Interview – Breton, bille en tête

Signataire enthousiaste d’un album radieux et humble, Breton, loin des strass londoniennes mais pas trop de la hype, plaide pour une musique authentique qui explore la totalité d’une esthétique. A l’occasion de la sortie de leur premier album, Roman Rappak, l’un des cinq anglais, nous fait entrer dans la fabrique de l’œuvre. Belle parce qu’elle leur ressemble.

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Comment vous êtes-vous formé?

Roman Rappak: Tout s’est déroulé il y a deux ans. Adam et moi finissions nos études. Moi en sound design, lui terminait Goldsmiths, une grande université de Londres d’où sont sortis beaucoup d’artistes. Ensemble, on faisait des films et des courts-métrages. On a donc décidé de les montrer dans de petits festivals même si c’était difficile à réaliser. En guise d’accompagnement, on a composé un cd avec quatre chansons. C’est en les jouant en concert que l’on s’est rendu-compte qu’on pouvait montrer nos films en même temps, et ainsi cumuler nos deux passions. A partir de là, tout s’est enchainé. Des blogs et des fanzines ont vu et ont apprécié ce qu’on faisait, de plus en plus de personnes nous demandaient s’ils pouvaient acheter notre musique, et notre nom a commencé à bien circuler. Cela nous a incité à sortir notre premier e.p.

Comment est née l’idée de l’album?

cita1Il y a un an, on a signé notre accord avec Fat Cat. Pourtant, on a d’abord été approché par des majors qui nous promettaient pleins de choses. Avec l’argent qu’ils ont, c’est sur que c’est plus facile pour eux. Mais nous, on n’avait pas besoin de beaucoup plus. Alors, on a décidé d’attendre un peu et, petit à petit, on est rentré en contact avec Fat Cat qui nous a publié. Dans un premier temps, ils nous ont dit qu’ils pourraient nous envoyer faire une tournée en Amérique et en Europe, puis qu‘ils nous permettraient d’aller enregistrer dans le studio de Sigur Ros pour finaliser l’album. Travailler avec eux nous a permis de ne pas tout enregistrer de façon DIY. Puisqu’on avait écrit plus de 160 chansons en deux ans, il fallait un objectif un peu plus sophistiqué pour l’album. En réécoutant toutes ces chansons, on savait que l’album devait en être la trace narrative. Une sorte de best-of du travail accompli.

breton2En tant que jeune groupe, ne trouves-tu pas que le format disque est devenu désuet?

Je dis souvent que le format est mort. Pas seulement le format physique, le format d’écoute également. Aujourd’hui, on est plus dans une écoute de type playlist. Du coup, on s’est beaucoup posé la question de l’utilité d’un album. Finalement, on s’est dit: « ok, on fait un album dans un format classique mais on essaye d’y injecter tout ce qu’on aime de la technologie et de la musique contemporaine« . Le but était de rendre notre musique écoutable dans n’importe quelle situation, qu’importe les méthodes d’écoute: en remix, sur  mixtape, sur Youtube, sur un ordinateur de merde, sur Iphone ou sur stéréo. Bref, toutes les façons d’écouter de la musique aujourd’hui. Mais, et c’est peut-être paradoxal, on voulait également qu’il puisse être écouté comme un album classique, du début à la fin, de façon à ce qu’il raconte une histoire.

Quel type de disque aviez-vous envie de réaliser?

L’objectif était seulement de capturer tout ce qu’on aime dans la musique. Quand j’achète un album, j’aime qu’il y ait de la texture et de la vie dedans. Le reste ne m’intéresse pas. Ainsi, on voulait vraiment offrir aux auditeurs un disque sur lequel on s’était totalement investi pour qu’ils puissent ressentir notre vécu à travers la musique, que ce soit les moments incroyables ou les moments difficiles. L’idée était donc d’être le plus honnête possible, de présenter quelque chose qui nous corresponde réellement. De cette manière, les gens vont pouvoir se connecter à notre musique, même si leur interprétation ne sera pas la même que la nôtre.

Vous avez clairement refusé de choisir entre la pop et l’électro, le trip hop et le rock…

On a surtout trouvé qu’on n’avait pas besoin de choisir. On considère que choisir, c’est un truc de major. S’ils aiment un single, ils vont te demander onze chansons identiques parce qu’ils veulent récupérer l’argent investi. C’est un business. Malheureusement, en tant que groupe, c’est foutu d’avance si on se met à créer sous leurs règles. La musique ne doit pas être un supermarché. Il y a 20 ans, la situation était déjà la même. C’est la manière de contacter les groupes qui a évolué. Aujourd’hui, je pense que la majorité des gens ont une compréhension plus totale de la musique parce qu’internet nous permet d’écouter ce qu’on veut. Même si tu décides d’aller vivre dans les montagnes écossaises, tu peux tout de même écouter l’ensemble de la musique moderne disponible et avoir une opinion sur la musique contemporaine aussi valide que celle d’un gars qui habite Berlin et qui sort dans tous les clubs.

