Interview – Beach House, précieux songe d’une nuit d’été

De retour avec ‘Depression Cherry’, Beach House nous avait laissé exsangue durant presque trois ans. C’est dans un hôtel du IXe arrondissement que le duo nous donne rendez-vous pour une agréable entrevue. De l’album à l’économie de la musique, en passant par Future Islands, Victoria Legrand et Alex Scally sont d’humeur bavarde avec le flegme qui les caractérise…

Le week-end dernier, j’étais à un festival au Confort Moderne à Poitiers, je ne sais pas si vous y avez déjà joué?

Victoria Legrand: Poitiers? Non, je ne pense pas.

Bref, après le festival, il y a toujours un after durant lequel ça danse et ça fait la fête. À un moment, Hélène – l’une des membres de l’équipe – a joué Beach House. C’était très intense, les gens se prenaient dans les bras. Alors certes, leur état était très altéré, le contexte amoureux de l’alcool, mais il n’empêche: êtes-vous parfois surpris de la manière dont les gens se sentent connectés à votre groupe?

Oui, vraiment. On discute souvent du fait que notre musique est ressentie différemment par chacun. Notre relation à elle n’est plus la même une fois que le disque sort. Elle devient la propriété de tout le monde. Le contexte au sein duquel elle est jouée, tel qu’un after… On n’imagine pas forcément que cela puisse se produire. C’est fascinant à quel point elle peut se fondre dans différents environnements.
Alex Scally: Nous sommes toujours surpris et flattés lorsque cette chose que nous avons fabriquée est écoutée quelque part, et notamment dans un contexte que nous n’aurions pas envisagé.
Victoria: En fait, la musique ne cesse jamais de se recréer d’elle-même. C’est ce qu’il y a de plus cool avec elle: elle change avec le temps, selon l’heure du jour. Elle peut être très différente selon les moments.

Vous revenez quatre ans après ‘Bloom‘. Hormis les tournées, qu’avez-vous fait durant ce laps de temps?

Ça fait plutôt trois ans, peut-être deux même…
Alex: Nous avons principalement cherché l’inspiration et écrit pour ce nouvel album.
Victoria: Nous avons écrit ces titres à Baltimore…
Alex: Entre 2012 et 2014.

Écrits à Baltimore mais enregistrés en Louisiane. À quel point, l’environnement compte pour vous au moment d’écrire et d’enregistrer?

Victoria: Honnêtement, je ne sais pas. La raison pour laquelle nous sommes allés là-bas est le studio, c’est vraiment un bon studio. Nous avons surtout travaillé, sans vraiment nous assimiler à la ville… même si nous avons aussi essayé de le faire.

‘Depression Cherry’ est plus minimaliste, moins sonore que ‘Bloom’. À quel moment avez-vous ressenti le besoin d’épurer votre son?

Alex: Je ne pense pas que c’était un besoin. C’était plutôt une direction naturelle. Cela a toujours été notre crédo: essayer de faire les choses de la manière la plus naturelle. C’était notre façon de l’être à ce moment. Au début, nous avions toujours des batteries, puis nous nous en sommes lassés. Nous avons donc écrit ces chansons sans. Je pense que le fait de passer des heures entre nous à écrire, sans se soucier de la présence des batteries et de leur bruit, nous a amenés à essayer de tirer le maximum avec le moins d’instruments possible. C’est de cette manière que nous avions démarré ce groupe. Ce processus est en quelque sorte une façon de revenir un peu à nos sources.

Cette volonté d’épurer et le placement de la voix, encore plus centrale, sonnent comme si vous étiez bien plus confiants que par le passé…

Victoria: C’est la beauté de l’expérience, ou celle de vieillir. Cela fait dix ans maintenant que nous jouons, je crois que cela fait partie de ce processus.
Alex: Je ne pense pas que nous ayons le moindre doute. Nous faisons cela simplement pour nous. Nous existons, tout simplement.

Vous n’avez ressenti aucune pression particulière au moment de composer?

Victoria: C’est justement ça la différence, on ne ressent pas de pression. Avant ‘Bloom’, il y avait peut-être une volonté intense d’aller de l’avant. C’était notre quatrième album, et on souhaitait juste avancer, continuer d’essayer de trouver notre direction. Une fois que ce fut fait, on a pu prendre du recul.
Alex: ‘Teen Dream‘ était notre troisième album, mais c’était le premier où nous jouions vraiment devant un public plus large. Je pense qu’à l’époque, on ne le savait pas mais, inconsciemment, on voulait vite passer à autre chose car on ne souhaitait pas que ce soit notre apogée, que ce soit ce qui reste de nous pour le public.

‘Bloom’ fut selon moi votre plus bel album. À ce stade, c’est inhérent aux fans: ils ont des attentes pour le groupe. Est-ce compliqué à gérer?

