Interview – Brother Ali fait la différence

Trop rageurs de n’avoir  pu assister au dernier passage parisien de Brother Ali fin 2009, on ne pouvait décemment pas passer à côté de son retour quelques mois plus tard, en février dernier au Nouveau Casino (Paris). Alors que « Us« , son dernier album en date, continue de tourner régulièrement sur nos platines, l’atypique Mc a bien voulu nous consacrer un peu de son temps pour répondre à nos questions. Généreux, bavard, Brother Ali a tout pour satisfaire la presse qui ne compte pas en signes. Du coup, on en a même profité pour immortaliser l’excellent concert qu’il a donné quelques minutes plus tard. Un peu de bonheur livré chez vous, gratos, et sans même l’avoir demandé.


On pourrait considérer « The Undisputed Truth » comme ton premier succès critique et commercial. Comment cette expérience a-t-elle contribué à l’élaboration de ce deuxième album?

J’ai sorti mon premier album, « Shadows Of The Sun », en 2003, et les fans de hip hop underground ont tout de suite très bien réagi. C’était ça mon premier petit bout de succès. Mais avec « The Undisputed Truth« , on est allé encore plus loin en touchant un public beaucoup plus large que celui qui était le mien jusque-là. Vu comme ça, c’est vrai que ce disque m’a fait passer un cap en termes de reconnaissance et, en tant qu’artiste, ce que tu espères et ce que tu veux, c’est que chaque étape de ta carrière élargisse encore un peu plus ton cercle d’admirateurs. Quand tu vois un artiste, ou même un business, partir de rien pour devenir énorme d’un jour à l’autre, en général il ne dure pas longtemps. Par contre, quand tu construis au fur et à mesure, et que tu grandis progressivement, tu crées et maintiens quelque chose de durable. Notre espoir et notre désir est de grandir un peu plus à chaque nouvelle sortie.

Après avoir partagé la scène avec Ghostface et Rakim pendant presque deux ans, peux-tu dire à l’heure qu’il est que tu en aies bénéficié?

J’ai tourné pendant deux ans d’affilée avec Rakim, et ça a vraiment été quelque chose pour moi. Ça m’a énormément appris. C’est mon héros, j’ai mémorisé le moindre mot qu’il ait écrit. Ça a donc été une expérience hors du commun de pouvoir passer tout ce temps avec lui, de fréquenter un peu sa famille, et d’avoir la chance de découvrir qui il est en tant qu’être humain et en tant qu’homme. Je l’ai vu faire sur scène des morceaux qu’il a écrits quand il n’avait que dix-sept ans, quand moi je n’en avais que douze, devant toute une foule de gens devenant dingues, âgés de dix-huit à cinquante ans. Ça m’a montré que son succès ne perdurait pas seulement en raison d’un style ou de l’époque à laquelle est sortie sa musique. Il est tellement authentique que son oeuvre en est devenue intemporelle. Ses albums « Paid In Full », « Follow The Leader », « Let The Rythm Hit ‘Em » et puis « Don’t Sweat The Technique » sont intemporels. Peu importe la période: si tu aimes le hip hop, tu comprendras pourquoi, avec la musique qu’il fait depuis l’âge de seize ou dix-sept ans, il est considéré comme l’un des meilleurs MC de tous les temps. Ce qui m’a toujours frappé, c’est de voir qu’un mec aussi jeune soit capable de mettre autant de lui-même dans sa musique, qu’il s’agisse de ses opinions, de ses réflexions, ou de son attitude. Sa musique contient tout ça, m’a donné énormément confiance, et m’a influencé. Ainsi, je m’assure constamment que ma musique soit le reflet exact de qui je suis en tant qu’individu. J’ai la même admiration envers Chuck D qui est aussi un ami. Il est au quotidien le personnage qu’il dépeint à travers sa musique. Pour moi, ça signifie beaucoup.

ali2En écoutant « Us », on remarque que les lyrics sont moins centrées autour de tes problèmes personnels et que, d’autre part, tu chantes sur plusieurs morceaux…

