Interview : Assassin / Rockin Squat (01-2001)

Dans votre dernier album, il y a plusieurs producteurs qui donnent une diversité musicale plus importante que l’Homicide Volontaire qui était un peu plus dub avec la patte de Doctor L. Etait-ce voulu?

RS: Oui, c’était voulu. Sur Touche D’Espoir, il y a Wax, DJ Medhi, Uncle O, Nigga Niles, Radja… Moi, dans l’album, je co-produis toutes les musiques ce qui amène une certaine homogénéité au projet sinon ça partirait vraiment dans des directions très différentes. L’approche de cet album est beaucoup plus hip hop notamment dans les beats au niveau de la façon dont ça bounce.

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Ces producteurs ne sont pas rattachés à Assassin Productions. Est-ce que cela a posé des difficultés et comment les avez vous choisis? Même question pour les MCs, notamment les américains…

C’est surtout par affinité. Des gens comme Wax ou DJ Medhi sont des mecs que je vois depuis des années dans le hip hop et qui marchent avec nous sans aucun problème. Pour les producteurs US, c’est la même, ce sont des potes. En ce qui concerne les MCs, on avait déjà fait Underground Connexion avec Supernat. On est lié. Quand il vient en France, il est avec nous et quand on va là-bas on le voit. Il va sûrement venir sur les grosses dates parisiennes. Pour R.A. The Rugged Man, il travaillait avec Rawkus et je voulais me connecter avec lui parce qu’il a vraiment un style qui tue. Comme c’est un mec qu’est straight hip hop, il n’y a même pas eu de problème de business, il s’est posé direct.

Est-ce difficile encore aujourd’hui pour des artistes français de se connecter avec des MCs américains?

Moi, je n’ai jamais eu de problème. J’ai bossé avec Wize Intelligent, The Poor Righteous Teachers, The Last Poets… Sur cet album, je devais amener Dead Prez et Above The Law. ça devait se faire, le planning de chacun a empêcher cela mais on remettra ça plus tard sur de prochaines productions. Vu ce que l’on représente et ce que l’on défend dans notre musique et dans nos textes, les gens que l’on connecte sont dans le même état d’esprit que nous. C’est sur ce terrain là qu’on va les brancher. Cela ne se fait pas par le biais des maisons de disques. Supernat’, je suis allé taper à sa porte et il s’est mis direct dedans. Nos paroles sont parfois traduites en anglais et les mecs savent quelle heure il est. Tout dépend après comment tu te situes en tant qu’artiste.

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Le hip hop français a littéralement explosé ces derniers temps et paradoxalement vous n’avez pas été plus que cela sous les projecteurs. Est-ce une volonté de votre part ou une censure de la part des médias?

Cela découle des deux. Vu notre attitude et le fait que l’on ne cautionne pas tout le showbusiness et les monopoles qui se créent pour promotionner cette musique, c’est sûr qu’il y a certains gros médias qui n’ont pas envie qu’Assassin soit le groupe de référence pour toutes les nouvelles générations qui tournent dans le hip hop aujourd’hui parce que ça devient la nouvelle variété dans ce pays. D’une certaine façon, il y a une censure vis à vis d’Assassin par les médias mais aussi par les acteurs de ce mouvement qui nous boycottent car cela leur ferait trop d’ombre. On connaît toute l’histoire, on est là depuis le Day One. On a vu tout le monde arriver, on connaît le parcours de tout le monde et la manière dont ils sont montés. De notre côté, on refuse aussi quelques médias, pas mal de télévisions parce que pour l’instant, on n’a pas envie de se promotionner par le biais de cet outil là. On attend que le hip hop gagne en maturité. En France, la culture n’est pas musicale mais littéraire. Les acteurs du mouvement hip hop n’ont pas les bases de la Soul, du Jazz, du Blues, du Rock n’Roll. Quand tu tombes sur les rappeurs aux Etats Unis, c’est des bonhommes. Ils n’ont pas besoin de se mentir à eux-mêmes pour se dire cailleras ou B Boys. Le parcours des afro-américains là-bas, le combat qu’il y a eu dans la musique afro-américaine font que les gens n’ont plus rien à se prouver à ce niveau là. En France, on est passé de la variété pop française au hip hop pop français. La scène française manque complètement de maturité. On en est au foetus. 90% des groupes en France sont immatures et véhiculent tous les clichés et les stéréotypes possibles et inimaginables. Les acteurs les plus connus de ce mouvement là sont guignolés. Le hip hop est un mouvement de combat, de contre-culture, de contre-information et si cela a pris tant d’ampleur sur toute la planète c’est par rapport à des problèmes sociaux. Nous, c’est ce qu’on essaye d’amener comme attitude, on essaye de ne pas faire partie des nouveaux clowns français. Dans Shoota Babylon, on dit « on préfère vendre moins mais garder l’impact d’une balle ». C’est toujours la même chose aujourd’hui mais sans gros médias, sans télé, on arrive à péter les disques d’or. On est en train de montrer à tous les jeunes groupes qui ont envie d’arriver dans la musique sans vendre leur âme, que tu peux exister, vendre des disques. Mais pour cela, il faut faire des tournées, être disponible auprès des fanzines, des différentes radios indépendantes. On pourrait faire deux ou trois émissions de télé grand public, aller bouffer avec le PDG de je ne sais ou et vendre 300000 disques de plus. Pour vendre plus de cent mille disques dans ce pays, tu es obligé de te prostituer d’une certaine façon. On est le seul groupe à être disque d’or sans être promotionné sur les grosses télés. Il n’y en a pas un autre.

