Interview – C2C, carré d’as

Lille accueille pour la première fois C2C, quatuor de turntablists triple champion du Monde DMC. Un seul excellent EP à son actif et l’Aéronef affiche déjà complet pour assister à un concert d’un autre genre. Une fois n’est pas coutume dans ce genre de prestation, la musique prend le pas sur la technique dans un live show dancefloor où chaque morceau possède sa petite originalité, qu’il s’agisse de vidéos intelligentes, de bastons de scratches, de mixes à huit bras ou de rap inattendu. Avant qu’ils prennent la route des festivals, nous tirons de leur sieste ces quatre modestes DJs pour leur poser quelques questions. A ma gauche Pfel et Atom (Beat Torrent), et à ma droite 20Syl et Greem (Hocus Pocus)…

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Pfel: Désolé, on était en tournée aux Etats-Unis et au Japon, on a toujours ce petit coup de barre de 18h depuis quelques jours…

Comment c’était la tournée?

20Syl: C’était assez ouf mais rapide, une espèce de tour du monde en trois jours.
Pfel
: C’est vrai que le Japon est toujours un peuple super accueillant. Quand on arrive là-bas, c’est toujours un plaisir. Hocus Pocus y sont allés plusieurs fois, et on a eu la chance d’y aller avec C2C il y a sept ans déjà pour juger les compétitions nationales DMC. Chaque fois, l’accueil est top, les mecs sont adorables…

Votre premier titre DMC date de 2003, ça fait une quinzaine d’années que vous vous connaissez… Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de sortir un disque?

cita120Syl: Ça, c’est la grande question qui revient tout le temps! C’est simplement dû à nos projets respectifs qui ont pris de la place, qui ont eu du succès… Donc on n’avait pas envie de tout arrêter pour C2C, et on n’avait pas non plus envie de l’abandonner. Donc on l’a juste mis temporairement de côté pour laisser mûrir le truc dans nos têtes. C’est vrai que c’est un projet sur lequel on travaillait sur des périodes très courtes et pour quelque chose de très précis, c’est à dire les championnats. Finalement, je pense que c’est bien qu’on ait laissé tout ce temps et qu’on ait fait mûrir nos projets respectifs pour arriver avec de l’expérience et une envie de renouvellement sur C2C.

Avez-vous encore un peu de temps pour vos projets ou êtes-vous à 100% sur C2C?

Pfel: C’est vrai que, en ce moment, on est très pris par ce projet, notamment par le live qu’on a aussi mis du temps à construire après la phase album. Tout ça est très prenant. Donc comme disait Sylvain, on a mis en standby les autres projets, mais il nous arrive de faire des petits one shot, par exemple au Japon. Hocus Pocus est allé y faire un concert, on était dans le sillage, donc on a fait une date avec Beat Torrent. C’est un peu au coup par coup, et même si on calcule pas vraiment, il y a toujours des petits trucs qui se passent. On continue à sortir aussi quelques remixes de notre côté avec Beat Torrent, et il y a de l’actu en ce moment aussi chez Sylvain.

c2c2Pensez-vous qu’un groupe a forcément besoin d’un disque pour exister?