Vos choix se font-ils de façon démocratique?

En réalité, je commence à écrire toutes les chansons et la démocratie se présente quand elles sont déjà à un stade bien avancé. Quand je compose, il faut que je trouve un ensemble de notes qui pourra plaire au reste du groupe pour qu’on puisse ensuite travailler dessus. S’il n’y avait pas ça, ce ne serait que des choses que j’aime personnellement. Or, je ne pourrais jamais faire un album que moi seul aime. S’il n’a du sens que pour moi alors dans cinq ans, je ne pourrai sans doute plus l’écouter parce qu’il reflètera quelle personne j’étais au moment de l’enregistrement. Quand tu enregistres à plusieurs, ces choses-là n’arrivent jamais. Chacun apporte une chose nouvelle et cela donne une dimension un peu plus universelle. Et même si être aimé de tout le monde n’est pas une finalité en soi, l’universalité est quelque chose de très important pour nous. On veut des chansons généralement bonnes qui associent des esthétiques différentes.

Parle-nous un peu du Lab… Que cherchiez-vous en vous installant dans un tel local?

cita2C’est justement ce que je disais tout à l’heure. On voulait avoir la totale responsabilité de l’album. J’avais un peu peur de faire une tournée à l’étranger sans avoir vraiment travaillé sur l’album. On a beau avoir confiance en ce qu’on fait, on ne voulait pas faire écouter des chansons qui n’étaient pas le reflet de ce qu’on voulait faire, ni vers quelle musique on souhaitait aller. Grace au Lab, seule la musique fera parler de nous, en bien ou en mal d’ailleurs. J’aurais vraiment horreur de proposer une chanson sur laquelle on n’aurait passé que trois heures en studio. Je ne veux pas que la musique soit uniquement le quart d’une idée. Le prochain album, ça sera peut-être mieux, mais celui-ci est vraiment le meilleur de nous actuellement (rires).

breton4Au sein de votre musique, on sent une volonté d’aller vers la modernité mais, en même temps, de garder un ancrage dans le passé… Tu ne te dis jamais que c’était mieux avant?

Je pense qu’écouter des albums reste une technologie assez nouvelle. La relation que les gens ont avec la musique pourrait s’expliquer par des milliers de raisons. Avant, acheter un disque était la seule façon de l’écouter. Si tu n’avais pas d’argent ou que tu habitais dans les montagnes écossaises, tu n’avais accès à rien. Heureusement, la technologie a apporté quelque chose de nouveau, une nouvelle façon de l’écouter et de la capturer. Depuis 10 ans, il y a eu beaucoup de révolutions technologiques qui ont totalement modifié notre façon d’appréhender la musique. L’idée d’aller chez un disquaire, de passer sa journée à écouter des disques pour savoir lequel acheter en fin de journée n’existe plus. C’est surtout les gens qui travaillent dans l’industrie musicale qui voient ça comme un événement malheureux. Pour les groupes, les journalistes et les auditeurs, cela leur permet de communiquer plus facilement et de partager des idées beaucoup plus rapidement. La musique, ça n’est plus un album avec onze chansons enregistrées d’une manière spécifique, le concept a complétement changé. De toute manière, les concerts permettent cette immédiateté de la musique, quelque chose qu’on ne trouvera pas ailleurs et qui sera unique.

Tu continues d’acheter des disques?

Oui, mais je les achète pour me faire une idée. Je préfère attendre le concert pour me faire une idée totale. Par exemple, j’ai acheté dernièrement l’album de SBTRKT.  De l’album au live, la musique sonne différemment. Des sons apparaissent, des ambiances se créent, etc. J’ai trouvé intéressant le fait que le live ne soit pas la personnification de l’album mais que l’un comme l’autre représente deux faces différentes de la même personne.

Quels étaient les groupes importants pour vous au moment de composer « Other People’s Problems »?

