Interview : Aesop Rock (02-2004)

« Aesop » était ton nom lorsque, adolescent, tu jouais dans les films de tes amis. Le cinéma t’intéresse t-il toujours?

C’est en fait une anecdote qui a pris une trop grosse importance puisqu’il ne s’agissait que de vidéos entre potes. J’adore regarder des films mais je ne suis en rien acteur. Mais je serais ouvert à ce genre d’expérience. Même si je pense que je ne serais vraiment pas terrible.

Est-ce que le cinéma est une de tes influences lorsque tu écris tes textes?

Comme je te l’ai dit, je regarde beaucoup de films et je pense que c’est un bon moyen de trouver l’inspiration, de trouver de bonnes idées de paroles.

Venant de New York, ta musique et tes textes sont forcément influencés par cette ville. Certains Mcs disent que les évènements du 11 septembre n’ont pas changé grand-chose dans la façon d’y vivre par exemple. Quelle est ton opinion à ce sujet?

Je ne suis pas d’accord. Je pense plutôt que les choses ont bien changé depuis. Les gens sont dorénavant plus fiers, le terrorisme les a vraiment effrayé et ils sont quand même tous beaucoup plus craintifs.

Penses tu que cela puisse être allé jusqu’à influencer ta musique?

Je pense mais si c’est sûrement inconscient avant tout. Il est évident que mes textes le font ressentir. La vibration n’est plus du tout la même à New York. Ma vision des choses n’est pas plus politique qu’avant mais j’ai été affecté comme tous les new yorkais et ça ne peut pas en être autrement puisque même l’attitude des gens a changé.

Tu es assez critique envers la nouvelle scène indépendante hip hop. Tu dis notamment que les Mcs sont dorénavant moins bons techniciens. Pourtant cette scène prend de plus en plus d’ampleur. Comment l’expliques tu?

Lorsque je suis en tournée, j’écoute pas mal de disques, on m’en donne aussi beaucoup. Même si il y a quelques exceptions, je trouve que c’est en général assez bâclé, que les groupes ne prennent pas assez de temps pour peaufiner. Moi j’ai travaillé et répété pendant des années, j’ai pris le temps de perfectionner mon flow, il s’est passé un temps énorme jusqu’à ce que je sorte mon premier disque. Ca devient malheureusement presque une généralité.

Doit on en déduire que tu penses que beaucoup de Mcs prennent le rap à la légère?

Je ne sais pas. Je ne pense pas qu’ils trouvent cela facile. En revanche, ça l’est de trouver des idées, des rimes mais peu y mettent vraiment les tripes et deviennent de bons techniciens. Le premier disque que j’ai sorti était un album complet. J’ai pris énormément de temps pour y arriver, j’ai vraiment mis tout ce que j’avais dedans. Durant cette période, je pense avoir gagné en maturité, avoir pris parfois du recul pour parvenir au résultat qui correspondait le plus à mes attentes. Avoir le rythme, c’est un truc tout con mais pas si facile. Et beaucoup de jeunes artistes ne l’ont même pas. Aujourd’hui, j’ai vingt sept ans, je sors des albums et je peux me permettre de les trouver bons.

Comment expliques tu alors que cette scène soit de plus en plus médiatisée et reconnue?

Parce qu’il y a peu de temps que le rap est vraiment considéré comme une musique à part entière. Ce n’était pas le cas il y a encore quelques années. Aujourd’hui, ça passe bien, beaucoup plus de gens l’écoute donc plus de gens en font et on est moins regardant sur la qualité. Mais je suis quand même très heureux de son statut aujourd’hui. Mais d’un autre côté, cela attire maintenant des gens moins talentueux et moins honnêtes, ce qui est en totale contradiction avec les racines de cette culture.

Venons en à Def Jux. Comment as-tu rencontré El-P et pourquoi avoir signé sur Def Jux plutôt que de rester chez Mush?