Victoria: Les fans sont extrêmement importants pour nous mais… on ne crée pas pour plaire, on crée car nous sommes voués à ça. Je pense que si l’on croit en ce que l’on fait, notre monde trouvera une résonance à travers des gens. Cela peut prendre du temps, mais ce n’est pas grave.
Alex: Je pense que c’est humain d’y penser un peu, mais on essaye de faire en sorte que cela n’influe pas sur notre création.
Victoria: On ne veut pas s’inquiéter de cela.
Alex: Non, on ne veut en aucun cas prendre des décisions relatives à ces attentes. On aime que cela vienne de nous, et on essaye de le concrétiser autant que possible…
Victoria: Car s’inquiéter de ce que les autres pensent, c’est gâcher sa vie. Après, on se réveille un jour et on se demande pourquoi on a agi ainsi.

Ça peut devenir toxique…

C’est totalement toxique. C’est mal. C’est le cancer.
Alex: C’est l’une des raisons pour lesquelles cet album a pris un peu plus de temps, car nous avions besoin de revenir chez nous, et d’éliminer toutes les voix avant de pouvoir reprendre ce travail.

Alex, tu as dit un jour – à Pitchfork si mes souvenirs sont bons – que votre début de carrière fut un peu lent avant d’ajouter que, parfois, tout arrivait bien trop vite pour les groupes. Cela laisse l’impression qu’il est primordial pour vous de prendre votre temps et de respirer.

Victoria: Je pense que c’est important. Mais je pense aussi que c’est bien de ne pas avoir le temps. Tout est nécessaire. Parfois, vous avez besoin de pression car chacun a son propre rythme. Je ne veux pas prendre deux ou trois ans à chaque fois pour un nouvel album. Cette pause entre ‘Bloom’ et ‘Depression Cherry’ pourrait donc être la plus longue. On suit toujours notre instinct. Tout est important: si tu as la sensation d’avoir besoin de faire quelque chose, fais-le, agis.

Dans quel contexte, ressentez-vous ce sentiment d’urgence?

Alex: Certainement sur scène.
Victoria: Ouais? Oui. Mais c’est quoi comme pression? On échange avec un public qui nous donne son énergie…
Alex: On a beaucoup de respect pour les fans qui payent parfois 30 dollars pour nous voir. On essaye au maximum qu’ils ressentent, qu’ils repartent avec quelque chose. On ne fait pas des choses qu’on ne veut pas faire, on ne va pas se mettre à lancer des applaudissements, mais on ressent un peu cette pression de plaire à des gens qui nous donnent leur vie.

Qu’est-ce que Chris Coady, le producteur, a amené à ‘Depression Cherry’?

On aime travailler avec lui car il n’interfère pas avec notre manière de faire. Nous avons ces grands orgues avec ce son merveilleux, et lorsqu’on lui demande son avis, il ne se préoccupe que du positionnement des micros, de l’equalizer. C’est son état d’esprit: il ne se soucie que de la meilleure manière de capturer le son. Techniquement, il est génial. Il nous comprend, donc il ne nous pollue pas.
Victoria: Le mot ‘producteur’ signifie quelque chose de différent pour tout le monde. Certains écrivent quelque chose à la guitare mais n’ont aucune idée de la façon dont la chanson doit sonner, donc ils embauchent un producteur qui va peindre tout l’ensemble pour eux. Ce n’est pas pour ça que nous voulons travailler avec Chris.
Alex: On fait nos propres arrangements, tout est prêt lorsqu’on arrive chez lui. On a juste besoin d’enregistrer.
Victoria: Mais c’est important de travailler avec un ami. Il est aussi de Baltimore, nous sommes à l’aise avec lui. C’est bien car, après une tournée, on apprécie de pouvoir travailler avec des gens avec le même ressenti.
Alex: On aime s’entourer de gens comme lui, on essaye de constituer une grande famille.

Comment allez-vous traduire ‘Depression Cherry’ sur scène?

Victoria: Nous allons juste jouer la musique et voir ce qu’il se produit…. C’est encore trop tôt, mais nous allons le faire, jouer notre musique et essayer de trouver un lien avec le public jusqu’à ce que la magie se révèle d’elle-même. On va voir, on ne sait pas.
Alex: Nous avons commencé à jouer certains de ces titres lors de nos derniers concerts. On sait déjà que certains sonnent vraiment bien. On commence à avoir beaucoup d’expérience sur la route, et nous avons compris que, en fait, la clé réside dans la setlist. Nous avons déjà des idées sur la façon dont nous allons raconter une histoire.

Vous venez de Baltimore, comme de nombreuses formations que j’apprécie: Lower Dens, Future Islands… Je n’ai pas l’impression qu’on puisse dire qu’il y a une scène ou un son propre à la ville, néanmoins les artistes ont l’air de s’y sentir bien.