Les thèmes que j’aborde ont évolué en même temps que moi. Quand j’ai débarqué avec « Shadows Of The Sun », j’étais pauvre et affamé. 500 dollars de moins et j’étais fauché! J’avais une femme et un bébé, j’étais le seul à travailler, avec trop peu de qualifications pour avoir un bon boulot. On vivait dans un quartier pauvre, tous les mois je me demandais si j’allais pouvoir payer le loyer, on me coupait la lumière et l’électricité quand je ne pouvais pas payer, parfois plusieurs jours à la suite. Il y avait des souris partout, des gens qui se faisaient tabasser, tirer dessus, des gens qui vendaient de la drogue. C’était mon environnement au moment de cet album. En plus, ma relation avec ma femme battait de l’aile. J’essayais littéralement de survivre, et les choses se sont améliorées quand cet album est sorti, grâce aux tournées et aux ventes. C’est là que j’ai réalisé que je n’étais pas épanoui, et que de nouvelles opportunités se sont présentées pour que ma vie reflète enfin qui j’étais. Ma situation personnelle, mon mariage et tout le reste, me retenaient, et c’est pour ça que sur « The Undisputed Truth » on m’entend beaucoup parler de ma vie personnelle. Quand il est sorti, je me suis pris en main: j’ai obtenu le divorce et la garde de mon fils, je me suis remarié, j’ai acheté une maison, une voiture, j’ai payé mes factures… Maintenant, ces choses-là ne sont plus un problème pour moi au quotidien. Ça m’a amené à réfléchir à ceux parmi lesquels j’ai grandi, qui ont fait de moi l’homme que je suis, et j’ai réalisé qu’ils n’auraient sûrement pas l’opportunité de faire comme moi. Je suis alors devenu plus attentif, moins préoccupé par ma propre vie. Ils étaient constamment dans ma tête quand j’ai écrit cet album. Maintenant, ce sont leurs problèmes que j’évoque, tout en me basant sur les relations pleines d’amour et de respect que nous  entretenons les uns envers les autres.
Ensuite, c’est vrai que j’ai beaucoup chanté sur cet album. C’est drôle, j’ai envie de chanter maintenant, enfin j’aimerais. Je peux me débrouiller pour un refrain parce que je ne suis pas si mauvais que ça, mais j’aimerais pouvoir réellement chanter, comme Otis Redding. J’associe musique et mélodies, et c’est sûrement pour ça qu’il y a autant de chant sur l’album. Pour être tout à fait sincère, juste avant d’écrire « Us », j’écoutais pas mal l’album « 808s & Heartbreak » de Kanye West sur lequel figure entre autres « The Coldest Winter ». Je me demande si ça ne m’a pas donné envie de chanter plus, sans que je m’en rende vraiment compte. En tout cas, je suis vraiment ravi de ce que j’ai fait. En live, les morceaux sur lesquels le public peut chanter sont souvent les meilleurs moments du concert. J’ai des fans qui mémorisent chaque parole que je prononce, et qui sont capables de les réciter comme ça en même temps que moi; mais pendant un refrain, tout le monde chante, et ça c’est un moment puissant. C’est une chanson que tu as écrite, qui est sortie de ton cœur, avec laquelle tu as cohabité et sur laquelle tu as travaillé. Les gens rentrent chez eux avec, après l’avoir également vécue et partagée. C’est mieux que le sexe, mon pote! Vraiment…

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Le choix des featurings est aussi assez surprenant: tu aurais pu choisir Slug ou d’autres artistes de chez Rhymesayers. Au lieu de cela, tu as préféré travailler avec Freeway et Joell Ortiz par exemple. Comment expliques-tu ce choix?

L’invité qui représente le plus pour moi sur cet album, c’est Chuck D. Comme je te disais, lui et moi commençons tout juste à nous lier d’amitié, et je lui ai parlé de cet album qui allait être un peu plus orienté social. Je lui ai demandé de faire l’intro, et il a dit oui. Je lui ai demandé s’il voulait entendre la musique avant de poser… Il m’a répondu « non, si toi tu y crois, alors pour moi c’est bon, je n’ai pas besoin de l’entendre« . J’ai voulu savoir s’il était sûr, parce que j’évoque quand même l’esclavage, le viol… Mais il a confirmé, puis enregistré, et ça représente beaucoup à mes yeux. C’est très important pour moi de révéler sur mes disques qui je suis, avec justesse. C’est pourquoi je ne voulais pas faire un album qui ne tourne qu’autour de moi ou des grands thèmes que sont l’amour, le social, l’esprit et la morale. Il fallait que je fasse également des titres qui dépeignent d’autres aspects de ma personnalité. Le morceau « Bad Motherfucker Part 2 » explique que je peux aussi être un connard. Je suis un connard rempli d’amour, alors je voulais un morceau qui le montre. Je fais de la musique pour me connecter aux autres, mais j’adore rapper, et je ne vois vraiment pas le mal qu’il peut y avoir à vouloir être tout simplement un très grand MC. À chaque fois que j’entends Freeway et Joell Ortiz, je me dis « il faut que j’aille rapper, il faut que j’aille rapper tout de suite, il faut que je laisse tomber ce que je suis en train de faire, et que j’aille rapper« . Ils allument le feu qui est en moi, et me donnent envie de me jeter dedans. Nous sommes tous les trois sur « Best @ It ». Pour tout te dire, j’ai écrit ma partie après avoir écouté des freestyles de Joell Ortiz pendant une heure. Du coup, j’étais obligé de lui demander d’être sur le morceau. Ce n’est pas que j’avais besoin d’aide pour dire ce que j’avais à dire. Slug, je n’ai pas fait appel à lui, même si ça aurait été génial. Je savais ce que j’avais envie de dire sur cet album, ce qui ne laissait pas énormément de place pour faire parler d’autres personnes. Mais je n’ai pas encore le sentiment d’avoir dit tout ce que j’avais à dire, alors je vais poursuivre dans cet esprit-là. J’ai l’impression d’avoir à peine commencé en fait!

