Interview – Alan Sparhawk (Low, Retribution Gospel Choir), plus c’est long plus c’est bon

C’est dans les loges de la mythique Sala El Sol de Madrid que nous avons rencontré pour la deuxième fois Alan Sparhawk, cette fois-ci sans Mimi, sa compagne à la vie comme à la scène. Le chanteur de Low venait y présenter le nouvel et troisième album de Retribution Gospel Choir, son projet parallèle qui s’avère être bien plus qu’une simple récréation pour lui. Explications quant à la génèse de ‘3’, la vie, ses enfants, Low… et Rihanna.

Le dernier album de Retribution Gospel Choir est composé d’uniquement deux chansons, mais elles durent chacune vingt minutes. D’où vous est venue cette idée de publier un album sous ce format, en vous éloignant radicalement de ce que vous aviez publié jusqu’alors?

Alan Sparhawk: L’année dernière, on a sorti un 45t avec des chansons très courtes, de deux minutes… On avait envie de publier ces chansons très directes, en s’éloignant déjà du format conventionnel du disque typique de douze chansons. Ensuite, l’idée nous est venue d’aller vers des morceaux bien plus longs, encore une fois très éloignés du format pop classique de trois ou quatre minutes. On avait l’occasion de jouer en live chaque semaine dans une salle près d’où l’on vit, ça nous donnait l’occasion d’improviser longuement sur ces ébauches qu’on avait. On s’est ensuite rendu compte que, si on le voulait, on pouvait les faire durer très longtemps, sans savoir vraiment la direction qu’elles pouvaient prendre. Mais les gars voulaient pousser les choses encore plus loin. En tournée, on a beaucoup écouté un groupe comme Rolling Thunder Revue, particulièrement ses balades qui sont des titres très longs mais à la fois très intéressants. Au moment où on a fini d’enregistrer ‘Can’t Walk Out’, je me suis dis: ‘Ok, cette chanson remplira la face A d’un vinyl, maintenant il faut de quoi combler la B‘.

Vous avez enregistré ces deux chansons en une seule prise live?

Oui, on peut dire ça. Ca faisait pas loin de deux semaines qu’on bossait sur la structure finale de ‘Can’t Walk Out’. On a enregistré une prise, et ça a tout de suite été la bonne. Quelques semaines plus tard, Neils Cline est venu jouer en ville avec Wilco, et on l’a kidnappé pour qu’il enregistre ‘Seven’ avec nous. Il est donc venu au studio pendant deux heures. Il ne connaissait pas le morceau, on a commencé à le jouer, il nous a suivi, on l’a joué pendant presque une heure, et on a pu l’enregistrer très rapidement. Ça a été un processus très facile. Ca fait déjà un moment qu’on joue ensemble, donc on voulait capter cette intensité que l’on peut ressentir pendant nos concerts.

Ces deux chansons prennent-elles une tournure différente lorsque vous les interprétez en live? Des versions plus longues ou plus courtes?

Tout est possible avec un tel format de chanson. Leur interprétation et leur longueur dépendent de beaucoup de choses: de notre état d’esprit, de la réaction du public, mais aussi de l’évolution de l’improvisation dans laquelle on s’immerge parfois… L’un d’entre nous peut amener un élément en live qui fait que les autres vont vouloir le pousser le plus loin possible. Ca donne des versions très différentes mais surtout très excitantes. Durant l’enregistrement, on a voulu capter cette intensité du live, mais le live en lui-même nous amène aussi vers de nouvelles choses. On sait comment débute un morceau, mais pas comment il va se terminer. Mystère, c’est le plus intéressant pour nous trois…

En live, cela vous laisse t-il le temps de jouer d’autres titres plus anciens?

(rire) On joue tous les soirs ces deux morceaux de ‘3’. C’est clair qu’ils prennent de l’espace, ils occupent presque une heure de notre set. Mais, même si cette tournée est centrée sur ce dernier album, on ne veut pas renoncer à nos anciennes chansons, plus courtes. Ca fait comme des interludes de qualité entre les deux mastodontes que sont ‘Can’t Walk Out’ et ‘Seven’.