Atom: Oui, c’est un peu la règle à la base. Mais elle est de moins en moins valable aujourd’hui. Il y a plein d’artistes qui existent, qui sont reconnus, et qui n’ont sorti soit que des morceaux sur internet, soit que des EPs. On en parlait tout à l’heure: aujourd’hui, tu as l’impression que certains artistes ne sortent même plus d’albums…
20Syl: Oui, que des maxis. En tous cas, même si ça n’est pas un disque physique, je pense que c’est indispensable d’avoir un format quel qu’il soit – qu’il s’agisse d’un format court ou d’un album – pour avancer dans une carrière musicale. Si à un moment tu veux faire des tournées, ton agent ou ton tourneur va avoir besoin d’un support pour promouvoir ta musique et réussir à vendre le spectacle. Le cycle normal est de faire un disque et d’enclencher ensuite une tournée. Alors aujourd’hui, le disque prend plusieurs formes: il y a le physique que l’on décline plus sous forme de vinyl, qui s’adresse à une cible particulière comme des DJs, et il y a le côté digital pour le grand public.
Pfel: C’est vrai qu’on a l’impression que ça varie suivant le style de musique. Dans la musique électronique, c’est plus l’avènement du single, il y a beaucoup moins d’artistes qui se lancent dans un projet d’album. Il y en a toujours quelques-uns mais, en général, ils sortent plutôt single sur single. Dans le hip-hop et le rock, l’album est encore très marqué.
20Syl: Avec le type de consommation, et l’évolution du public et des technologies, les gens ont plus tendance à se tourner vers des formats courts, parce que c’est quelque chose de simple, d’efficace, qui ne va pas être cher… Finalement, l’album en lui-même n’a plus grand intérêt, à moins d’avoir un concept que tu as envie de décliner en format long, ou d’avoir une histoire à raconter. A part ça, on revient un peu au format vinyl des années 70/80, quand tu avais deux faces avec trois titres sur chaque. C’était un peu ça les albums de l’époque.
Atom: Et puis tu n’avais pas le choix en fait. Aujourd’hui, tu peux acheter un seul morceau de l’album alors qu’avant, tu étais obligé d‘acheter le cd quand le morceau ne sortait pas en single. Maintenant, tu peux le choisir sur iTunes et compagnie.
20Syl: C’est souvent le format qui a dicté la manière de faire des albums. Quand le cd est arrivé, c’était 74 minutes qu’il fallait remplir. A l’époque du vinyl, c’était 12 minutes par face, donc tu ne pouvais pas faire des albums hyper longs. Là, j’ai l’impression qu’on revient à quelque chose de plus condensé où l’on va sélectionner des titres peut être plus forts, et ou il n’y aura plus de morceaux pour venir combler les vides!
Pfel
: Et tout ça conditionné aussi par les radios…

Un album est prévu à la rentrée si je ne me trompe pas…

20Syl: Ouais carrément, on a la matière. Pour le coup, c’est l’artistique qui dicte les choses. On a suffisamment de morceaux, sinon on aurait très bien pu sortir un second EP. On a des bons titres, on a de quoi étirer un propos sur une soixantaine de minutes, donc on le fait.

Votre EP « Down The Road » est un bon petit mélange entre funk, house, blues, et hip-hop… Est-il une sorte de bande-annonce pour l’album, le reflet de ce que l’on va pouvoir entendre en terme de diversité?

cita2Atom: Il y a encore d’autres surprises sur l’album, des choses qu’on ne peut pas voir sur l’EP, comme des invités. On a des morceaux avec des featurings musiciens ou chanteurs. Quant aux styles musicaux, tu pourras entendre d’autres influences.
20Syl
: C’est différent. Mais l’EP est une première marche qui emmène vers quelque chose d’encore plus ouvert, qui touche beaucoup plus de styles et sur lequel on s’est donné une liberté encore plus grande. L’EP reflète vraiment le truc un peu spé qu’est C2C, le côté musique faite aux platines, le côté électronique. C’est un EP en mode geek, l’album est plus ouvert.

Personnellement, je trouve que l’EP est déjà très ouvert!

20Syl: C’est vrai, mais on va encore plus loin!

Question inévitable que l’on doit vous poser fréquemment: qu’avez-vous à dire à ceux qui vous comparent systématiquement à Birdy Nam Nam?

Atom: Écoutez les deux albums, et faites la différence!
Pfel
: Même si dans la forme les deux groupes sont assez identiques (quatre DJs et des platines), ça n’a pas grand-chose à voir dans le fond. Et dans la configuration live, on a aussi essayé de se démarquer un maximum en cassant les codes qui étaient établis chez les DJs. On les invite à venir nous voir et nous écouter.

c2c4C2C, ça s’écoute en club, dans une salle de concert, ou les deux?

20Syl: Tout dépend des titres.
Atom: Disons que si tu veux écouter C2C joué par C2C, ça sera plus en salle de concert. Après, il y a peut-être des DJs qui jouent du C2C en club, mais c’est vrai qu’on est plus dans cette idée de tourner comme un groupe, d’avoir un live-show, de tourner dans des salles de concert, et pas dans des clubs.
Pfel: On a justement joué un petit « Down The Road » dans un club au Japon, ils ne connaissaient pas, c’est passé nickel. Bon, je l’ai quand même mis à +6. (rires)
20Syl
: La notion de spectacle est importante dans ce que l’on est en train de construire. Quand tu joues en club, les gens peuvent ne pas voir le DJ, et ils ne passeront pas forcément une moins bonne soirée. Alors que nous, on amène cette notion de spectacle où il faut qu’on nous voit, c’est une vraie performance du début à la fin. Pas seulement une performance technique derrière les platines, mais presque d’acteur ou de vidéaste. Une prestation visuelle globale qui ne pourrait pas être déclinée dans un format club, tout simplement parce qu’on ne pourrait pas amener notre matériel et faire notre mise en scène dans ce contexte-là. C’est vraiment deux choses complètement différentes. Sur scène en ce moment, on est beaucoup plus des performers que des simples DJs de soirée.

