Interview croisée – Take & Free The Robots, united states of beats

Ce soir là, deux des plus excitants beatmakers de la scène de Los Angeles sont programmés à De Kreun (Courtrai, Belgique), une salle petite mais costaud qui propose depuis plusieurs années une programmation pointue et souvent exclusive dans le pays. Take et Free The Robots envoient du rêve américain de derrière leurs machines, à travers deux sets exemplaires: organique, puissant et atmosphérique pour l’un, dur et salement dancefloor pour l’autre. Derrière leur masque de génial producteur, deux mecs réceptifs qui n’ont rien à cacher. Interview croisée…

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Chris, on ne te connait que depuis ton album « Ctrl+Alt+Delete« . As tu joué dans des groupes ou sous d’autres pseudonymes avant ça?

Free The Robots: Oui, j’ai commencé en tant que DJ. Je creusais, et au fur et à mesure, j’étais de plus en plus intéressé par la musique. Je me suis mis à jouer des instruments plus traditionnels comme la guitare et la basse. Puis j’ai intégré des groupes de punk, il y avait une scène de fou là où je vivais. Quand tu vis dans un endroit aussi ennuyeux, tu essayes de comprendre le moindre soupçon de culture qu’il y a autour de toi. Les punk kids et les hip-hop kids commencèrent à s’afficher ensemble. C’est comme ça que j’ai commencé à jouer dans des groupes des deux styles, à élargir mon champ d’action.

Et quand as tu commencé Free The Robots?

C’était en 2004. C’était un side-project à la base. Je jouais dans un groupe à l’époque, et j’essayais d’expérimenter des trucs avec eux, de voir ce qui pouvait sonner. C’était du rock progressif expérimental, et je me suis mis à me prendre plus au sérieux. Pour faire quelque chose comme Free The Robots, il faut entrer dans une démarche personnelle, j’avais envie de tester différentes choses.

Free The Robots – « Select/Start »

Tu voulais être seul?

Oui, c’est génial de jouer dans un groupe, il y a cette synergie, cette capacité à s’améliorer mutuellement. Mais à un moment, tu peux te sentir coincé avec les gens avec qui tu bosses. Je voulais expérimenter plus, amener ça plus loin. Et la meilleure chose à faire pour y arriver, c’était juste de le faire moi même!

alpha7Et toi Sweatson? Quelle est l’histoire de Take?

Take: Je vais essayer de faire court. J’ai aussi joué de la guitare et de la basse dans des groupes quand j’étais adolescent. Plus tard, j’ai découvert le hip-hop, et j’ai commencé à mixer. C’est devenu du sérieux à partir de 1996/97. Je collectionnais les disques de hip-hop, j’apprenais le travail de DJ, puis j’ai eu envie de faire la musique moi-même, produire les beats que j’entendais. J’avais une boîte à rythmes, un sampler, et j’apprenais à comprendre comment faire du hip-hop. En parallèle, j’ai toujours été super ouvert à d’autres genres musicaux: jazz, rock, heavy metal, musique classique… Du coup je me suis un peu senti limité avec le hip-hop, et je voulais étendre l’idée de hip-hop, en y insufflant toutes mes idées relatives à la musique. C’est ce que le nom Take signifie. Ca n’est pas pour « I wanna Take your money« ! La musique est mon vecteur pour faire passer des choses, je les « prends » et les fait passer dans mon filtre. Mon premier disque est sorti en 1999, donc ça fait longtemps que je raisonne de cette manière!

Take – « Neon Beams »

Free The Robots, sur ton dernier album, on peut entendre des influences Jazz (« The Eye »), 8Bits (« Select/Start »),  orientales (« Turkish Voodoo »), Gypsy (« Wandering Gypsy »). Quelles sont tes influences?

Free The Robots: Un peu tout ça! J’adore le jazz, le funk, le rock psychédélique, la musique turque… Voilà une grosse partie de mes influences, mais plus je découvre de nouveaux sons, plus j’ai envie de creuser et de m’en inspirer.

Tu as quoi dans ton iPod?

