Interview – Alberto Guijarro, co-directeur du Primavera Sound Festival

Pour qui apprécie la musique en live, et se vante d’entretenir des goûts musicaux assez pointus, pas de doute que le Primavera Sound Festival de Barcelone est un rendez-vous annuel à ne manquer sous aucun prétexte. Chaque année, durant trois jours, 250 groupes se partagent les six scènes principales du Parc Del Forum de la capitale catalane. Têtes d’affiche, vieux de la vieille venus se reformer, et acteurs méconnus de l’actualité musicale se passent ainsi le relais devant un public venu du monde entier: une entreprise gigantesque, parfaitement organisée, dont Alberto Guijarro est un des cerveaux. Activiste local depuis plus de vingt ans, le bonhomme est non seulement bien occupé par le Primavera, mais dirige également la mythique Sala Apollo du centre-ville. Après quelques rendez-vous manqués, et alors que le line up de cette édition 2015 était sur le point d’être dévoilé, nous avons pu nous entretenir avec lui.

Depuis trois ans, l’expérience Primavera Sound commence dès janvier avec l’annonce de son line up: un véritable évènement qui est suivi dans le monde entier, avec sa part de fausses rumeurs qui circulent et se propagent sur le net. Comment vous est venue cette idée d’annoncer toute la programmation en un seul bloc?

Alberto Guijarro: Ce festival est fait par des mélomanes pour des mélomanes. Pour nous, donner maintenant tant d’importance au line-up c’est une façon de célébrer ça avec nôtre public. C’est une expérience formidable, un moment fort chaque année. On est content de notre boulot, donc on veut rapidement savoir ce que les gens en pensent. Cette annonce est devenue une fête, un rendez-vous immanquable. C’est comme si le festival commençait dès maintenant: les gens rentrent dans une dynamique de plaisir, commentent, s’excitent, et ont le temps de bosser le programme pour découvrir de nouveaux groupes inconnus qu’ils voudront peut être voir en mai.

De plus, cette annonce du line-up se fait d’une manière très différente et très créative à chaque fois…

Oui, c’est une excuse pour faire la fête. Chaque année, on investit beaucoup de temps et d’énergie pour que le jour de l’annonce du line-up soit très spécial, pour le public comme pour nous.

Vous cultivez une image très indie rock. Du coup, étant donné le nombre de groupes présents chaque année et votre habitude de coller à l’actualité, l’affiche est toujours un peu prévisible. Est-ce quelque chose dont vous avez conscience et que vous tentez de prendre à contre-pied?

On vient évidemment de la musique alternative et de l’électronique mais, dès le départ, on s’est ouvert à d’autres genres comme le Flamenco, le hip hop, la new age, la musique contemporaine, la world music, le métal… C’est finalement le fait de proposer une programmation aussi large, et pas si éloignée que ça de notre base, qui nous permet de surprendre et de faire découvrir constamment de nouvelles choses à notre public, toujours avec cohérence.

Comment est né le festival? De quel constat, de quelle envie êtes-vous partis pour vous lancer dans cette grande aventure qui fête ses 15 ans cette année?

Pour tout te dire, l’aventure Primavera Sound a commencé avant 2001. En effet, en 1996 et en 1997, on avait déjà créé le festival. Il avait le même nom, mais se déroulait dans un format plus proche du Primavera Club, avec la programmation de nouveaux groupes nationaux et internationaux dans différentes salles de Barcelone. Après deux premières éditions, nous nous sommes concentrés sur la programmation de la partie musique électronique d’autres festivals comme Le FIB de Benicassim ou le Doctor Music Festival, tout en étant à la tête de l’un des clubs les plus emblématiques de Barcelone: la salle Apolo. L’esprit Primavera Sound est donc né dans cette salle, lors des soirées Nitsa Club, pour finalement prendre la forme du festival qu’on connait aujourd’hui.

Le Primavera Sound est un des festivals les plus importants d’Europe, donc du monde. Quel regard portes-tu sur le chemin parcouru? Y a-t-il un moment qui t’a particulièrement marqué lors de ces quinze dernières éditions?

On est évidemment super fier du chemin parcouru. Nous sommes passionnés de musique, on vit pour elle, donc pouvoir fêter les 15 ans de ce festival est quelque chose de superbe. Des souvenirs et des grands moments, il y en a tellement… Mais si je devais en garder un, ce serait celui d’être monté sur scène avec ma fille pour voir Wilco (ci-dessous). On était juste à côté d’eux, et voir la foule depuis cette scène lors de ce concert fut un moment très spécial pour moi…

Je suppose que tu dois parcourir pas mal de festivals. Lequel t’a le plus inspiré?

Je suis certain que les réponses seraient très différentes en fonction des personnes de notre équipe, mais je crois qu’on se sent très proches d’un festival comme Coachella. Pour le côté clubs et salles, ce que je préfère personnellement, je citerais le South By Southwest ou l’Eurosonic en Hollande.