Il y en avait beaucoup. Là, je ne peux pas parler pour les autres parce que si j’évoque mes groupes, ils vont me tomber dessus parce qu’eux les détestent (rires). On écoute beaucoup de choses différentes. Moi j’écoute beaucoup de soul, en particulier le son de la Motown, mais aussi pas mal de trip hop. En revanche, j’éprouve une affection extrême pour les Talking Heads. C’est le seul groupe que j’écoute toujours. Je pense que cette affection vient du fait que, pour la première fois en écoutant le disque d’un groupe, je suis parvenu à comprendre sa musique. Et je croyais être le seul à la comprendre de cette façon. J’appréciais vraiment cela, c’était comme un secret que je partageais avec eux. Ce que j’aime vraiment chez eux, c’est la narration influée à leur musique, qui permet de comprendre leur démarche.

En quoi votre style se distingue t-il de celui des autres?

C’est un peu comme avec un frère. On ne voit pas en quoi on lui ressemble mais quand d’autres personnes nous voient réunis, ils peuvent voir plein de similarité. Nous, c’est pareil. On est tellement dans ce qu’on fait, qu’on ne se rend compte de rien. Par exemple, il y a une chanson sur l’album qui me fait penser à chaque fois à une ligne de basse de « Pull Up The Roots » des Talking Heads. Pourtant, quand je la fais écouter, personne ne la remarque.

Votre album était très attendu. Pensez-vous mériter une telle attention?

cita3Franchement, ça nous dépasse un peu. Lorsqu’on a commencé à composer l’album, on était un peu naïf, surtout par rapport à Londres qui est une véritable machine à créer des groupes selon son propre livret de règles: les chansons doivent durer 4 minutes, avec des chœurs et autant de refrains. Pareil pour les photos où le groupe doit systématiquement sourire. On n’a pas voulu être punk, mais ça nous excitait d’échapper à toute cette machine. Je pense que c’est la seule règle pour quelqu’un qui se lance dans l’art. Faire quelque chose dans laquelle il a confiance et  pour laquelle il a une réaction émotionnelle.

Peux-tu nous expliquer le titre de l’album? Quels sont ces « autres problèmes »?

Avant toute chose, ces problèmes n’évoquent pas forcément quelque chose de négatif. Pour faire simple, le titre évoque tous les évènements extérieurs qui interfèrent dans le processus de création. En composant l’album, on s’est posé pas mal de questions: comment allons-nous pouvoir vivre de notre art? L’industrie musicale est-elle vraiment morte? Je pense donc que le titre est une réaction à toutes ces choses, que l’on comprend ou non. Il fallait un titre qui englobe la totalité de l’album. Peut-être que pour certains, celui-ci paraitra puéril mais je pense que pour tout artiste, il faut être un peu naïf sur le premier album, comme un enfant qui essayerait de tout peindre lorsqu’il est face à un tableau. Ce n’est seulement qu’à partir du second album qu’on pourra être plus sophistiqué. « Other People’s Problems », c’est donc tous les évènements qui viennent s’ajouter involontairement au travail de composition qui, comme l’acoustique ou l’état de santé d’un musicien, offrent une toute autre couleur au morceau. Personnellement, j’adore toutes ces petites nuances qui apportent un univers spécifique à l’album. D’ailleurs, je préfère dire qu’on a capturé plutôt qu’enregistré des chansons. Et si un artiste n’apprécie pas cet imprévu, il va seulement être misérable parce que ça ne va jamais sonner authentique. C’est aussi pour ça qu’on se fout de ceux qui téléchargent notre album. Lorsque ces personnes viendront à nos concerts ils entendront un son qui sera unique, qu’on ne retrouvera plus.

breton61On se confronte à quoi lorsqu’on produit en indépendance son premier album? Aviez-vous des craintes quant à son aboutissement?

Oui, bien sur. On avait peur que tout ce qu’on avait sacrifié ne marche pas. On avait la naïveté de se dire que, si nous on aime, les gens aimeront. J’espère que ça ne va pas paraître arrogant, mais on se dit que si ça plait à quelqu’un alors c’est réussi. Même si ça ne vend pas beaucoup, même si les gens ne viennent pas aux concerts. Après tout, on s’est prouvé qu’on pouvait faire un album comme on le voulait.

Maintenant que ce disque est fini, comment voyez-vous l’avenir du groupe?

En dehors des concerts, on a plein de projets visuels. On a une exposition à Londres ainsi qu’une rétrospective de tous nos films et un documentaire en cours de bouclage. Pour conclure tout ça, cet été, on devrait faire pas mal de festivals de films en Grande Bretagne et en Amérique.

Que diriez-vous pour convaincre quelqu’un qui n’a jamais entendu Breton?

Juste que c’est un album qu’on a fait en pensant qu’il devait être le plus honnête et le plus concret possible.

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