Beaucoup de jazz, des trucs tranquilles. J’essaye de ne pas écouter de beat music, de dubstep et ce genre de choses. Je suis un « headphone-music-guy », tu vois!

Take, j’ai lu ta biographie sur ton website, dans laquelle tu décris ton son comme une « musique qui prend ses racines dans le hip-hop, mais dans un vaisseau se dirigeant vers un monde meilleur »! Qu’est ce que ça veut dire?

Take: L’une de mes plus grandes influences est le hip-hop. Je le prends et l’emmène dans un nouvel endroit. Quand cette phrase a été écrite il y a quelques années, je sentais que le hip-hop stagnait, craignait un peu. Je voulais emmener cette musique au niveau supérieur, l’expérimenter, sans rester enfermer dans la formule de base.

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Comment as tu choisi les remixeurs de « Only Mountain« ? Des potes?

Oui, uniquement des potes! J’aime leur musique, et pour être honnête, il y a d’autres remixes qui ont été fait mais qui ne rentraient pas dans le contexte de l’album. Il y a Teebs, Shlomo, Architect… On a du retirer ces morceaux, non pas parce qu’ils n’étaient pas bons, mais je voulais que ça puisse s’écouter comme un vrai album. Je les ai choisis parce que je trouve qu’ils apportent chacun une touche spéciale en remixant mes morceaux.

Take – « Before You Think » (Free The Robots Remix)

Par exemple, il y a un remix de Free The Robots. Qu’aimes tu dans son travail?

J’aime bien le côté « dur » de sa musique. Ce que j’aime beaucoup dans son approche, c’est qu’on peut sentir dans ses morceaux qu’il ne se force pas, il a son propre son et tu sens que ça vient du coeur et de l’âme. Je pense que Chris et les autres remixeurs de l’album ont vraiment un son propre à eux-mêmes et c’est très important pour moi. Tu sais, dans la scène Beat Music, il y a de plus en plus de sons qui commencent à se ressembler, ça devient déjà une formule, il y a trop de trucs à la Flying Lotus, Samiyam

Et toi Chris, qu’apprécies tu dans la musique de Take?

Free The Robots: Son côté atmosphérique et massif à la fois. C’est très mélodique, ça n’est pas que des beats, c’est carrément des chansons. C’est novateur, il y a des beatmakers et des… songwriters, comme Take!
Take: Merci! (petite accolade, ndlr)

Chris, peux tu nous en dire plus sur le Crosby?

Free The Robots: Le Crosby est le bar-restaurant que j’ai ouvert il y a trois ans. En parlant de ça, je vais louper le troisième anniversaire à cause de cette tournée  J’ai eu une opportunité et j’ai sauté dessus. Je vis au sud de Los Angeles. C’est un endroit où les gens ne vont pas trop, mais il y a une scène artistique émergeante. Et j’aime bien inviter des artistes de L.A. ou du monde entier pour exposer leurs œuvres dans mon resto. Et moi je contribue au côté musical de l’endroit. J’aime l’équipe, les chefs sont incroyables, et c’est une vraie famille!
Take: C’est aussi un bar live.
Free The Robots: Oui, on y organise des concerts. Pour moi, c’est énormément de boulot, mais comme il y a 24 heures dans une journée…
Take: Je sais pas comment il fait ! (rires). Il a Free The Robots, il est manager d’un bar-restaurant, il organise des évènements musicaux… Je ne vois pas comment c’est possible…
Free The Robots: Je ne me repose pas beaucoup… C’est psychotique. Je devrais allumer un cierge pour que ça continue comme ça, mais je prends beaucoup de plaisir, et je trouve ça bien d’avoir la possibilité de partager avec les gens ce que je pense être la vraie drogue. C’est assez nouveau, c’est un Orange County! Et c’est bien d’être un « starter » à ce jeu.

Free The Robots

C’est donc une combinaison entre l’art, la musique et la nourriture… Quel est ton plat préféré?

Oh mon Dieu… En top 3 je dirais la sole, le… Ah le nom m’échappe, je devrais savoir, c’est mon bar! Une soupe avec des fruits de mer… Et le filet mignon!

Et toi Take?

