Interview : Assassin Productions (01-2001)

Peux tu nous décrire le contexte dans lequel a été créé Assassin Production?

Madj: En 91, Assassin a sorti son premier maxi « Notes Mon Nom Sur Ta Liste’ grâce à un contrat d’artiste passé avec un label Polygram. Fin 91, il y a eu une rupture de contrat pour une incompatibilité entre les désirs du groupe et les ambitions de la maison de disques par rapport à Assassin. Pendant un an, on avait « Le Futur Que Nous Réserve t-il? » prêt donc on a démarché, fait le tour des maisons de disques. A l’époque, il y avait des bruits sulfureux autour du groupe. On s’est retrouvé dans la situation ou personne ne voulait signer Assassin. On a donc dû se retourner et avec l’aide d’une structure qui s’appelle Corida (producteur de spectacles), on a monté Assassin Production par nécessité pour faire exister le premier album d’Assassin. C’était en 92 et huit ans après, on a appris à marcher. Au début, on était à quatre pattes et maintenant on est sur nos deux jambes. On a monté d’autres projets autour d’Assassin dans le label. On essaye maintenant de se construire un catalogue au delà de nos activités avec Assassin et d’avoir une vraie identité d’indé.

Pourquoi utilisez-vous plusieurs distributeurs?

Pour Assassin, c’est Delabel; pour Pyroman et Neda, c’est BMG; l’Avant Garde, c’est Hostile; sur La Caution, pour le moment on est tout seul. C’est simplement que tu as plusieurs configurations contractuelles: tu peux faire des catalogues deals ou des deals produit par produit. Nous, on a opté pour la deuxième solution et ca permet de ne pas concentrer toute notre activité dans les mains d’un seul et unique partenaire. C’est une situation qui nous convient et nous correspond.

Sur quels critères choisissez-vous les groupes?

Déjà, dans un premier temps, c’est la musique. C’est le premier truc qui parle et en dehors de ça, il y a un rapport humain que sera privilégié. On ne se construit pas une famille comme ça, au détour d’une rencontre dans les couloirs de maisons de disques. On essaye d’avoir des trucs qui durent. Mais on privilégie un rapport de proximité et humain avec les gens avec qui on travaille. De toutes façons, vu l’adversité dans laquelle on travaille et dans laquelle on est plongé avec notre histoire, il vaut mieux…

Assassin Production est donc un peu fermé et ne travaille pas forcément avec des groupes de Bordeaux ou Toulouse par exemple…

Si, tout est possible mais ça ne se fait pas comme ça et aussi vite. II y a un moment ou on va regarder un peu ce que les gens ont dans le ventre.

Quand tu parles d’adversité, vous en souffrez beaucoup?

Non parce qu’on est habitué à ne jamais avoir surfé sur les modes. C’est vrai que curieusement, avec l’histoire qu’a Assassin dans le hip hop français, on se rend compte qu’il y a une sorte d’amnésie. Les médias écrivent des articles ou des gros dossiers… Tu vois, on a quand même réussi à tomber sur un dossier de 14 pages dans Libé ou on est à peine évoqués. Dans ces 14 pages, tu as une page et demie sur le rap engagé ou on est à peine cité. En terme de promotion, on a souvent eu l’impression d’être mis à l’écart. Quand tu es indé, tu es obligé de te battre. Nous, on pousse les jeunes groupes qui sont avec nous à se prendre en main. Quand ils doivent préparer un album par exemple, ce n’est pas nous qui allons réserver les séances de répèt pour eux. On les forme à devenir des artistes responsables même si on leur apporte le confort, l’expérience, la direction et la connaissance du terrain que peut amener un label indé. On essaie que les gens soit partie prenante avec nous et soient de véritables acteurs.

Est-ce votre démarche hyper indé et intègre du départ qui vous aurait fait faux bond?

Je peux pas te dire, il faudrait demander ça aux gens concernés. On ne dit pas un jour blanc et un jour noir. Notre façon d’avancer nous a peut-être ralenti, mais on n’a jamais été hésitants sur nos fait. II y a des gens dans ce marché qui ont un monopole et quand tu t’embrouilles avec eux, ça te ferme certaines portes. Le temps passe. On a connu cette scène lorsqu’il n’y avait pas de scène d’ailleurs; à l’époque, il n’y avait pas un journal, il n’y avait rien du tout. Aujourd’hui, il y a des magazines nationaux qui ne seront peut être plus là demain, il y a des radios qui n’étaient pas là et qui maintenant le sont… Le monde évolue et tout le monde est de passage dans cette histoire. Nous, ça fait bientôt quinze ans que l’histoire d’Assassin s’est montée, et on est toujours là…

Étant donné le nom du label, ne craignez-vous pas un sentiment d’infériorité chez les groupes produits par rapport à Assassin?