Quel est votre concept vidéo?

cita3Pfel: On a essayé de retranscrire ce que chacun faisait aux platines de façon très simple, très imagée. On a une narration du début à la fin, on est parti sur quatre formes très basiques, que l’on fait naître et évoluer tout au long du show. C’est quelque chose qu’on a essayé de décliner de plein de façons différentes en fonction des morceaux qu’on a choisi pour le live. Pour ça, on a fait appel à Rémi Paoli qui nous a aidés à mettre en forme toutes nos idées sur papier, parce qu’on avait un peu conceptualisé le truc dans nos têtes. On savait un petit peu où on voulait aller, mais il nous a vraiment aidés à donner naissance à ces idées, en amenant la matière et ses compétences. Il nous a fait des trucs intéressants. On a collaboré avec lui sur un peu plus d’un mois et demi pour concevoir le live. Ça a vraiment été une expérience cool pour les deux parties, et on peut même considérer que c’est le cinquième homme du live. Tu pourras t’en rendre compte ce soir, on a essayé de faire en sorte que ça soit abordable, que chacun puisse voir ce qu’on fait, que ça aide à la compréhension du son, tout en rajoutant une petite histoire, une émotion par moment. C’est assez varié et je pense qu’on a fait un truc un peu inédit. Dans l’histoire des shows vidéo, entre Coldcut ou les trucs qu’on a pu voir avec Beat Torrent, là je pense que l’on a franchi un autre pallier dans l’interaction son et image.

Dans la salle, il y a des gens qui savent ce que sont une platine et une mixette, et comment ça marche. D’autres n’y connaissent rien. Mis à part avec ce concept vidéo, comment vous mettez-vous à la place de ces gens? Doit-on forcément comprendre ce que vous faites pour apprécier?

Atom: Dans la vision qu’on a des choses, c’est vrai que le scratch et le turntablism, ça peut être vu comme un truc de geek, un peu branlette, très technique. Sur C2C, on a toujours essayé de prendre ça à contrepied et de ne pas mettre la technique en avant, en essayant d’avoir quelque chose d’ouvert et de compréhensible pour le maximum de personnes. Et aussi jouer sur le côté visuel, de ne pas rester comme ça, la tête baissée, la casquette devant les yeux. Il faut qu’il y ait une communication.
20Syl: C’est souvent ce que l’on entend quand les gens viennent nous voir. Ils nous disent: « quand on vous voit jouer votre musique, même si on ne comprend pas, on voit que vous vous amusez en le faisant« . Du coup, c’est communicatif et c’est moins grave s’ils ne voient pas exactement ce qu’il se passe. Ils ressentent cette vibe et cette énergie qu’on transmet, au-delà de la performance technique et vidéo. Cette musique, on kiffe la jouer, on n’est pas juste des robots qui appuient sur des boutons!
Atom
: Et dans la conception même du live, la vidéo peut aider à comprendre qui fait quoi, mais il y a aussi le jeu où l’on incline un peu les platines, pour que les gens puissent voir, et tout un jeu où la platine s’illumine. Tu verras… Faire en sorte que les gens captent, ça fait vraiment partie du processus de création.

c2c5D’accord, mais vous qui êtes en plein dedans, comment savez-vous que vous n’atteignez pas la limite du côté chiant du turntablism?

Pfel: Je pense qu’on le fait en étant juges de nous-mêmes. On le fait pour nous, donc c’est vrai que nos goûts sont en première ligne. Lors des premiers concerts, on a vu que les gens avaient plutôt bien répondu, c’était plutôt encourageant. T’as raison, c’est vrai qu’on ne savait pas trop où on mettait les pieds en le faisant. On se demandait si ça allait marcher, puis quand on a vu la Gaieté Lyrique, le Bataclan, la manière dont les gens ont suivi, avec un super enthousiasme, ça a été la réponse à toutes nos questions!
20Syl
: Le fait de se dire entre nous « faut pas qu’on se fasse chier« , on se laisse peu de temps morts, on est toujours actif, peut-être même trop puisqu’on a très peu le temps de profiter du public et de reprendre notre souffle. C’est non-stop, on est dans l’action, dans l’interprétation de la zik. De ce point de vue-là, les gens ne peuvent pas s’ennuyer et rester extérieurs à ce qui est en train de se passer.

