Interview – Alt-J, entretien circonscrit

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C’est dans un Grand Mix de Tourcoing complet depuis trois mois que nous essayons tant bien que mal de nous frayer un chemin pour rencontrer le phénomène Alt-J, auteur d’un formidable premier album. Sur scène, c’est un groupe nouveau à la timidité contrebalancée par un charisme naturel dégagé par cette pop atypique qui a logiquement défini leur succès. Dans les loges, c’est une bande de jeunes qui veulent simplement jouer, sans se laisser happer paresseusement par les pièges de la célébrité. En s’appuyant sur leur sobriquet (Alt-J étant le raccourci clavier pour le delta sur Mac) et sur le vers « Triangles are my favourite shapes » de la chanson « Tessellate », on se dit qu’une interview à base de triangles ferait plaisir à tout le monde… Rencontre avec Tom Green, batteur de la formation et donc piocheur d’images pour l’occasion.

1Notre premier triangle est la Tour Eiffel. Comment se déroule la tournée française pour le moment?

Thom: C’est formidable. On était déjà venu plusieurs fois en France, on y a fait quelques festivals. J’ai l’impression que plus on vient, plus importante est la foule. L’album a bien marché ici, dans les charts ou sur iTunes. C’est une surprise pour nous. On n’avait aucune idée du retour qu’on pourrait avoir en France. La première fois qu’on est venu ici, c’était il y a plus d’un an au Midi Festival, et ça coïncidait avec notre première fois à l’étranger en tant que groupe. Le public français est très réceptif et intéressé. C’est une bonne nouvelle d’avoir des fans ici, d’autant plus qu’on adore jouer en France, en particulier à Paris. La ville est superbe, mais il fait un peu froid ici aujourd’hui, non?

Bienvenue dans le Nord de la France! Mais tu viens d’Angleterre, tu dois avoir l’habitude!

Oui, nous sommes tous anglais. Pour cette tournée, on va un peu partout, on adore l’Europe. Hier, on a joué à Paris en première partie de Two Door Cinema Club, et on fait Amsterdam demain. On a du parcourir l’Europe pendant trois semaines, si on cumule tous les concerts. Mais c’est une longue tournée! Elle a commencé au mois de mai, et on ne retourne à la maison qu’en décembre. Avant la fin de l’année, on va à Hong-Kong et aux Etats-Unis. On prend quelques breaks d’une semaine à Londres, mais on est toujours sur la route. C’est un peu comme à l’armée, on a des permissions (rires)!

2Ah, Pink Floyd!

Le triangle de « The Dark Side of the Moon »… Ce genre de groupe est-il une influence pour vous?

En fait, c’est le groupe préféré de Gwil, et c’est aussi son album favori! Je pense que ça influence son jeu de basse. D’une certaine manière, on peut dire qu’il essaie de jouer différemment, il cherche les mélodies les plus intéressantes possibles. J’aime bien Pink Floyd mais je n’ai jamais pris le temps de les écouter proprement. Mon père était fan, mais je ne suis jamais revenu dessus. Je pense qu’il y a un morceau qui s’appelle « Time » que j’adore, mais je ne connais pas bien le reste de l’album. Dans le groupe, on a tous des influences bien distinctes, ça contribue à la richesse de notre son.

Quel est ton groupe préféré?

Je dirais Deftones. Je les ai écoutés plus que n’importe quel autre groupe, mais j’aime aussi Death Grips, Hot Chip… J’écoute beaucoup de choses différentes. Quand j’étais jeune, c’était surtout du métal. Aujourd’hui, j’écoute plus de musique électronique. Le dernier Hot Chip est vraiment bon, ce sont de super songwriters, ils ont tous des side-projects… J’adore aussi Radiohead, mais qui n’aime pas?

3C’est la pyramide du Louvres à Paris. Ça me permet de faire la connexion avec l’Art. Vous êtes plusieurs à avoir suivi des études d’Art. Est-ce que tout est parti de ce dénominateur commun?

Oui, Gwil, Joe et moi avons étudié l’Art à l’université de Leeds, c’est comme ça qu’on s’est rencontré. On est devenu amis la première année, et ça n’est qu’en deuxième année qu’on a réalisé que chacun de nous jouait d’un instrument, et que Joe avait déjà enregistré quelques chansons en solo. On a commencé à jouer entre potes, je n’avais que la configuration minimum, les kicks et les snares, rien de plus. On jouait dans une espèce de chambre, c’est pour ça que c’était très minimal et acoustique au début. On essayait d’enrichir les chansons de Joe. On n’a jamais eu envie d’être un groupe, on ne faisait que jouer entre potes! On a réellement commencé à émerger en troisième année. On pensait différemment, on jouait plus sérieusement, mais on n’avait aucune pression car on ne voulait pas vraiment devenir un vrai groupe.

Penses-tu que le fait d’avoir étudié l’art a influencé votre son?

