Interview – dDamage s’en bat les steaks

On y peut rien si les dDamage sont souvent à l’honneur chez nous. Il faut dire que, au delà de leurs disques toujours efficaces et imprévisibles, les frères Hanak n’ont jamais leur langue dans leur poche et sont devenus ainsi de sérieux clients à l’exercice de l’interview. Entre leur point de vue sur la scène électronique, la genèse de chacun de leur projet, et un bouquet de conneries maison, JB et Fred ont toujours quelque chose à dire, toujours un avis à donner. Ça tombe bien puisqu’on les a rencontrés fin novembre à la Maroquinerie, à l’occasion de la première des Mind Your Head, concerts organisés à l’initiative de Mowno. Alors, « Aeroplanes« , leur album à sortir en ce mois d’avril, se dessinait sérieusement, assez pour que cette entrevue soit encore à l’ordre du jour et que chacun de leurs mots ait encore assez de poids et de signification pour qu’ils soient publiés.

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Quoi de neuf depuis la sortie de « 100% Hate » il y a un an?

Fred: Déjà, on a pas mal tourné avec ce maxi. C’était une première pour nous, mais comme en ce moment c’est ce qui arrive à la plupart des petits cons qui n’ont jamais sorti d’album, on s’est dit qu’on allait faire pareil. Donc pas mal de lives jusqu’à ce qu’on décide de lever le pied pour se concentrer sur la musique.
JB: Par rapport à d’habitude, on a vraiment passé beaucoup plus de temps en studio. Ça nous a permis de resserrer les liens avec Tigerbass, de leur filer quelques remixes d’artistes maison comme Kid606 par exemple. C’est vraiment un très beau label qui ferait presque de l’ombre à Tigerbeat6. A part ça, on a bossé sur un tas de sons et on devrait profiter de 2010 pour sortir pas mal de disques.
Fred: On s’est fait remixer aussi, mais surtout on a pris le temps de se poser pour nos travaux à venir. « Aeroplanes » doit sortir en début d’année sur Ascetic Music, on a un autre album en prévision sur le label Cock Rock Disco de Jason Forrest, un projet un peu moins sûr pour un label des pays de l’Est… On reçoit plein de demandes de labels depuis qu’on a signé sur Planet Mu.
cita14JB: C’est marrant parce que c’est la crise du disque, les labels sont en train de fermer ou de devenir des labels digitaux, les distributeurs se cassent la gueule un par un, et bizarrement, on a jamais eu autant de demandes pour sortir des disques physiques. Ça me fait un peu penser aux musiciens indépendants des années 90: tous les ans, ils sortaient cinq ou six disques très mal distribués mais qui avaient tous une espèce de valeur collector. Je me dis que si on revient à ça pour des labels qui tirent à cinq cent ou mille exemplaires, et que le digital est derrière pour relayer, finalement c’est peut-être la meilleure façon d’opérer pour des groupes comme nous. Donc en ce moment, ça va plutôt bien pour dDamage, on a toujours pas trouvé de deal d’édition chez un gros publisher, on a toujours pas signé en major, mais on s’en bat les steaks. On tourne, on sort des disques et ça marche plutôt bien. On ne va pas se plaindre.

dd2L’actualité à venir, c’est donc la sortie de « Aeroplanes » début 2010…

JB: La sortie a été repoussée, on sait pas encore très bien quand ça va arriver mais sûrement aux alentours de mars (le 19 avril finalement, ndlr). Le problème quand tu veux sortir un disque dans de bonnes conditions, c’est que ça demande un minimum de préparation derrière. Pour l’instant, les gens ne sont pas prêts. Donc plutôt que de flinguer la sortie de l’album, ils préfèrent retarder l’échéance. On n’a pas le choix, et on s’en branle.
Fred: C’est un projet sur lequel on bosse depuis pas mal de temps. Il y aura sûrement une vidéo ou deux à l’appui, des teasers qui vont tourner… L’album nous tient à coeur, c’est une espèce de rassemblement d’invités qui n’ont pas grand chose en commun sinon le fait de travailler avec nous: Bomb The Bass, Jon Spencer, Krazy Baldhead, le rappeur Agallah, Tes… Il y a vraiment de tout sur « Aeroplanes »: des chansons rock, des chansons un peu calmes et electro, des trucs un peu plus hip-hop. C’est un album assez bigarré au final.
JB: Un album assez bigarré ouais! Avec un petit côté Jean-Marie Bigard qui a des choses à dire sur la conspiration du 11 septembre.