Est-ce que la présence importante de groupes espagnols est une volonté de défendre la scène locale auprès du public étranger, ou seulement l’envie de contenter le public espagnol?

Le public espagnol a l’occasion de voir tout au long de l’année la majeure partie des groupes espagnols que l’on programme. Ce n’est donc pas forcément à ce public que l’on pense quand on les invite. Puis, si l’on programme un groupe espagnol, c’est avant tout parce qu’on croit en lui. Nous n’avons pas d’obligation, pas de quota à respecter. Pour nous, ils jouent dans la même ligue que les autres. Après, si le public étranger découvre ces groupes nationaux, on en sera enchanté. Et si l’on peut aider à leur internationalisation, encore mieux. Mais l’intention première, quel que soit l’artiste, est de programmer la musique en laquelle on croit.

Au-delà de Phoenix et Justice qui ont déjà été à l’affiche du festival, êtes-vous également attentifs à ce qui se passe musicalement en France?

Je crois que, malgré internet et hormis l’Angleterre ou tout le monde sait ce qui s’y passe musicalement, l’information ne circule pas si facilement que ça d’un pays à l’autre. Ce qui se passe dans des pays comme la France, l’Italie ou la Pologne, on a plus de mal à le savoir, même si je pense que ces frontières vont tomber petit à petit. Evidemment, la France est un territoire très intéressant pour nous, à tous les niveaux. En Espagne, on reconnait l’importance de votre pays dans la musique et son histoire, sa très forte personnalité musicale. Il est donc important que l’on se penche encore plus sur ce qui s’y passe.

En 2012, certains festivaliers ont été surpris par le nombre de groupes orientés métal, Mayhem et Napalm Death entre autres. Etait-ce une façon de démontrer l’éclectisme du festival?

Si on analyse la programmation depuis 2012, il y a tous les ans deux ou trois groupes de métal. Mais, cette année-là, on a voulu se pencher plus en profondeur sur ce genre musical. Notre éclectisme nous le permet, tout comme de programmer de la musique africaine ou maghrébine. C’est important pour nous d’amener le public vers d’autres sonorités, quelles que soient leurs origines. Donc oui, en 2012, on a mis un peu plus l’accent sur le métal, mais c’est de toute façon un style qui sera toujours plus ou moins présent au Primavera.

AC/DC est à l’affiche de Coachella cette année. Est-ce quelque chose de plausible au Primavera Sound?

Là, tout de suite, je te dirais non. Mais bon, il existe très certainement une manière d’inclure un tel groupe au sein de la programmation, même si pour le moment ça n’aurait pas trop de sens pour nous. Après, on ne sait pas quelles directions peuvent prendre les choses. Let’s wait and see…

Shellac est présent tous les ans. Pourquoi cette relation privilégiée avec le groupe? D’où vient-elle?

Shellac (photo ci-dessous) est un groupe très difficile à avoir en festival. Ils sont très sélectifs là-dessus, comme avec les salles dans lesquelles ils jouent. Nous sommes fans du groupe et du boulot de Steve Albini. C’est donc pour nous une vraie fierté de les avoir tous les ans avec nous, sachant que chaque année ils travaillent sur un show différent, toujours puissant. Maintenant, c’est clairement pour nous le groupe résident du festival…

Comment s’organise un tel festival? Le travail pour la prochaine édition a-t-il déjà commencé?

Pour avoir certains groupes, le travail s’étale sur deux éditions. Donc oui, le Primavera Sound 2016 est déjà dans les têtes, les bookers bossent déjà avec les agences pour savoir quel artiste tournera l’année prochaine. C’est vraiment à partir du mois de juillet qu’on planche dessus à fond. En gros, nous bossons toute l’année pour une semaine de festival…

Y a-t-il un groupe que vous avez toujours voulu programmer sans jamais y parvenir?

Je crois que, au fil des années, on a pratiquement réussi à avoir à tous les coups tous les groupes que l’on voulait. Dans certains cas, ça peut prendre beaucoup de temps, plus d’un an parfois. Et quand ce n’est pas possible pour une édition, on se prépare déjà pour la suivante. Pour Neil Young ou The Cure par exemple, on a mis plus d’un an avant de clôturer les négociations, principalement en raison de problèmes d’agenda. Mais, en général, on arrive toujours à nos fins.

Quelle reformation rêverais-tu de pouvoir annoncer au Primavera Sound?

Je crois que ma réponse va être très classique, et qu’elle sera la même que la plupart des festivals. Évidemment, je citerais des groupes comme The Smith et Talking Heads, et j’aimerais beaucoup que Bowie se décide à sortir de sa retraite scénique. On serait enchanté de pouvoir les accueillir (rires).

La qualité musicale du Primavera Sound mise à part, quels sont les autres arguments dont vous usez pour convaincre le public d’assister au festival?