brother-ali_julian-murrayUn peu de politique maintenant. Malgré l’excitation que l’élection d’Obama a suscitée en France, il est difficile d’évaluer l’efficacité réelle de ses réformes. Sur « The Undisputed Truth », tu clamais ta déception et ta colère face à la politique américaine menée par Bush. Qu’en est-t-il à présent?

(long silence) Aux Etats-Unis, nous avons une piètre éducation politique. Nos médias nous informent extrêmement mal sur l’actualité. Du coup, en tant qu’américains, même si tous les peuples le font à des degrés différents, nous comprenons les choses par le biais de symboles fondamentaux. La plupart du temps en politique, notre pensée est très basique. Le symbole que représente Obama – son personnage, son comportement, son histoire, la façon dont il s’est fait élire, son pouvoir fédérateur, la façon dont il a conduit tant de gens à s’intéresser au processus politique- est tout à fait énorme. Ce qu’il a fait pour améliorer les relations interraciales à également contribué à la création d’un gigantesque symbole, que rien ne pourra changer. Cela étant dit, je suis un radical, un révolutionnaire, chose qu’Obama n’est pas. C’est un démocrate, un libéral, ce qui n’est pas du tout la même chose. Je pense qu’Obama est globalement parlant un bon président, je dirais même que c’est le meilleur qu’on ait eu depuis très longtemps. Maintenant, est-il ce que je souhaiterais que soit le président? Non. Le président que j’imagine aurait mis un terme à la guerre plutôt que de l’intensifier. Il se serait penché de plus près sur un système de sécurité médico-sociale. Voilà les choses que j’aurais voulu voir. Après, d’un point de vue réaliste, il fait un super boulot. Il fait avancer les choses, tente d’imposer un nouveau climat politique, ce que je soutiens complètement. Mais il y a certaines choses avec lesquelles je ne suis pas du tout d’accord: je pense que la « Guerre Contre la Terreur », c’est bidon. C’est quelque chose d’imaginaire sur lequel il n’y a pas vraiment lieu de s’attarder. Vous dîtes qu’il y a Al-Quaeda et des talibans en Afghanistan: ils sont partis au bout de six mois, alors pourquoi êtes-vous toujours là? On ne s’est jamais préoccupé de l’Irak auparavant. Alors pourquoi nous y sommes nous installés, pourquoi y sommes-nous toujours? Dix ans se sont écoulés depuis le début de cette guerre et, aujourd’hui, il ne s’agit plus que d’une pure et simple occupation territoriale. C’est injuste et notre pays n’est pas supposé représenter de telles choses. Je veux voir tout ça s’arrêter. Je sais bien que j’ignore certains détails sur cette guerre mais je m’en contrecarre: qu’on arrête cette merde. Mais j’ai beau avoir mon opinion, il nous faut néanmoins respecter Obama pour ce qu’il fait, mais surtout pour ce qu’il représente. Il n’a pas stoppé le racisme et il n’est pas prêt de le faire: l’Amérique du Nord est toujours un pays très raciste, toujours loin d’être juste et égalitaire. Mais ce n’est pas si simple, et en termes de ce qu’il lui est possible de faire, je pense qu’il assure vraiment.

Tu t’intéresses beaucoup aux scènes hip hop émergentes, comme celles du Maroc, d’Algérie, ou encore de Palestine. Quels sont tes derniers coups de coeur?