Victoria: Je ne pense pas que nos musiques aient beaucoup en commun, mais je crois que, à Baltimore, il y a une communauté de gens qui viennent car il y a une énergie spéciale dans cette ville. Les gens changent tout le temps, ce n’est pas la même communauté qu’il y a cinq ou dix ans, mais ce lien nous unit.
Alex: Baltimore est une bonne ville pour la créativité. Nos musiques sont toutes différentes mais nous allons tous aux concerts des autres car c’est presque une grande famille.
Victoria: Il n’y a pas de son propre à Baltimore. Ce n’est pas comme à Washington dans les années 90. C’est plus une question d’énergie et de goût pour la boisson (elle rit).

Tout à l’heure, Victoria, tu disais que cela faisait maintenant plus de dix ans que vous étiez ensemble. Êtes-vous parfois las?

Nous ne sommes pas las de quoi que ce soit. Je pense que, plus jeune, je me serais mis en rogne pour des choses comme les commentaires sur Internet. Aujourd’hui, je m’en fous car… je ne sais pas, le temps est précieux. C’est simplement plus amusant d’éviter le négatif, tous les bruits à la con, tout ce qui n’est pas important, pour mieux se concentrer sur l’essentiel.
Alex: On trouve simplement plus d’intérêt à être nous-mêmes, sans se faire chier avec tout ce dont on se fout. Tout ce qui nous ennuie, on l’ignore.

Pensez-vous parfois à cette éventualité où, un jour, Beach House n’intéressera plus?

Victoria et Alex, unanimes: Bien sûr, oui…
Victoria: On doit être honnêtes, on ne se fait pas d’illusions.
Alex: On n’est pas idiot. On fait de la musique avant tout pour nous.

Mes questions sont peut-être un peu négatives mais…

Victoria: Non, je ne pense pas…

C’est juste la vie des groupes… Pensez-vous au jour où Beach House pourrait s’arrêter?

Je ne sais pas, peut-être… Rien ne dure éternellement… Mais certaines choses oui (elle rit).
Alex:  On saura lorsqu’il sera temps d’arrêter. Ce sera lorsqu’on arrêtera de prendre du plaisir, d’être excités par les concerts ou la composition.
Victoria: Je crois que l’on a beaucoup d’intuition à propos de cette notion de la fin naturelle des choses. Pour ‘Teen Dream’, on a compris quand il a été temps d’arrêter la tournée. Certaines personnes souhaitaient que l’on continue, mais on ne voulait vraiment plus. Pour eux, c’est toujours une question d’argent et non de ressenti. Mais on a arrêté quand même.
Alex: Parfois, on voit des groupes comme Flaming Lips ou Yo La Tengo, et je me demande si nous allons être comme ces groupes qui font 25 albums et tournent indéfiniment.
Victoria: On ne sait pas.
Alex: Peut-être que ça sera ainsi, on ne sait pas.

Sam Herring a dit qu’il était effrayé de l’ampleur prise par Future Islands et des conséquences que cela engendraient en termes de capacité de salle, etc…

Pour eux, c’est vraiment arrivé soudainement.
Victoria: C’est venu avec leur concert à la télé (chez David Letterman)
Alex: Ce sont des amis, de très bons amis. Ils sont ensemble depuis si longtemps, ils commençaient à être de plus en plus connus, mais lorsqu’il y a eu ce show chez Letterman, ça a explosé. Pour nous, cela a été une progression plus linéaire.
Victoria: Je comprends sa peur, elle est légitime, mais ils sont intelligents, il vont surmonter cela.
Alex: Ces gars sont des battants et ils sont vraiment proches les uns des autres. Ils ne doivent pas s’inquiéter de ça.

Apple a lancé hier son nouveau service musical, Apple Music (l’interview a été réalisée fin juin), avec différents services, une soi-disante meilleure interaction avec les fans, etc… Il y a quelques mois, Jay-Z a fait de même avec Tidal. La partie artistique semble toujours délaissée au profit du business, il n’est jamais question de musique ou des musiciens. Comment vous vous positionnez par-rapport à ça?

Victoria: Je suis d’accord avec ce que tu dis. Et, au fond, tout à l’heure, tu me demandais si nous étions las de certaines choses… Là, ça me regarde, mais en fait je m’en fous.
Alex: En tant que journaliste, as-tu l’impression que le business et l’art sont plus liés que jamais?

Oui, c’est un peu vaste et je ne peux pas répondre précisément, mais il me semble que le public des concerts – dont le vôtre – sont devenus avant tout des consommateurs. La frontière entre l’art et l’industrie du spectacle et du divertissement est, selon moi, de plus en plus mince. C’est une époque très étrange et difficilement définissable.