C’est évidemment le fait que tout ait lieu à Barcelone. La ville en elle-même est un argument de poids. Certes le Primavera Sound est un festival sans camping – ce qui peut le rendre cher pour celui qui n’a pas forcément un pote pour le loger sur place – mais c’est aussi une excellente opportunité de profiter de l’offre culturelle énorme, de toutes les activités proposées en centre-ville (concerts, cinés, expos…) qui tournent autour de la musique. Le festival est ni plus ni moins le rendez-vous annuel incontournable des mélomanes.

Barcelone, Porto… Peut-on imaginer voir le Primavera Sound s’exporter vers d’autres pays comme a pu le faire le Sonar par exemple?

Ce n’est pas dans nos projets à l’heure actuelle, mais qui sait? On s’est rendu compte que c’était difficile du fait que le volume et le format du Primavera Sound sont durs à reproduire dans une autre ville que Barcelone. De par la quantité de concerts programmés, mais aussi de toute l’infrastructure. Puis, quand un festival s’exporte, c’est souvent pour avoir un petit frère, une version plus réduite. A Porto (photo ci-dessous), nous invitons une centaine de groupes alors qu’il y en a 250 à Barcelone. Pas mal de gens nous font la remarque et regrettent que les deux ne se vaillent pas. Donc, avant de penser à aller voir ailleurs, on préfère se concentrer sur d’autres formules telles que le Primavera Club qui est plus malléable, et donc plus facilement exportable. Le véritable Primavera Sound, il n’y en a qu’un, et il est à Barcelone. À Porto, on a néanmoins réussi à créer quelque chose de très intéressant. C’est un festival très confortable qui a déjà sa propre personnalité après seulement quelques éditions, qui ne vit pas la même excitation et l’empressement pour aller d’un concert à l’autre. Là-bas, c’est plutôt le calme, et une enceinte de festival superbe. Nous avons donc deux évènements très différents, chacun avec des arguments de poids.

Après la dernière édition du Primavera Club répartie entre Madrid et Barcelone, on a la sensation que vous avez voulu faire évoluer cet évènement hivernal lié au festival. D’abord avec le Primavera Sound Touring Party en 2013 qui vous a mené jusqu’en France (Bordeaux), avant de finalement se cantonner uniquement à Barcelone l’an passé, sans têtes d’affiche et en se recentrant sur des groupes émergents avec, comme d’habitude, une programmation très léchée… Peux-tu revenir sur cette évolution?

On a voulu tenter de nouvelles choses, faire des essais de nouveau format pour le Primavera Club, dans le but d’en tirer des conclusions. Il fallait qu’on passe à l’acte pour vraiment savoir ce qu’il était possible de faire. L’expérience madrilène s’est malheureusement mal terminée: il y avait trop de problèmes logistiques, et l’organisation a surtout souffert des conséquences de ce qui est arrivé au Madrid Arena (5 morts durant un concert de Steve Aoki à cause de normes de sécurité non respectées et d’une capacité dépassée, ndlr). Cet évènement tragique a engendré un plus grand contrôle des autorités, donc on a ‘profité’ de ne pas vouloir affronter de nouvelles difficultés pour faire évoluer l’évènement. Ça nous a menés vers le Primavera Sound Touring Party qui était une tournée de groupes espagnols passant dans plusieurs villes, y compris en France et au Portugal. Autour de ça, il s’est monté un reality show dont les acteurs n’étaient autres que les groupes impliqués. En 2014, on est revenu à un format qui nous va très bien: nous sommes revenus à Barcelone pour un festival répartis dans les clubs de la ville, avec des groupes émergents. C’est un peu le laboratoire du festival puisque c’est l’occasion de faire des essais et de programmer les groupes les plus jeunes.

Et d’où est venue cette idée de passer par la France et plus précisément par Bordeaux?

On entretient une très bonne relation avec les gens du Rock School Barbey. Depuis déjà quelques temps, ils nous disaient qu’ils étaient motivés à l’idée de programmer le Primavera Club, donc il était logique d’intégrer Bordeaux dans le Touring Party. C’était l’occasion d’avoir une première expérience ensemble, avant de se lancer dans quelque chose de plus ambitieux comme peut l’être le Primavera Club. Au final, tout a très bien fonctionné, et tout le monde était content.

Ces dernières années en Europe, et plus particulièrement en Espagne, des festivals apparaissent comme s’ouvrent les boulangeries. Ce sont souvent des organisations qui font passer la rentabilité avant la musique, qui se présentent plus comme une opportunité de faire la fête que d’y écouter de bons groupes. Comment analyses-tu ce phénomène?

Nous, nous venons de la culture des clubs, des salles de concerts. On a toujours fait partie intégrante de la scène musicale, et c’est ce qu’on a toujours voulu reproduire avec le Primavera Sound. Du coup, c’est évident que l’on s’identifie très peu avec certains festivals dont l’argument le plus séduisant n’est pas la musique, mais plutôt le fait de passer une semaine de vacances au soleil, au bord de la mer. C’est un argument valable, mais leur axe central n’est pas la musique, contrairement au Primavera Sound. On ne veut pas dévier de cet axe.

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