Tu as raison de poser la question car notre objectif est d’avoir un catalogue cohérent et qui se tient. C’est sûr qu’on ne va pas produire des Assassin bis. On a eu la collaboration avec Kabal qui a un peu installé cette idée. Ce groupe était très influencé par ce qu’on pourrait appeler l’écurie Assassin. II se trouve qu’on a tourné ensemble, qu’ils ont été très fortement amalgamés à Assassin. Si tu prends La Caution, Pyroman ou l’Avant Garde, il y a un fil conducteur parce qu’on veut être cohérent dans ce qu’on fait et dans cette pratique culturelle. Je crois que ce ne serait pas très bon pour nous de ne produire que des petits frères.

C’est pour ça que Kabal n’est plus sur Assassin Prod?

Pas du tout. Kabal avait envie, et c’est très louable de leur part, de se construire et de faire leur route comme nous on a pu la faire à un moment. Je pense qu’ils avaient besoin de s’émanciper après la longue aventure que l’on a vécu ensemble au moment de la tournée ‘Homicide Tour » en 96-97. Ils avaient besoin de prendre leur direction.

Au sujet de la politique du label, hors mis l’ouverture musicale, recherchez-vous un certain concept pour vous démarquer?

Aujourd’hui, se démarquer des autres, c’est très simple. A partir du moment ou tu ne vas pas trop dans le sens du poil, tu te démarques. Regardes ce qu’il se passe, regardes l’univers ambiant. On est issu d’un mouvement culturel qui est certainement le plus ancré socialement et qui est paradoxalement le plus happé et le plus aliéné par les classes dominantes. Quand tu as des gens qui arrivent à affirmer devant des millions de personnes, « je suis un capitaliste »… Quand ça ne parle que de chiffre d’affaire et pas de musique, ce n’est pas très dur de se démarquer. De l’extrême gauche à l’extrême droite du rap aujourd’hui, tout le monde mange dans la même écuelle sauf peut être nous et quelques autres. Donc, pour se démarquer, il suffit qu’on soit nous-mêmes.

De par la qualité de vos productions, on aurait tendance à acheter vos sorties les yeux fermés. Est-ce que vous êtes conscients de l’influence que vous avez sur les auditeurs et ne trouvez-vous pas ça un peu dangereux que les gens puissent être si facilement formatés vis à vis de vos artistes?

Je crois que le plus gros formatage, ce n’est pas vis à vis de nos prods ou de nos activités, c’est ce qui se passe sur les ondes de radios et dans l’industrie. Je suis flatté de ce que tu dis, moi je ne le ferais pas, je regarderais quand même ce que j’achète. Dans le dernier Avant Garde, les morceaux font plus de cinq minutes, ça ce n’est pas formaté. Notre format est simple, on est attaché à développer la scène hip hop française en tant que manifestation de la culture des peuples. La plus grande responsabilité qu’on ait, c’est de faire attention à ce qu’on envoie car aujourd’hui, la plupart des gens qui écoutent sont des personnes assez jeunes. On a envie de leur communiquer tout ce qui a pu nous faire kiffer dans cette culture. Maintenant que le hip hop est inclus dans l’industrie musicale française, il ne faut pas parler que de cul, de thune… On essaye de garder ce qui nous a construit, c’est à dire un rap produit de son environnement, reflet de la société de laquelle il émerge. On fait un rap témoin de son temps.

Musicalement et dans l’avenir, Assassin Production s’orientera vers quelque chose de plus accessible et « commercial » ou plus expérimental et novateur?