Est ce que Retribution Gospel Choir te permet, non seulement de t’échapper du registre de Low, mais aussi de t’écarter quelques temps de ta vie de couple? Certains pourraient aussi y voir une façon de t’oxygéner…

(Il hésite) Je ne vois pas vraiment les choses comme ça… Je ne suis pas du tout un artiste individualiste. Les gens dont je m’entoure pour jouer de la musique ont une influence importante sur moi. J’ai besoin d’eux, j’ai besoin de partager, de me sentir entouré musicalement parlant, mais humainement aussi. Je suis la même personne, j’écris la même musique, je n’ai pas besoin de m’évader de Low. Pas du tout… Quand je joue avec Mimi, j’interprète ces chansons d’une manière différente, mais je reste le même. Je n’ai pas besoin de m’échapper un temps pour regonfler mes batteries. J’ai juste besoin de jouer, de m’exprimer à travers la musique…

Récemment encore, vous avez eu beaucoup de difficultés pour trouver un équilibre dans la relation Mimi/Alan et vos bassistes. Vous avez connu beaucoup de changements au cours des années mais il semble que votre relation avec Steve Garrington soit faite pour durer, non? Tu passes même maintenant plus de temps avec lui qu’avec Mimi vu qu’il fait partie de Low et de Retribution Gospel Choir!

Oui, c’est vrai (rires). Dernièrement, j’ai passé plus de temps avec lui qu’avec Mimi… On prend soin de bien s’éviter pendant au moins quelques jours quand on rentre à la maison (rires). Steve est quelqu’un de très généreux, un mec bien, et un vrai professionnel… Il fait au mieux pour comprendre la situation des groupes dans lesquels il est impliqué. Il laisse passer facilement pas mal de choses car il sait qu’être dans un trio composé d’un couple n’est pas une chose simple. Mais c’est un mec compréhensif… On changé beaucoup de fois de bassistes avec Low, je reconnais que je peux être une personne compliquée parfois, mais on est tous humain… Ce n’est pas simple, mais quand tu trouves un type comme Steve, il faut le conserver, il apporte tellement aux deux groupes!

Que trouves tu dans Retribution Gospel Choir que Low ne peut pas t’apporter?

Avec Retribution Gospel Choir, j’ai l’opportunité de pousser plus loin mon jeu de guitare. C’est plus que technique, c’est presque un challenge physique… Je dirais donc que je me sens meilleur guitariste avec RGC, mais aussi parfois meilleur chanteur car j’ai besoin de bosser encore plus. Avant Low, je venais de l’improvisation. Que ce soit en jouant de la musique noise ou des percussions minimalistes, c’est ma manière d’aborder la musique. Avec Low, les choses sont bien plus contrôlées. On a toujours été conscient de nos limites, donc l’impro n’a que peu de place au sein de Low. Mimi n’est pas une grande improvisatrice, ça ne l’intéresse pas vraiment. Alors qu’avec les gars de RGC, c’est une chose naturelle, ils viennent de cette musique, ils la comprennent parfaitement, ils viennent du jazz, de l’impro R’n’B, une palette super large d’influences et de styles qu’ils ont déjà pu travailler. Donc ils n’ont pas peur se lancer dans un album comme ‘3’. Il est important de ne pas toujours être en position de contrôle de la musique. Du coup, on aime la laisser faire les choses, chacun apporte un truc, et on arrive à un résultat. Avec Low, après tant d’années, composer et structurer une chanson se fait de manière presque machinale.

Tu viens de nous dire que Mimi n’était pas très friande d’improvisation. Mais penses-tu que ce disque de Retribution Gospel Choir peut quand même avoir un impact sur le prochain album de Low?

Au début de Low, on composait déjà ce genre de longues chansons, sans jamais arriver à vingt minutes bien évidemment. Mais pour les derniers albums, les morceaux avaient presque toutes un format plus pop classique… Parfois j’essaie de pousser un peu Mimi vers la répétition de certaines phrases musicales, mais c’est un truc qui n’est pas encore tout à fait au point. On a des idées pour le prochain disque, mais les choses sont encore à l’état de brouillon pour le moment. Je ne sais pas exactement où cela va nous mener.