J’ai rencontré El-P par le biais de Cannibal Ox qui sont des amis. C’est là que tout s’est fait. Le courant est très vite passé entre lui et moi, nous avons vraiment la même vision de la musique. A ce moment là, je cherchais un label pour mon nouvel album et cela semblait comme une évidence de le sortir sur Def Jux.

« Labor Days », ton précédent album, était très influencé par le style de Blockhead. Pour « Bazooka Tooth », tu as préféré prendre en charge la majorité de la production. Souhaitais tu ainsi un album plus personnel? Ne trouves tu pas cela risqué?

C’est clair que c’est un risque mais c’est vraiment quelque chose auquel je tenais. Je produis depuis un certain temps maintenant, j’ai souvent assisté Blockhead et il était temps pour moi de me lancer sérieusement dans ce domaine. Il est clair que nous n’avons pas le même son ni la même approche mais cela m’a permis d’explorer musicalement un peu plus et pourquoi pas trouver un peu plus aussi ma personnalité.

As tu écouté l’album de Blockhead à sortir en mars?

Oui bien sûr, je le vois ou suis en contact très régulièrement avec lui. C’est un très bon album.

Est-ce que c’est le genre de versions sur lequel tu aurais aimé te poser?

Non parce que c’est plus instrumental que ce que nous faisons ensemble. Les versions sont beaucoup plus lentes et je pense que cela aurait gâché un peu le truc que des Mcs interviennent.

On voit qu’aujourd’hui proposer du multimédia sur un CD est une forme de lutte contre le piratage. Ressens tu une certaine impression du fait que la musique ne suffise plus seule à vendre? Crois tu que les artistes doivent être désormais plus complets?

Malheureusement, c’est effectivement le cas de nos jours. A mon niveau, mes albums ont une partie cd-rom. Mais tout cela n’est pas trop mon truc, je laisse ce genre de choses au label. Moi, je fais ce que j’ai à faire, c’est-à-dire proposer le mieux que je puisse en matière de musique. C’est mon but principal. Je pense que ça n’a rien à voir avec le fait d’être un artiste complet ou non. Personnellement, je ne suis pas très intéressé par tout ce qui est ordinateur etc… Je suis un peu comme un con face à ces machines.

Tu dis adorer Jay Z et Ghostface Killah. Mais, à part ces deux Mcs, quelles sont tes véritables influences?

Mes amis, qui sont parmi les meilleurs rappeurs du monde. Cela change tout le temps. Un jour je peux être rockeur, le lendemain rappeur… Je n’ai pas réellement d’influences précises. Je fais ma musique qui doit forcément se nourrir des nombreuses choses différentes que j’écoute. Ceci dit, je dirais que les chats m’influencent beaucoup. Je me sens très proche de ces bestioles.

Tu parles de la renommée artistique de tes amis. Te considères tu toi-même comme l’un des meilleurs Mcs du monde? Ou dans l’un des plus puissants crews?

Non, surtout pas. Je n’oserais jamais dire une chose pareille. Quant au crew, c’est également difficile à dire surtout lorsque tu en fais partie. C’est le genre de chose qui est plus facile à dire quand tu en as une vue extérieure. J’aime ce que nous faisons, les styles comme les artistes sont variés, la musique est bonne donc… Le reste ne m’importe que peu. Je suis juste heureux d’être ce que je suis.

Quels sont tes projets pour les mois à venir?

Finir cette tournée, retourner chez moi pour dormir un peu car les voyages ont été incessants ces derniers temps et je suis assez fatigué. Ensuite, je me remettrai au travail, j’ai envie de pousser encore plus loin mes limites musicales et pourquoi pas aborder un autre genre. Je produirai certainement aussi pour d’autres Mcs comme j’ai pu le faire pour Murs. Pour la première fois, j’ai vraiment envie de donner la priorité à la production.

Le mot de la fin…

Achetez mon album que je puisse bouffer…

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