Pourquoi ne pas signer sur une grosse maison de productions pour gagner plus d’argent et en faire profiter les autres?

Faire de l’argent avec cette musique, c’est très dur à moins d’être la nouvelle variété dans ce pays. Nous, on évolue comme un groupe de rock alternatif d’une certaine façon. C’est la diffusion et l’édition qui brassent de l’argent dans la musique et pour ça il faut avoir des passages radio ou télé. Et ça personne ne nous en donne la possibilité car une maison de disque qui se fait des couilles en or grâce à toi, c’est qu’elle a réussi à te couiller dans ton contrat. On veut garder notre liberté, on ne signe pas n’importe quel contrat. Si tu deales avec nous, tu es parti pour six ou sept mois de négociations. On connaît tous les articles de loi, on sait là ou on peut lâcher ou non. Si une maison de disque est prête à investir des millions sur toi, c’est qu’ils t’ont couillé quelque part. Soit sur les abattements, soit sur les droits voisin. Contractuellement il y a des clauses et quand tu commences à les connaître, les boss de maisons de disque savent à qui ils ont affaire et qu’ils savent de quoi tu parles.

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Tu as donc déjà été dans cette situation là…

Bien sûr. Moi, je deale tous les contrats. Depuis 92, on est en autoproduction. Depuis le premier maxi ou ça s’est mal passé avec la maison de disque qui nous a grillé car elles sont toutes en relation. On a fait 22 maisons de disque avant d’être signé, j’ai rencontré tout le monde entre Note Mon Nom Sur Ta Liste et le Futur Que Nous Réserve t-il. On a dû s’autoproduire et passer des deals de licence. Tout ça, c’est du juridique et il faut bien connaître le droit.

Par rapport au dilemme entre fric et artistique, tu tiens au terme underground qui vous qualifie pas mal. D’un autre côté, vous avez monté une structure de production qui fonctionne; et si on associe underground et authenticité, on sait que l’enjeu artistique est lié à l’enjeu financier. Je me demande en fait comment tu gères intégrité et business…

C’est tout l’équilibre à trouver. On est à Paris, en France, en Occident, dans une ère de surmédiatisation et de surcommunication, une ère ou l’argent est indispensable à la vie. A un moment, il faut trouver l’équilibre entre faire de l’argent sans que ça atteigne ton mouvement artistique ou ta propre personne. Pour l’instant, on y arrive bien. Avec ma façon de penser, si demain j’ai rien en poche ou si je pèse des millions, ce sera la même. L’argent n’est pas tabou pour moi. Dans « Trop De Chose à Dire », je dis « Donnes ton argent aux pauvres, ne pas manger est un drame et quand tu le feras, n’attends pas qu’on t’acclame, seule la fin de ta vie te dira si on t’épargne ». C’est ça la réalité, faire de l’argent pour pouvoir manger quand on a besoin de manger. Pour moi, c’est le plus important. C’est un privilège de pouvoir faire de la musique ton métier, et c’est pour ça que quand on commence à écrire ce n’est pas pour rien. Le hip hop touche les couches populaires ou il n’y a pas de soutien scolaire ou parental pour beaucoup de jeunes. Si le môme se retrouve avec simplement tes chansons dans son walkman, t’as pas envie de le motiver à aller shooter un keuf ou faire un braquage. Je préfère l’élever car le mouvement hip hop est là pour élever les gens, redonner de l’espoir aux gens qui en ont besoin. Les Last Poets disaient « c’est la voix des sans voix ». Gardons cela au même titre que la musique africaine, traditionnelle du Maghreb… C’est ça avant tout et pas un business comme le montre les maisons de disque. C’est de la communication comme le cinéma, la peinture, la sculpture, la littérature.

Vos apparitions se font souvent masquées en dehors de la scène. Est-ce pour ne pas être récupérer?