‘The Invisible Way’, le dernier album de Low, était majoritairement acoustique, donc en contraste brutal avec le ‘3’ de Retribution Gospel Choir. Ressentirais-tu le besoin de rééquilibrer les choses et d’électrifier de nouveau les choses pour le prochain Low?

(il hésite)… Je ne suis pas vraiment une personne qui recherche l’équilibre entre les choses… Imagine toi, je ne tiens même pas bien debout, physiquement parlant (rires). C’est quelque chose qui m’importe peu finalement, je m’en fous en quelques sortes. Je vais juste où la musique me mène, sans penser si je dois réajuster le son de Low car il a été plus acoustique sur ‘The Invisible Way’.

As-tu déjà pensé à donner une suite à ton album solo ‘Solo Guitar’?

J’ai cette idée dans la tête depuis quelques années, oui, mais sans pour autant avoir fixé une date pour un nouveau disque… Il pourrait même prendre une autre forme. J’aime collaborer avec d’autres artistes, donc pourquoi ne pas penser à faire un disque où je compilerais des collaborations? Mais, pour le moment, je ne ressens pas cette voix intérieure qui m’avait poussé à sortir ‘Solo Guitar’… Ce disque fut un succès pour moi, chaque partie de mon corps m’avait demandé de le faire: mon esprit, mon coeur, mes mains… Il fallait que je le fasse, c’était presque vital pour moi… J’attend de ressentir de nouveau ceci pour me lancer à nouveau…

Un disque solo, trois albums avec Retribution Gospel Choir à ton compte… Penses-tu que Mimi aimerait à son tour se lancer un jour dans ce genre d’aventure en marge de Low?

J’essaie de la pousser parfois, oui, mais Mimi est une personne très timide. Le fait que l’attention soit portée sur elle, qu’on l’écoute, ce n’est pas quelque chose qui l’intéresse spécialement. Elle se sent bien dans Low, elle n’a pas besoin de plus. Sur ‘The Invisible Way’, elle a composé plus de morceaux que jamais, et j’aimerais un jour que l’on fasse un disque de Low où elle serait la seule à chanter. Mais, pour l’instant, ce moment n’est pas encore arrivé.

Quel artiste a retenu ton attention récemment?

Le premier qui me vient à l’esprit est John Grant… Avant, quand on donnait des concerts à Denver avec Low, son groupe ouvrait souvent pour nous. On a donc eu l’occasion de se connaître. On a ensuite un peu perdu sa trace, puis il a ressurgit avec ces deux disques magnifiques… C’est un super songwriter et un chanteur que je trouve particulièrement bon. Un jour, j’ai entendu Mimi écouter son dernier album dans la cuisine, et c’est devenu rapidement un classique pour nous, à la maison comme sur la route.

C’est aussi comme ça, dans la cuisine,  que vous avez découvert ‘Stay’ de Rihanna, dont vous avez enregistré votre propre version?

(rires) C’est le cas, oui! Les enfants et Mimi écoutaient cette chanson très fort dans la cuisine. Je suis arrivé et j’ai dit à Mimi: ‘wow, plutôt bonne cette chanson, non?‘. On était du même avis… On arrêtait plus de la jouer et de la chanter avec les enfants, jusqu’au moment où l’on s’est dit que, puisqu’on l’aimait tant, il fallait qu’on enregistre notre propre interprétation. On l’a donc fait assez rapidement.

Tes enfants te disent-ils ce qu’ils pensent de Retribution Gospel Choir? Ou sont-ils des pro-Low?

Je crois que, quoi que je fasse, ils ne sont pas impressionnés (rires). Certainement parce que cela fait partie intégrante de leur vie depuis toujours, c’est le boulot de papa et de maman. Les deux jouent de la musique, ils jouent du piano. Hollis apprend aussi la batterie, et Cyrus la basse… Ils aiment descendre jouer avec nous dans le sous sol…

Peut-être ton prochain projet alors?

(rires) Ouais, pourquoi pas! On a déjà enregistré des trucs tous les quatre, donc on publiera peut-être ces prises quand une maison de disques sortira notre anthologie de 20 CDs (rires)… Cyrus répète parfois avec nous, au clavier ou a la trompette, mais cela dure le temps d’une chanson et demie. Il se désespère rapidement, je crois que l’on est pas encore assez bon pour lui (rires)!

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