Oui, on ressent la même chose. À chaque fois, on se demande pourquoi absolument tout est à vendre, pourquoi tout devient une marque…
Victoria: Comme le féminisme. C’est devenu à vendre…
Alex: La promotion est une des choses les plus étranges. C’est dingue. Je ne crois pas que les réseaux sociaux devraient faire partie du travail des artistes, mais c’est comme ça aujourd’hui. Ce n’est pas la réalité.

Pourtant, vous en avez besoin aussi…

Victoria: Heureusement ou malheureusement… Non, heureusement, parce que la plupart du temps, les jeunes découvrent la musique par le streaming et, ensuite, ils vont acheter des disques. C’est pour cette raison que ne pas s’en servir en tant qu’artiste peut aussi se résumer à se tirer une balle dans le pied car… Les jeunes sont formidables, ils méritent aussi de découvrir la musique. Il y a un juste milieu: nous ne sommes pas liés à cette industrie, on est au courant de toute cette merde…
Alex: Pour nous, l’essentiel a toujours été d’éloigner le côté business de nos outils de création.
Victoria: C’est la culture de l’argent à tout prix, mais nous en sommes toujours rester éloignés. Nous sommes toujours convaincus que la musique est une forme d’art.
Alex: Je trouve marrant de voir comment les hommes d’affaire sont vus aujourd’hui dans notre société. Auparavant, dans les années 60 mais aussi par la suite, la rébellion à leur égard était entière, alors qu’aujourd’hui, c’est comme s’ils étaient les plus grandes figures de notre culture, comme si on pouvait être fier d’être un businessman. Jay-Z est constamment en train de se vanter d’être un businessman mais, auparavant, c’était un artiste.
Victoria: C’était un artiste mais désormais, le reste a pris le contrôle. L’artiste est aussi l’homme d’affaires. Pourquoi pas, mais je ne pense pas que Jim Morrison t’aurait dit un jour: ‘Tu as vu comment mon style marche bien sur Instagram?’. La dernière fois, je me suis posé cette question: si Jim Morrison avait Instagram, ferait-il des selfies? (Alex s’esclaffe) Peut-être qu’il l’aurait fait, mais il n’avait pas cette technologie. C’est presque hilarant, parfois c’en est même absurde. Mais je ne suis pas en colère contre ça, je n’ai pas de ressentiment, je n’ai pas de problème avec Jay-Z.
Alex: Même si notre musique n’est pas politique, il a toujours été question du système. Nous ne sommes pas mainstream…
Victoria: Peut-être que si…
Alex: On a commencé à faire de la musique en achetant les instruments les moins chers et les plus pourris. On vit dans un appartement bon marché… On n’a pas vraiment besoin de plus, tu vois?
Victoria: Je retire ce que j’ai dit. Parfois, je me sens punk.
Alex: Une punk douce (ils rient)
Victoria: Ouais, une punk douce… Dans le sens où, si on apprécie pas quelque chose, on trouvera une manière de procéder différemment en interne. C’est quelque chose qui nous tient depuis toujours. On essaye de trouver des moyens, des voies pour redéfinir les choses, communiquer autrement. On n’a pas à adhérer à tout. On sait que ces entreprises sont partout, sournoises et décevantes, mais on ne peut pas juste être dans l’opposition frontale. Il faut faire les choses de manière plus intelligente.

Revenons-en à ‘Depression Cherry’. Parlez-moi de l’artwork assez particulier, minimaliste aussi, presque cheap (ndlr: ceci étant dit sans avoir connaissance de la texture de la version physique).

Alex: En fait, l’important, c’est la texture. C’est physique, c’est du velours, c’est avant tout une question de sensation.
Victoria: C’est minimal, mais ça ne l’est pas.
Alex: Le toucher, la couleur…

Il faudra donc l’avoir en version physique…

C’est justement quelque chose qui m’amuse car, en version numérique, sur iTunes ou ailleurs, on verra le disque de la même façon. L’image restera la même, mais les sensations avec le disque physique seront très différentes.
Victoria: Tu peux toucher l’ordinateur mais ce ne sera pas aussi agréable.
Alex: On a touché le premier prototype et ce sera vraiment génial.

Qu’en est-il de la suite? Vous allez évidemment partir en tournée mais est-ce que vous avez une vision plus lointaine?

Victoria: Pas vraiment, c’est au jour le jour. On connait à peu près notre programme sur les deux mois à venir, mais pour le reste… C’est bien d’avoir des plans, mais penser que l’on a le contrôle sur son avenir, c’est un peu une blague. Tout le monde est conçu différemment. Nous, nous sommes plutôt du genre ‘Que sera, sera‘ (en français dans le texte).

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