… Meuh non, je plaisante !!!

                        

À lire ou écouter également:

Une réponse à Interview & écoute intégrale – Drive Blind, au delà de la musique

  1. Isabelle 28 mai 2016 à 11 h 30 min #

    wouaaaaah !! contente d’apprendre la nouvelle ! 20 ans après on parle à nouveau de Drive Blind ! j’ai adoré (et j’adore toujours !!) « Be A Vegetable ». J’ai trouvé vraiment dommage que le groupe n’ai pas continuer de jouer à l’époque de leur séparation !!
    Merci !

Laisser un commentaire