On va essayer de conserver une certaine qualité musicale et textuelle. Peu importe le style de texte mais toujours véhiculer une certaine qualité d’écriture. On se prend la tête et on essaye que les jeunes artistes qui bossent avec nous se la prennent aussi. Un truc comme La Caution qui n’est pas aussi pamphlétaire qu’Assassin, il y a une qualité d’écriture, une complexité, un souhait d’être original, ce sonne comme personne aujourd’hui. Si tu prends les maxis qu’on a sorti cet automne (l’Avant Garde, La Caution, Pyroman et Neda) , il n’y a rien dans le rap français qui sonne comme ça. Je ne dis pas qu’on fait mieux que les autres mais on n’est pas parti dans une sempiternelle boucle de violon, un beat et une basse; ce qui a été un peu le chemin fossoyeur du rap français. A notre avis, on arrive dans une période d’étouffement dû à cet espèce de format artistique et idéologique. On a l’impression qu’il n’y a plus aucune expression artistique et idéologique, plus aucune envie de se démarquer de quoi que ce soit parce qu’aujourd’hui c’est comme ça que ce marche, c’est comme ça qu’on va être joué sur Skyrock et que c’est comme ça qu’on va prendre de la thune. C’est ce que beaucoup de gens ont dans la tête aujourd’hui et la musique passe au second plan. Peut être que je me trompe mais.., j’ai participé à la genèse de cette scène (humblement, ce n’est pas non plus pour se la raconter), et j’en arrive aujourd’hui à quasiment ne plus écouter de rap français et à n’écouter que très peu de rap américain…

Donc, qu’est-ce que t’écoutes?

Quand je te dis que j’écoute très peu de rap américain, disons que j’en écoute beaucoup moins. J’écoute les productions DJ Premier (Grouphome, MOP, Gangstarr). J’aime bien DITC et cette tradition du hip hop comme OGC et tout le Bootcamp. Le Dr Dre, c’est une bombe. Sinon, je reviens à des choses beaucoup plus essentielles comme le blues (BB King, John Lee Hooker, Memphis Slim…), la soul, le rythm n’ blues sixties (Otis, Temptations, Four Tops, Sem And Dave…), le punk rock (Clash, Sham 69, Ramones…). Ce qui m’intéressait à la base en hip hop et qui m’intéresse toujours car je pense que ce mouvement culturel n’est pas mort mais momentanément aliéné par l’idéologie dominante. C’est l’envie d’être une expression culturelle ancrée socialement, un outil de contestation et de communication. Aujourd’hui, je ne retrouve plus du tout ça dans le rap français et américain. A part quelques exceptions, ça sombre dans la niaiserie et la bêtise. Alors tant que le rap s’orientera vers cette espèce de revanche des nouveaux riches en y enlevant tout aspect idéologique, on court à la perte de ce mouvement culturel. Franchement. C’est aussi un de nos combats, on est avant tout hip hop et on va essayer, et on n’est pas les seuls, de rendre à travers notre travail toute la grandeur que ce mouvement culturel mérite au delà des réflexes adolescents de guéguerres de tribus.

Même si tu recherches une certaine proximité avec les artiste:, est-ce qu’on verra un jour un artiste étranger sur le label?

Peut être, pourquoi pas. Tout dépend du contact qu’on a avec les gens. Récemment, on est rentré en contact avec Asian Dub Foundation. Ce sont des gens qui ne sont pas dans la même musique que nous mais qui dans leur intervention en tant que citoyens, ont des activités communes aux nôtres. C’est un exemple, il y en aura certainement d’autres. Je pense que si on rencontrait d’autres groupes dans cette direction idéologique, on trouverait des similitudes. Tous, on pense qu’il en manque un peu dans le rap.

Quelles sont les prochaines sorties prévues?

On va essayer de sortir le troisième Avant Garde avant l’été. On travaille aussi sur La Caution en essayant de leur sortir un mini album, histoire de donner une suite au maxi. II y a Pyro qui bosse aussi sur des nouveaux morceaux dans le but de sortir également un Ep 6-7 titres. Et Assassin qui est le gros morceau de l’histoire. Entre temps, on aura quand même réussi à sortir les trois maxis vynils extraits de l’album auquel il va falloir qu’on consacre une bonne partie de notre temps.

Le mot de la fin…

On donne beaucoup de respect à tous ceux qui oeuvrent pour la musique populaire. On va rendre hommage à tous ceux qui ont fait qu’aujourd’hui on soit là comme Chuck Berry, Muddy Waters, les Last Poets, Sugar Hill Gang, Grand Master Flash, KRS One, Public Enemy, Wu Tang Clan. On va avoir une pensée pour tous ceux qui soufrent dans ce monde ou règne la barbarie et l’injustice. Une touche d’espoir pour tous nos frères et soeurs qui nous suivent depuis des années et tous ceux qui combattent pour leur émancipation aux quatre coins du monde.

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