Oui, d’une certaine façon c’est ça. C’est aussi pour préserver notre liberté de déplacement. C’est pas forcément intéressant d’être connu si cela entrave ta liberté de déplacement. Moi, je connais quelques personnes connues, la plupart pètent les plombs. Les gens ont souvent besoin de se projeter dans la vie des gens pour exister plutôt que de se projeter dans la leur. C’est pour ça que tu as des grosses merdes comme Voici ou Gala qui vendent des millions quand ça sort. Les gens ont besoin de se comparer. Moi, je m’en bats les couilles. L’important est d’être soi-même, de trouver son propre équilibre et je n’ai pas besoin de savoir si lui a un slip orange ou elle a un slip bleu pour savoir ce que je vais manger ou aimer. L’important est la volonté, l’énergie et la vérité que tu vas mettre toi pour te sortir de ta condition. On ne met pas spécialement nos visages en avant. En plus on évolue dans un mouvement qui est complètement immature et on n’a pas envie de se choper toute la pression. Tout en restant humbles, on sait quel impact et quelle puissance nos mots peuvent avoir sur les gens. Aujourd’hui, le hip hop n’est pas encore assez mature pour qu’Assassin puisse arriver à visage découvert. Vu qu’il n’y a pas eu la Soul, le Rock, de la Vérité dans notre pays… Il y a eu des artistes comme Ferré, Piaf, Brel qui n’ont pas touché les générations actuelles. Nous, en tant qu’Assassin, on amène une des premières bases sérieuses de la musique française et quand il y aura plus de groupes comme Assassin ou Ideal J qui sortiront, on pourra se montrer à visage découvert sur toutes les télés et donner notre point de vue.

Il y a une phrase qui me traverse l’esprit: « Chaque mystère suscite un intérêt dans la volonté qu’on a de le percer ». Quelque part, quel meilleur coup de pub que de se masquer?

On sait qu’une des premières valeurs marchandes d’Assassin, c’est sa rébellion et le fait d’être un groupe de protestation. On évolue dans un business ou ce qui résume Assassin vis à vis du public, c’est le CD que tu vas vendre. Tu as un code barre au cul au même titre que n’importe quel CD. Après c’est la façon dont tu vas amener tout ton parcours pour délivrer cela au public. Le fait de se masquer ou non, c’est un choix personnel par rapport à ce que tu as envie de vivre dans ta vie. Je te garantis que le fait de se masquer fait vendre beaucoup moins de disques. C’est une évidence. Tous les groupes qui ont commencé en même temps que nous pètent aujourd’hui entre 500 et 800 000 disques. Nous, on est à 100 000 et on estime que notre musique n’est pas forcément plus mauvaise que la leur. C’est voulu, parce que nous ne cautionnons pas la promotion par le biais de l’individualité. La preuve en est que tu connais souvent plus la vie privée des stars que leur musique. L’exemple typique, c’est Johnny Hallyday. Il est tous les jours dans des magazines avec des nouvelles meufs, les gens se foutent de plus en plus de sa musique. Il arrive à remplir des stades et quand il sort un disque, il en vend pas plus de 200 000. Le fait de se masquer fait que tu es moins accessible et va à l’encontre de tous les rouages de la promotion et du système. Relire nos propos après interview, interdire les photos, tout cela est galère et ralentit ta promotion. Pour nous ce n’est pas un problème, car notre but premier n’est pas de vendre le plus de disques possible.

On oppose souvent Assassin avec le rap plus variété. J’aurais tendance à mettre le Secteur A dans ce créneau. Tes collaborations avec eux sont elles dues à une logique personnelle? Ne sont-elles pas un peu paradoxales?

J’ai collaboré avec Kalbo d’Arsenik. Je ne pense pas qu’Arsenik soit un groupe de variété, du moins de ce que j’ai entendu pour l’instant. La variété a toujours existé, et je ne suis pas là pour cracher dessus. Quand je collabore, c’est avant tout humain. Je me tape de savoir ce que le mec a fait avant. L’important c’est la vibes, ce que tu donnes au mouvement, ce que tu sors en studio et ce que tu proposes. Chacun assume la conséquence de ses actes. Les mecs arrivent de Sarcelles, ils font de la thune et arrivent à acheter des maisons à leurs parents. Tant mieux, Respect! Je sais d’ou vient le hip hop, je sais comment ces gens en sont arrivés là dans le hip hop. Ils doivent aussi aller chercher les racines et un jour, ils les trouveront et ne feront plus les mêmes erreurs. Moi, je suis down avec Doc Gyneco. Les trucs qu’il écrit sont puissants. Il retourne les stéréotypes. En plus, il vient du 18ème, je l’ai connu haut comme ça, je l’ai vu grandir et un jour il est arrivé avec sa touffe et m’a proposé son projet. Il n’y a pas eu de problème.

Vous êtes en contact avec Asian Dub Foundation. Comment le contact s’est-il fait et est-ce que cela va donner quelque chose dans le futur?

On les connaît depuis trois ou quatre ans. C’est un groupe militant, ils sont là , ils sont carrés, ce sont de vrais mecs. Je ne sais pas si cela va donner quelque chose dans le futur. si on se retrouve à faire des dates avec eux, c’est avant tout parce qu’on a le même tourneur. La dernière fois qu’on a joué avec eux, c’est parti en jam à la fin sur de la drum n’ bass. C’était bien comme il faut.

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