Take: Waow, c’est dur parce que je suis aussi un chef. Si je ne faisais pas de musique, je serais sans doute en train de cuisiner et d’ouvrir un restaurant. Je suis un fishman, j’aime beaucoup le poisson, les légumes… Honnêtement, je ne peux pas vraiment répondre à ta question!

Revenons donc à la musique. Take, tu as sorti des morceaux et des EPs sur de nombreux labels différents. Pourquoi bouges tu de label en label comme ça? Est ce que tu es à la recherche du meilleur?

Je ne pense pas que le label parfait existe. Je suis fan des nouvelles expériences, et changer de label est une manière de construire de nouvelles choses, avoir de nouvelles relations. J’aime ce genre d’expérience, je m’ennuie très facilement tu vois. Je veux rencontrer de nouvelles personnes, toucher de nouveaux marchés, sortir des disques sur d’autres labels. Ça ne m’intéresse pas de signer un contrat pour trois ou cinq albums. En général, je signe des deals pour un disque, et si ça se passe bien, on peut envisager de continuer ensemble. Mais ça n’est jamais une fin malheureuse dans la relation, c’est juste que j’aime bouger. Tu n’aimes pas manger la même chose tous les jours, visiter les mêmes pays chaque fois que tu voyages…

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Et comment êtes-vous arrivés chez Alpha Pup?

Le boss, c’est Daddy Kev, et il s’occupe aussi du Low End Theory, un club de Los Angeles. Cet endroit est une espèce de point de rencontre pour tous les producteurs, les music-makers, les DJs… C’est une communauté. Daddy Kev était un fan de ma musique, et il m’a dit qu’on devrait faire un truc ensemble. Let’s do it!
Free The Robots: J’ai aussi rencontré Daddy Kev pour la première fois au Low End Theory. C’était via mon pote The Gaslamp Killer, qui y mixait depuis des années. Il me l’a présenté et m’a aussi mis devant Prefuse 73, et c’était mon premier show sous le nom Free The Robots! Après le concert, il m’a dit qu’il fallait que l’on fasse quelque chose. Depuis ce jour là, Daddy Kev est un peu mon père spirituel, et musicalement parlant pour moi ça a du sens de travailler avec lui.

Il y a définitivement un nouveau mouvement hip-hop à L.A. Comment expliquez-vous cela, qu’y a t-il dans cette ville qui connecte tout le monde autour de cette scène, le « L.A. Beat »?

Free The Robots: Oui, il y a effectivement cette synergie entre tous les artistes. Il y a ce respect mutuel pour chacun, tout le monde aime le son de l’autre et le joue, en fait la promo. C’est une belle communauté! Ce qui se passe à L.A. est cool. Tout le monde est pote, se file un coup de main, c’est pourquoi cette scène est en bonne santé et évolue rapidement!

Mais pourquoi ce type de son?

Euh… Bonne question! (rires) Je ne saurais pas te dire, mais je pense qu’il y a pas mal de nerds qui partageaient tout. Myspace a joué un rôle très important dans le développement de cette scène. C’est vrai que c’est assez fou, il y a tellement de producteurs dans ce style maintenant.

Quelle est votre formule live?

Take: J’utilise un Akaï MPD32 et un laptop avec Ableton Live. Parfois j’ai un iPad, un clavier midi… Je joue ma musique, le son des potes ou d’autres artistes que j’aime.

Free The Robots & Take

Tu ne joues pas uniquement tes morceaux? C’est un mélange entre live et DJ set?

Exactement. C’est chiant de jouer tout le temps ses propres morceaux. C’est plus fun quand tu joues la musique d’autres artistes, ça rend le set plus dynamique. C’est une sorte de remix géant. Tu sais, tu écoutes tellement ta propre musique quand tu la crées que parfois… tu n’as plus envie de l’entendre! Je déteste ma musique! (rires)
Free The Robots: Pareil que monsieur Take! Il est un peu plus technique que moi, mais j’apprends encore et je prends du plaisir!
Take: Il fait ça bien!
Free The Robots: Parfois on est deux sur scène. Sur le premier EP, il y a un côté plus jazzy, et j’ai un pote qui jouait du clavier. Avec le nouvel album, j’avais envie de le prendre avec moi, mais tu sais, ça devient compliqué quand tu voyages autant…

Je pense que beaucoup de MCs aimeraient rapper sur tes beats… Pourquoi ne fais-tu pas appel à eux?