Fred: On a aussi d’autres trucs qui sortent, par exemple un de nos remixes pour un artiste Shitkatapult, ou encore un morceau sur la compil’ chinoise « Top Bass Inside Beat » (sur le label Shanshui ndlr) avec Kid606, C.L.A.W.S., Knifehandchop…
JB: D’ailleurs, c’est assez bizarre cet engouement des labels Russe et Chinois pour les artistes occidentaux. Jusqu’à présent, ils étaient dans des territoires jamais distribués par les distributeurs indé, et aujourd’hui avec le digital ils se mettent à la mode. Le digital permet d’avoir une force d’impact sur le monde entier, donc on ne va pas se priver, on va en profiter pour sortir des disques avec des artistes qu’on aime depuis dix ou quinze ans, des trucs tirés à cinq cent exemplaires qu’on vendra uniquement à Moscou ou Hong-Kong, juste pour la forme et la bravoure. Je pense vraiment pas qu’on devienne des super stars grâce à ça, mais puisqu’il y a des connards qui arrivent en nous demandant « on sort un disque?« , on leur répond qu’on a des morceaux, donc on y va!
cita22Fred: Le label Russe dont je parlais tout à l’heure veut sortir un album de dDamage. Il a déjà sorti des trucs d’Existereo, de Subtitle, un album de Crunc Tesla… Autant de gens avec lesquels on a travaillé et qui lui ont permis de découvrir notre musique. Donc, si ça se trouve en 2010, on sortira trois albums.
JB: C’est fini la perestroïka, maintenant les mecs se font plaisir.
Fred: Et puis c’est des beaux albums. Pour « Aeroplanes », on s’est pris la tête, il y a un livret seize pages, il y a un fourreau… Dis moi s’il y a des gens qui sortent des albums avec des fourreaux! Tu vois le fourreau que tu mets par dessus avec une autre couverture? C’est pas du foutage de gueule. On a rien contre le digital, mais là ce sont des gens qui font bien leur travail, même s’ils découvrent dDamage un peu sur le tard. On est tout le temps en train de faire des morceaux, donc toute cette demande on peut y répondre, pour l’instant on peut donner le change. Alors que sur ce putain de marché du disque en ce moment, c’est la merde!

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Le titre de l’album, « Aeroplanes », laisse penser qu’il serait un indigne successeur de « Shimmy Shimmy Blade« …

JB: « Aeroplanes », c’est un album écrit en fait, dans le sens où il y a un vrai travail de composition et pas simplement de l’envoi de pâté – comme les maxis quatre titres de mecs français qui font de l’electro. On tenait vraiment à faire du songwriting et à collaborer avec des gens qui créent quelque chose. Le but, ce n’était pas de faire dans l’electro-rap, l’electro-dancefloor, l’electro-mes-couilles. C’est peut-être pour ça qu’il y a un côté calme sur l’album, même si on retrouve quand même quatre ou cinq morceaux bien vénères dessus. De toute manière, chaque fois qu’on sort un disque, les gens nous disent qu’il est vraiment super différent du précédent, et c’est normal pour nous. Tant qu’on nous dit ça, on n’a pas de crainte à avoir! Ça prouve qu’on a toujours l’envie de se remettre en question, et de faire des choses différentes. La satisfaction, c’est quand on nous dit que c’est plus comme avant, mais qu’on reconnaît quand même notre patte. Là c’est cool, parce que si on continue à faire de la musique, c’est justement pour faire des choses différentes, c’est ce qui nous excite. L’idée, c’est de faire des choses nouvelles sans pour autant se travestir. Donc ouais, « Aeroplanes », ça ressemble pas du tout à « Shimmy Shimmy Blade ».