J’adore un groupe français qui s’appelle La Rumeur, ils sont géniaux. Je pense que l’Afrique et le Moyen-Orient sont l’avenir du hip hop, car ils ont besoin de cette voix plus que quiconque. C’est une population immense, opprimée et sans parole, et c’est dans ce contexte que le hip hop prend tout son sens. Il n’existe pas de moyen plus efficace que le hip hop pour t’exprimer et faire en sorte que le Monde t’entende. C’est pour ça qu’une grande partie de mes espérances pour le hip hop se situe là-bas.

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Que penses-tu du dernier album de BK-One « Ràdio Do Canibal », très influencé par la musique Brésilienne? Peux-tu nous en dire plus à propos de celui qui est un collaborateur de longue date?

Mon Dj, BK-One, et moi-même travaillons ensemble depuis dix ans. C’est lui qui m’a présenté à Rhymesayers. Il était DJ à la radio, et c’est son émission qui m’a ouvert à cette scène hip hop underground dont je fais partie aujourd’hui. C’est également l’un de mes meilleurs amis, ça fait longtemps que nous montons sur scène tous les deux. Avant de devenir Dj, il était musicien de jazz, il jouait du vibraphone et du piano. Il avait une énorme collection de disques, et quand il a lancé son émission de radio, nous avons bossé ensemble. C’est l’un des premiers à avoir cru en moi en tant qu’artiste, il a passé des années à m’aider à mettre ma carrière sur pied. Il vient tout juste de sortir son premier album, « Ràdio Do Canibal« , inspiré par la musique du Brésil. Lui et sa femme partent souvent en vacances en Amérique Centrale et du Sud quand nous ne sommes pas en tournée. Ils vont beaucoup en Europe aussi en fait, en Espagne, en Italie. Ils ont été au Vietnam et au Laos, mais ils passent une majorité du temps en Amérique du Sud et Centrale. Il vit une véritable histoire d’amour avec la culture, la musique et les disques brésiliens. Lui et le producteur Benzilla ont donc fait un album entièrement basé là-dessus, suite à quoi ils ont demandé à certains des meilleurs MCs américains de rapper sur ces morceaux qu’ils avaient écrit ensemble. Alors il y a moi, Scarface, Black Thought de The Roots, Raekwon du Wu-Tang Clan, et puis pas mal de stars de l’underground tels que Slug, Murs, Blueprint, Toki Wright. Un très bon ami à nous nommé I Self Divine a livré ce qui est à mon avis une des meilleures performances de l’album. C’est un disque magnifique, je suis très fier qu’il ait fait ça, et qu’il m’y ait associé. J’y pose trois textes, en plus d’avoir produit un des titres.

Quel est le disque qui a changé ta vie?

S’il y en a un, c’est « It Takes A Nation Of Millions To Hold Us Back » de Public Enemy, autant pour le son et les textes, que pour Chuck D. et Flav. Ce disque a eu un impact énorme, non seulement sur ma musique, mais aussi sur ma vie. Leurs propos révolutionnaires étaient tellement puissants. Chuck D, c’est mon Malcolm X, c’est le Martin Luther King de ma génération. Les Public Enemy sont mes Black Panthers. Cet album-là m’a poussé à lire davantage, à devenir quelqu’un de meilleur, à vouloir changer les choses. Il a contribué à provoquer un esprit révolutionnaire en moi, qui nous incite à nous battre pour un monde meilleur et que, peu importe nos défaites, on n’a pas le droit d’abandonner. Ce disque mentionne aussi quelques trucs à propos de l’Islam, des phrases comme « Farrakhan’s a prophet and i think you ought to listen to » (Farrakhan est un prophète et je crois que tu devrais l’écouter)… Je n’appartiens pas aux pro-Farrakhan, mais je suis moi aussi Musulman. Et les entendre dire ça, d’entendre Rakim parler du Coran, Big Daddy Kane clamer « salaam aleykum »… Toutes ces choses-là ont aiguisé ma curiosité vis-à-vis de l’Islam. Cela fait dix-sept ans que je suis Musulman et ça m’a aidé à devenir l’homme que je suis aujourd’hui. Voilà pourquoi « It Takes A Nation Of Millions To Hold Us Back » m’a sûrement marqué plus que n’importe quel autre album.

Merci à Dan pour la traduction.
Merci à Thomas Hourdé pour le troisième oeil…

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Une réponse à Interview – Brother Ali fait la différence

  1. Loïc 29 avril 2010 à 19 h 37 min #

    Belle interview, bravo.
    Brother Ali est formidable, autant en tant qu’artiste qu’en tant que personne.

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