Pensez-vous qu’on peut aller encore plus loin dans le turntablism? N’y a-t-il pas des mecs comme Kentaro qui ont atteint les limites?

cita4Pfel: Techniquement, je pense qu’il y a des mecs qui ont atteint un certain niveau, c’est dur d’aller au-delà d’un certain palier.
20Syl: Là où je ferais une différence avec d’autres pratiques, c’est que je ne connais aucun DJ qui a commencé les platines à cinq ans en pratiquant quatre heures par jour, comme il y a des violonistes ou des pianistes qui ont pratiqué un instrument de manière intensive parce qu’il y avait leurs parents ou une institution derrière eux. De ce point de vue-là, je suis convaincu que la platine en tant qu’instrument n’est pas exploitée à 100%. Il n’y a pas encore le cursus, la culture qui fait que c’est un instrument. Je pense qu’il y aurait à en tirer beaucoup plus, notamment dans son utilisation de tonalité platine éteinte, jouer avec la poussée du disque pour jouer des notes. Je suis sûr que si quelqu’un s’y mettait cinq heures par jour non-stop pendant des années, on repousserait les limites. C’est quelque chose que Kid Koala pratique un peu, mais c’est toujours un peu bancal, un peu faux, et ça demanderait une pratique comme celle d’un instrument comme le violon ou je sais pas moi, la scie musicale! Je n’ai pas l’impression qu’il y ait des DJs qui aient pratiqué cet instrument sur une vie entière, peut être Q-Bert, mais je ne pense pas qu’on soit allé à l’extrême.
Pfel: Cette technique de la tonalité, c’est vrai qu’il y a peu d’artistes qui la maîtrisent parfaitement, voire aucun. Dans les techniques de cross classiques, dès que tu atteins un certain niveau, tu n’as plus grand chose à faire. Il y a toujours des combos qui se créent, tu pourras toujours trouver des phases, mais je pense qu’il y a beaucoup de choses qui ont été trouvées techniquement. Mais comme dit Sylvain, il y aura toujours un petit génie pour trouver quelque chose d’inédit!
20Syl: Quand tu regardes certains batteurs qui ont une dextérité, une rapidité de dingue, c’est quelque chose qui est assez rare avec les platines. J’ai l’impression que beaucoup de DJs restent en surface et passent aussi vite sur le volet production, en lâchant le côté instrument de la platine. Je pense qu’on peut encore explorer, perfectionner, pousser l’écriture plus loin…

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…Ce qui n’est pas votre but!

Oui, on n’est pas dans l’idée de pousser l’instrument à son extrême, on pense avoir suffisamment de bases pour pouvoir en faire quelque chose d’intéressant artistiquement. Il y a beaucoup de guitaristes qui ne sont pas surdoués mais qui font des trucs mortels avec leur instrument parce qu’ils ont une manière originale de l’utiliser.
Pfel
: Notre but n’est pas de montrer sur scène qu’on est des virtuoses, en faisant chacun un solo d’une demi-heure. On veut faire un truc homogène avec de la vie et des idées malines.

Comment s’est passé l’enregistrement de l’EP ou de l’album? Avez-vous fait ça dans des conditions live, ou est-ce que chacun a fait sa partie pour bricoler ensuite?

Atom: Oui, c’est plutôt le côté bricolage. C’est un processus assez long. En général, on va partir d’une prod qui a été bossée à plusieurs, ou par l’un d’entre nous. Selon les morceaux, on va soit reposer des choses nous-mêmes avec les instruments qu’on a à disposition (claviers, guitares, basses…), soit faire intervenir des musiciens un peu plus confirmés et des vocalistes. Une fois que l’on a un morceau qui peut fonctionner tel quel, ça ne nous suffit pas! On re-déconstruit tout, on sépare chaque piste, et on voit ce que l’on peut faire en manip platines. C’est schématique, mais c’est à peu près ça. On est loin d’un truc enregistré live qui peut se faire en une semaine. C’est vraiment couche par couche, déconstruire quelque chose et le ré-imaginer avec les platines. C’est ce qui fait la singularité du groupe!

EN CONCERT A ROCK EN SEINE LE 24 AOUT 2012

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