La nouveauté sur le précédent, c’était le travail des voix avec les rappeurs. Quelle était votre démarche pour « Aeroplanes »?

cita32JB: Il y a aussi pas mal de vocaux, mais c’est pas de l’ordre du rap.
Fred: On a voulu travailler avec plein de gens différents: Mochipet qui vient de Oakland, qui est Chinois, qui a une tête ronde de pamplemousse, Kumisolo qui est japonaise, Christ qui est à la base de la formation Boards Of Canada
JB (interrompant): Et qui a aussi une tête de pamplemousse, donc là on peut y voir une espèce de point commun chez les gens avec lesquels on bosse.
Fred: Il y a Tes qui était aussi sur « Shimmy Shimmy Blade », Bomb The Bass, Krazy Baldhead qui est sur EdBanger
JB (interrompant): Chauve! Pamplemousse!
Fred: Le truc c’est qu’on voulait travailler avec des gens dont on est fan, mon frère et moi. Jon Spencer Blues Explosion par exemple. Pareil pour Tim Simenon, il nous a dit qu’il aimait notre musique alors que nous on adore ce qu’il fait depuis 1987! La nouveauté sur « Aeroplanes », c’est d’avoir travaillé avec ces gens-là.
JB: On n’est pas parti dans la même optique que pour « Shimmy Shimmy Blade », c’est-à-dire faire appel à des gens pour qu’ils posent sur nos instrumentaux. Là c’est vraiment un travail de collaboration, de mélange de textures sonores, de lignes de synthés, il y a plus un côté « on va faire de la musique ensemble« . Avec Bomb The Bass par exemple, ce n’est pas qu’un apport de voix, c’est vraiment un travail de collaboration, il y a presque un côté fusionnel.
dd5Fred: Pour « Shimmy Shimmy Blade », on allait dans le studio avec des rappeurs. Là, c’est plus un truc de musiciens. C’est peut-être aussi pour ça qu’au final il y a des trucs plus calmes, le travail sur la voix n’a rien à voir cette fois-ci.
JB: Alors que sur le dernier, on voulait juste envoyer la purée, et on l’a envoyée effectivement. Là, il y a un côté écriture de chansons. On n’est pas dans le même processus démonstratif que sur « Shimmy Shimmy Blade ». Même si je suis très fier de cet album, il a quand même un petit côté « regardez, on fait un truc avec des rappeurs et on en fait un album entier« . J’ai pas de problème avec ça, on l’a vraiment fait d’une manière qui me satisfait complètement, mais tu peux pas recommencer une deuxième fois. Donc, dès le départ, l’idée était de travailler différemment avec des gens différents.
Fred: Mais « Shimmy Shimmy Blade », c’était pas juste pour dire « ouais, on va travailler avec des rappeurs« ! On continue de travailler avec des rappeurs, c’était pas une mode, on a tourné avec Existereo pendant un an, on a travaillé avec Bigg Jus, avec Tes, avec pratiquement la moitié des gens qui sont sur l’album. On entretient toujours de bons rapports avec eux, et sur « Aeroplanes », on retrouve aussi des rappeurs. On continuera de bosser avec eux et aussi avec des mecs qui font du rock, de la musique électronique. N’importe, on ne va pas se fermer à un truc. « Aeroplanes », c’est une ouverture à des publics qui ne se connaissent pas vraiment mais qui connaissent nos albums précédents: pour ceux qui ont aimé notre deuxième album assez rock noise indé, pour ceux qui adorent les trucs plus electronica sur Planet Mu, ceux qui ont apprécié « Shimmy Shimmy Blade »… Il y a un peu de tout, c’est comme un grand plateau de fromages avec du munster, de l’emmental et Krazy Baldhead.