Oui, car on était dans un environnement créatif. On n’avait pas les mêmes idées que les autres groupes, on n’a jamais cherché à sonner comme quelqu’un d’autre, on voulait juste jouer. On était libre, il n’y avait pas de pression ni de limite de temps, et ça a marché avant tout parce qu’on est ami et qu’on adore faire ça. Ça nous prend environ trois ou quatre mois pour finir une chanson, et c’est en partie dû à notre formation. Un artiste n’est jamais satisfait de son propre travail! On n’était donc jamais d’accord avec nous-mêmes, et on se critiquait les uns les autres. On a appris à accepter la critique pour mieux avancer, en laissant notre ego de côté. Si une partie du morceau ne fonctionne pas, tu ne le fais pas, et tu dois l’accepter. Notre environnement artistique a définitivement eu de l’effet sur nos morceaux.

4J’ai déjà vu ça quelque part!

C’est le triangle impossible de Penrose. Penses-tu que vous vivez un « succès impossible » avec Alt-J? Vous attendiez-vous à des retours aussi excellents?

Ça nous surprend toujours autant d‘entendre notre musique à la radio, de voir qu’autant de gens la connaissent, de lire des articles sur nous dans les magazines, de voir que nos concerts sont sold-out… A vrai dire, on n’y était pas préparé parce qu’on ne l’a jamais cherché! Aujourd’hui, on apprend à l’accepter, on admet que les gens aiment notre musique. On ne sait pas vraiment à quoi ressemble notre musique ni pourquoi on a du succès. Nous faisons de la pop, mais nous utilisons des structures légèrement étranges et peu conventionnelles, c’est peut-être la raison pour laquelle les gens sont attirés. C’est à la fois accessible et intéressant. Si c’est le cas, c’est génial de se dire qu’on peut prétendre influencer d’autres musiciens sur notre manière de faire, écrire de la musique sans chercher à s’inscrire dans un quelconque mouvement.

5Oh cool, l’album des Maccabees.

Les Maccabees étaient nominés en même temps que vous aux derniers Mercury Prize. Ce trophée est-il vraiment important pour vous?

Oui! En tant que groupe, c’est sans doute le meilleur award que tu peux gagner. C’est la musique qui gagne, c’est notre album, et non ce qu’il y a autour. On adore jouer live, mais à la base nous écrivons, nous arrangeons et nous enregistrons. C’est très flatteur de recevoir un tel respect pour notre travail. On a encore du mal à réaliser. En fait, on jouait le lendemain, on était dans le feu des concerts, et on n’a pas eu le temps de se dire « on a gagné en fait »! Nous sommes fans de plusieurs des groupes qui étaient aussi nominés. Nous avons rencontré les Maccabees plusieurs fois, ils sont vraiment adorables et talentueux, ça nous fait bizarre de les battre! J’ai regardé le palmarès des Mercury sur Wikipedia et ce ne sont que des artistes respectueux qui ont gagné. Il y a de gros noms comme PJ Harvey. Ça nous met en confiance, ça me pousse à me dire qu’il faut que l’on continue. L’album se vend très bien, on est déjà booké pour des shows plus gros l’année prochaine. Ce trophée nous est tombé dessus, tout le monde dans le groupe est extrêmement heureux. Je suis aussi content pour le reste de l’équipe qui a travaillé pour l’album, tout le monde a travaillé dur pour en arriver là. Tu sais, nous n’avons pas une organisation massive: petit management, petit label, petite équipe. La nuit des awards était folle, je pense que je m’en souviens à peine!

sans-titre-6C’est quoi ce truc?!

En fait, c’était une question pour votre chanteur. Ce sont des cordes vocales ouvertes…

Vraiment? (rires)

Joe a une voix très particulière, sais-tu comment il l’a trouvée?

Son père était aussi chanteur et faisait des concerts. Joe a grandi avec ça. Il n’essaye pas de copier son père, mais s’en inspire. Il n’aime pas chanter fort, il préfère chanter tranquillement en marchant. Il a mis du temps à être à l’aise avec sa voix, mais c’est juste la manière dont il chante, il ne s’est pas forcé. Moi aussi je la trouvais étrange au début, mais finalement ça reste l’élément le plus reconnaissable dans notre son! Si tu l’entends chanter, tu sais que c’est nous, c’est vraiment une bonne chose pour un groupe, on a de la chance!

7Ah, quel est son nom déjà?

Jean Reno, alias Léon. Le triangle, c’est la forme de son nez… Désolé, je n’ai rien trouvé de plus subtil pour aborder ce sujet

(rires) Pourquoi pas!

Pourquoi avez-vous choisi l’histoire de Léon sur la chanson « Matilda »?

A l’origine, c’est l’un des films préférés de Joe. On l’aime tous, mais Joe a grandi avec ce film qui l’a beaucoup touché. Les paroles, « This is from Matilda », font allusion à la fin. C’est ce que dit Léon lorsqu’il a des grenades attachées autour de lui. C’est un moment très puissant dans le film. Joe a l’habitude de faire germer n’importe quoi dans son esprit, tout ce qu’il aime. Qu’il s’agisse de livres, de vidéos vues sur internet, de films, ça lui reste collé dans la tête et il relâche tout en écrivant des chansons. Il est capable d’écrire des chansons sur tout ce qui le touche.