Oh, j’aimerais beaucoup! En parallèle, je travaille sur d’autres projets avec mon pote Nocando, Busdriver, d’autres mecs de L.A… Free The Robots est un projet plus instrumental, mais je fais toujours des beats pour des MCs! Le hip-hop est une partie de ma vie et le restera toujours.

Et toi Take, as tu pensé à inviter des MCs ou des musiciens sur tes morceaux?

Take: J’adorerais! Je suis en plein dans le process, j’essaye de trouver les bonnes personnes. Je suis très exigeant à ce sujet. Je cherche des voix féminines…

As tu déjà des idées?

Non, pas vraiment. Les seules idées que j’ai, ce sont des gens qui jouent ou chantent déjà dans des groupes, et ils sont devenus trop gros pour rejoindre mon projet. Pour ceux et celles qui lisent cette interview, si vous êtes intéressés pour collaborer avec moi, contactez moi, je suis facile à trouver sur le net! Envoyez moi du matos, envoyez moi votre musique, je suis prêt à vous entendre, en particulier votre voix…

alpha2J’adore l’artwork de vos albums, cette grande main pour Free The Robots, et cette forme abstraite et colorée pour Take. Y a t-il un sens caché chez chacun d’eux?

Free The Robots: La main? Aucune signification! (rires). C’est une image que j’ai trouvé dans une encyclopédie. Mais si tu regardes, c’est une main ouverte, on voit les veines, ça pourrait être celle d’un robot! On dirait la main de Terminator… Mais ça n’a aucun sens, c’est juste que j’aimais bien! Je pense que ça arrive à tout le monde d’aller sur le net, de trouver par hasard une image cool et l’utiliser simplement sans texte, sans rien d’autre. J’aime la couleur, ça colle avec le côté dark du disque.
Take: La mienne a été faite par une amie artiste, Aili Schmetz. Elle est super, je suis un gros fan de son travail. Je lui ai demandé si elle voulait contribuer à mon album. Elle m’a invité dans son studio, j’ai vu ses peintures et j’ai flashé sur cette pochette. Pour moi, c’est celle qui représentait le mieux ma musique. C’est calculé, abstrait et atmosphérique en même temps. Ça montre la balance entre la confusion et la beauté. C’est un peu ce que représente le titre de l’album, « Only Mountain« . Je l’ai composé à un moment de ma vie où il se passait plein de choses. Ce titre vient du fait que j’étais triste, déprimé, et quand je regardais autour de moi, la seule chose que je pouvais voir, c’était cette montagne. Une montagne que je devais franchir pour me sortir de là.

Et toi Chris, d’où vient le titre « Ctrl+Alt+Delete »?

Free The Robots: C’est plus drôle en ce qui me concerne. J’ai composé cet album sur un ordinateur vraiment merdique que j’avais depuis 1998. Il plantait tout le temps, c’était ce qu’il y avait de pire au monde pour terminer mon album. Tu ne t’imagines même pas combien de fois j’ai du taper Ctrl Alt Delete… Non stop! Et, à un moment, je me suis dit: « Dude, ça ferait un titre mortel pour un album!« . Et il y a un lien avec le nom Free The Robot. Quand tu presses ces trois touches, c’est comme si tu libérais…le robot! (rires) Et Daddy Kev a trouvé ça cool aussi, donc on l’a adopté!

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2 réponses à Interview croisée – Take & Free The Robots, united states of beats

  1. Eric 5 mai 2011 à 22 h 45 min #

    Super, merci pour l’interview, quelques éclairages précieux (musical et visuel !) pour rentrer dans l’univers des ces deux fous derrière leurs machines… a voir live car free the robots envoie le pâté !

  2. François 3 juin 2011 à 21 h 27 min #

    Merci Eric! Super en live, mais de mon côté j’ai préféré Take, plus pur, plus carré…

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