« Aeroplanes », c’est donc le premier projet d’une longue série. Vous avez un calendrier en tête pour le reste?

cita4JB: On a aussi un disque en prévision sur un label Marseillais, un maxi vinyl sur Clapping Music, un EP digital chez Tigerbass… On a constamment de la demande en ce moment, donc on fonce. Le calendrier 2010 est surchargé, n’importe quel distributeur nous dira que c’est injouable, mais on en a rien à foutre. C’est éparpillé dans plein de pays différents, donc ceux qui veulent nous suivre n’ont qu’à acheter en digital, ou commander le support physique sur Internet, ou pirater… On s’en fout! Tu crois que je vais vivre sur les royautés de nos ventes de disques? Tu crois que je vais payer mon loyer avec ça? Non! On a de l’argent de poche qui tombe, et c’est très bien comme ça. Mais c’est avec les concerts qu’on se fait du pognon, donc plus on a d’actualité et mieux c’est.
Fred: Clapping Music, c’est aussi un beau projet, c’est du vinyl, donc ça prouve qu’il y a encore des mecs motivés pour sortir de beaux objets. Le thème c’est « Bomb The Bass Vs dDamage », et là-dessus on mettra le morceau avec Jon Spencer dispo sur « Aeroplanes », et aussi un inédit avec Jack Dangers, membre de Meat Beat Manifesto. Au final, ça donne un super bel objet rempli de collaborations improbables. C’est du rock à la sauce dDamage.

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Vous en êtes où dans vos rapports avec les labels?

Fred: On ne pense jamais à un label précis quand on bosse sur un album. Par contre, on sait dans quelle direction on veut aller, et sous quelle forme on veut le présenter au public. Avant de signer sur Planet Mu en 2004, les choses étaient différentes pour nous. On était encore au stade d’envoyer des démos, alors qu’aujourd’hui ce sont les gens qui viennent écouter ce qu’on fait. Du coup, on sort plus où moins ce qu’on veut sans aucune pression des labels, à quelques exceptions près comme le « 100% Hate » par exemple. En l’occurrence, les gens de chez Tigerbass ont écouté nos compos, ils en ont repéré quelques-unes un peu dancefloor et donc on a axé le maxi sur ce truc spécifique.
JB (interrompant): Et encore, au moment où il les ont choisi, les morceaux existaient déjà. La ligne directrice du label, c’était de sortir un disque dancefloor. Mais pour autant, on ne s’est pas amusés à faire des morceaux sur commande. Ils existent, ils les choisissent et ils les sortent. Là où ça devient hallucinant, c’est quand tu appliques cette manière de bosser à la profusion de sorties dont je parlais. C’est-à-dire que dans l’année ou l’année et demie qui arrive, on va se retrouver à sortir cinq ou six disques dont pas un n’a été fait sur mesure pour un label. En ce moment, la demande pour sortir nos trucs dépassent toutes nos espérances. Et à partir du moment où on est dans cette stature là, qu’est-ce qu’on en a à foutre de faire une turbine pour signer en édition chez machin? Qu’est-ce qu’on a à foutre d’avoir un morceau playlisté par Dj Mes Couilles? Les morceaux qu’on fait seront de toute manière playlistés par Dj Mes Couilles.
cita5Fred: Et Dj Mes Couilles, c’est pas des pâtes au thon.
JB: Je veux pas être irrespectueux face à Dj Mes Couilles.
Fred (interrompant): Moi, je veux être irrespectueux!
JB: Il se reconnaitra, il existe, mais le truc c’est qu’il nous suit et que ce n’est pas nous qui essayons de l’agripper. C’est comme ça qu’on fait de la musique, et j’espère que ce sera toujours comme ça. A partir du moment où on change d’avis là-dessus, je pense qu’il faudra se poser des questions et peut-être arrêter de sortir des disques.

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Tous les deux, vous avez des activités parallèles à dDamage. Est-ce que vous avez profité de l’année écoulée pour bosser dessus?

Fred: JB est beaucoup plus productif que moi, il a déjà sorti un album (« Alien Folk Trash » sur le label Autrichien Angelika Köhlermann, ndlr) et il arrive encore à faire des trucs tout seul, notamment des bandes originales de films. En ce qui me concerne je fais carrément plus rien en solo. Pour ce qui est de la musique, ça se limite à dDamage et c’est ce qui occupe la moitié de mon temps. L’autre moitié, je m’en sert pour écrire. J’ai sorti deux bouquins sur le Rap (« Combat Rap » I et II, ndlr), je bosse pour des magazines, des webzines, des revues littéraires… En tout, je dois écrire pour huit ou neuf magazines en indé, mais ce sont surtout des trucs spécialisés qui tournent autour du Rap français ou américain.

Photos live: Benoit Beauchaine

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