8Ce sont nos pochettes!

Y-a-t-il une histoire derrière celles-ci? Qui est à l’origine de ces artworks?

La première, c’est la pochette du single « Fitzpleasure / Matilda ». J’ai trouvé la pochette en ligne, sur un blog. On l’a tous aimé, c’est un peu triangulaire. On a mis du temps à trouver à qui appartenait cette photo pour pouvoir l’utiliser. Je pense que c’est sur la côte ouest australienne. Celle de l’album, c’est Guil qui l’a trouvée, sur le web également. On était pris par la deadline, et c’était quelque chose d’important: on ne voulait pas avoir une pochette que l’on n’aime pas! On était toujours en train d’enregistrer, on avait la pression, et on n’avait aucune idée. Gwil a tapé « delta » dans Google Images. C’est cette image thermale du delta du Gange qui a tout de suite attiré notre attention. Elle vient de la European Space Agency, on ne l’a pas retouchée. C’est une photo un peu psychédélique qui me donne des idées. Il y a ces espèces d’ouvertures et ça n’exprime aucun symbole, ça représente bien notre musique. On a de la chance de l’avoir trouvée. Sur la version deluxe, c’est la même photo avec des couleurs inversées. On peut la reconnaître facilement, elle est parfaite pour cette version!

9Le triangle de la Playstation!

Que faites-vous pendant votre temps libre? Jouez-vous aux jeux vidéo quand vous ne jouez pas de musique?

Oui, on a une XBox dans le bus! Gwil est à fond dans « Rainbow Six », un jeu de shoot. J’ai « Call of Duty » sur mon laptop, j’y joue pas mal. On a tous des laptops et toujours le wi-fi dans les loges, donc on a de quoi passer le temps. On regarde des films, on écoute de la musique, il y a des tas de blogs que je visite régulièrement. J’essaie de me maintenir à jour sur l’actualité musicale, j’aime écouter des nouveaux sons. Mais il est vrai que c’est parfois ennuyeux d’attendre toute la journée, et tu ne peux pas rester indéfiniment devant un écran d’ordinateur. On fait beaucoup de promo, on aime ça, ça passe le temps! On prend le temps de visiter aussi, c’est excitant de jouer dans de nombreux pays, on a de la chance de pouvoir le faire.

10Pourquoi tout le monde fait un triangle avec les doigts dans les concerts? Qu’est-ce que ça veut dire? Votre public fait-il la même chose?

Oui, mais ils font le delta différemment, comme ils le peuvent! (il fait plusieurs combinaisons avec ses doigts, ndlr)

J’ai entendu dire qu’il s’agissait d’un symbole religieux, pas seulement chez Jay-Z, mais aussi chez d’autres stars comme Madonna ou Rihanna. Je ne sais pas si c’est un effet de mode ou autre chose…

Je n’en sais rien, mais je pense que c’est encore une combine de Jay-Z pour tenir ses fans.
Gwil (qui vient d’arriver, ndlr): J’ai entendu dire que ça avait effectivement rapport avec Dieu, c’est le symbole de l’Illuminati. Mais ça reste très vague!

12Le triangle des Bermudes…

Vous allez y jouer un jour, au milieu, sur un bateau?

(rires) Je ne sais pas. C’est vrai que c’est un truc qui m’obsède un peu. C’est incroyable ce qu’on raconte sur cet endroit. J’aimerais bien y aller un jour, mais beaucoup de gens disent que tout ça est faux. Ils pensent que rien n’a vraiment disparu, que c’est juste le mauvais temps qui a tout détruit. Mais je pense que c’est trop dangereux d’aller y jouer (rires), et les gens ne viendront pas!

Plus sérieusement, dans quel endroit as-tu préféré jouer?

Il y a vraiment différents types de public. Par exemple, au Royaume-Uni, tout le monde est très excité, les gens semblent nous avoir attendu depuis longtemps, les tickets sont vendus plus d’un mois à l’avance. Il y a beaucoup de fans de nos débuts dans le public, des gens qui ont acheté le 7’’ à l’époque et qui nous ont suivis sur Myspace. Aux Etats-Unis, c’est la folie. On a fait une tournée de six semaines cet été, en commençant par New-York jusqu’à la côte Ouest en passant par le Canada, puis en redescendant vers le Texas. C’était similaire dans chaque ville, on a vu des gens qui étaient vraiment déterminés à nous rencontrer. Certains nous ont même invités chez eux pour manger un morceau de tarte ou pour faire la fête. C’était bizarre mais c’était drôle! L’Europe est intéressante. La foule est plus attentive, les gens aiment la musique et te le font sentir. Au début, c’était même effrayant, comme ça ne répondait pas d’emblée, on commençait à penser qu’ils détestaient. Mais ça applaudit et ça crie sans problème entre les morceaux. Musicalement parlant, je pense que le public européen est plus « intelligent ». Ce qui est passé était déjà très excitant et je pense qu’on a encore de beaux moments devant nous.

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