Ian MacKaye et Steve Albini, mémoires de vieux sioux

Ian MacKaye et Steve Albini, mémoires de vieux sioux

Ian MacKaye s’est distingué chez Minor Threat, Embrace, Fugazi, The Evens et gère de mains de maître le label Dischord depuis bientôt quarante ans. Steve Albini a fait sa réputation musicale chez Big Black, Rapeman, Shellac et a produit nombre d’albums essentiels dans l’antre de son studio Electrical Audio à Chicago. Deux parcours parallèles qui ont fait d’eux des piliers incontestables et incontestés de la scène punk hardcore depuis le début des années 80. De fait, quel fan – certainement des deux d’ailleurs – n’a pas rêvé un jour d’assister à une de leurs conversations ?
Grâce à l’initiative de Kreative Kontrol, excellent podcast de Guelph (Ontario, CA), MacKaye et Albini ont pu – durant quasiment trois heures – revenir sur leur rencontre, leur découverte du punk rock, leurs premières expériences en studio, la fameuse session de In On The Kill Taker enregistrée à Chicago, leur façon de gérer leur notoriété et les attaques qui vont de pair, sans compter des sujets plus légers comme l’expérience de MacKaye avec Pailhead qui, sans grand intérêt sur le papier, offre de magnifiques parenthèses sur le regretté John Loder et Southern Records notamment.
Beaucoup de matière que nous avons pris le temps de traduire pour en sortir l’essentiel, et que l’on vous propose ci-dessous. Certes, c’est long, très long, mais c’est aussi le prix à payer quand on laisse deux grands bavards parler au sujet de ce qui les passionne le plus. On vous souhaite autant de plaisir à lire que nous en avons pris à (re)découvrir tant de propos aussi visionnaires qu’instructifs.

Avant de savoir dans quelles circonstances vous vous êtes rencontrés, j’aimerais savoir comment vous avez d’abord entendu parler de l’un et de l’autre…

Steve Albini : J’ai connu Lyle Preslar au lycée alors qu’il était guitariste de Minor Threat (photo ci-dessus). A l’époque, j’ignorais tout de la scène hardcore de Washington DC. Il était pote avec Nathan de Urge Overkill que j’ai rencontré via le journal du bahut. Du coup, Lyle m’a fait écouter Minor Threat. A peu près au même moment, il a quitté l’école, est retourné à Washington, puis est revenu jouer un peu plus tard à Chicago avec le groupe. Je pense que j’ai dû discuter avec lui ce jour-là, mais je ne me souviens pas avoir parlé avec Ian. Du coup, je pense qu’on s’est vraiment rencontré via John Loder de Southern Records.
Ian MacKaye : Non, je crois que la première fois que nous nous sommes vus, c’était chez Corey Rusk (Touch & Go) à Chicago.
Steve Albini : Je pensais vraiment que nous nous étions rencontrés avant cela, à l’époque de Pailhead, juste après que Touch & Go se soit installé à Chicago.
Ian MacKaye : Ah, tu as peut être raison parce que Pailhead, c’était en 1987, et je suis revenu avec Fugazi au printemps 88. Bref, quand Lyle est revenu, il nous a parlé des gens qu’il avait rencontrés là-bas, mais je ne connaissais aucune d’entre elles. Du coup, je pense avoir entendu parler de toi à travers tes écrits. Notamment un article sur un groupe que je connaissais, que tu avais rédigé pour un fanzine. Tu l’avais descendu, et je trouvais ça dingue. J’étais choqué, la critique était assez dure. Tout ça pour dire que je me souviens de toi la première fois quand je suis venu chez Corey avec Fugazi. Nous avons discuté et j’ai découvert un mec super. Peu de temps avant, tu avais d’ailleurs chroniqué Rites of Spring en disant qu’il s’agissait d’un des meilleurs groupes de tous les temps.

A ce moment-là, chacun de vous avait déjà eu l’occasion de voir le groupe de l’autre en live. Qu’en pensiez-vous ?

Steve Albini : A l’époque, il y avait très peu de groupes de hardcore que je pouvais supporter, et Minor Threat était au-dessus de ce lot. Il devait y avoir six groupes incroyables, capables d’élever le niveau, parmi lesquels Minor Threat, Void, Bad Brains… Bad Brains faisait beaucoup parler de lui, mais Minor Threat était meilleur. Il y a deux choses qui permettaient de les différencier de leurs contemporains. D’abord, cette sincérité féroce, le fait qu’il n’y avait rien qui puisse laisser penser qu’il s’agissait de show business. Ensuite, l’exécution : ils voulaient tout le temps être incroyables.
Ian MacKaye : Big Black, avec sa boite à rythme, avait ce don de confronter les formes d’une façon assez bouleversante et intense. Ils jouaient forts, avec un son rugueux, ça faisait presque flipper. On essayait de comprendre de quoi ces mecs étaient capables. J’ai adoré quand je les ai vus la première fois, mais c’était bizarre. J’ai quelques problèmes avec les boites à rythme que je trouve trop rigides, je préfère quand ça bouge mais, avec Big Black, tu te prenais tellement tout dans la gueule !
Steve Albini : A ce moment-là, le formatage du punk et du hardcore nous faisait particulièrement réagir. Au sein de cette scène, les gens voulaient marquer leur appartenance, du coup ils s’habillaient tous à l’identique. Personnellement, je suis arrivé au punk avec des tonnes de groupes qui ne sonnaient pas pareil, qui avaient chacun leur look. Je n’appellerais pas cela du conformisme, mais de l’imposture qui se traduisait de différentes façons. Il y avait des groupes comme REM ou The Replacements qui s’employaient à rendre cela normal. De notre côté, nous incarnions l’opposé, nous nous placions volontairement à part. C’est ce qui nous a différenciés des autres, et qui explique certainement pourquoi certains nous haïssaient.

Ian MacKaye : Je vois ce que tu veux dire mais, en ce qui me concerne, j’ai commencé à m’intéresser au punk rock de manière assez large, et ça m’a complètement retourné. Des groupes comme Meat Puppets ou Buttholes Surfers proposaient également une approche différente, un peu fake, mais incarnaient aussi un nouvel environnement qui ne m’a pas laissé indifférent. Au début des années 80, les gens avaient très envie de se connecter entre eux, c’était la tendance. Puis il y a eu deux courants : celui de formations qui se copiaient, puis un autre de groupes violents qui ont été parodié par d’autres qui l’étaient encore plus. Du coup, au milieu des années 80, pas mal de personnes ne voulaient plus être mêlés à cela.
Quand j’ai vu Big Black (photo ci-dessus), ce groupe incarnait ma conception de la musique, celle qui en fait une conversation. Des personnes ont des idées musicales, ils les expriment, et d’autres y adhèrent. A Washington, dans les années 80, la genèse de la scène punk s’est faite grâce à des gens qui allaient aux concerts, chantaient, se faisaient retourner la tête, puis allaient répéter en tentant de faire aussi bien. Big Black étaient parmi ces groupes qui jouaient de façon si intense, alors que moi quelque part, j’avais une sensibilité pop. Mais ça a été comme une révélation. Je me demandais d’où ils venaient, jusqu’où ils pouvaient aller.

Vous parliez de Pailhead toute à l’heure. Ian, peux-tu revenir sur cet épisode ?

Il faut d’abord remettre les choses dans leur contexte. John Loder, décédé en 2005, a été quelqu’un de très important dans ma vie. Il était à la tête des Southern Studios. Il est venu voir Minor Threat en 1983, et voulait vraiment sortir nos disques en Angleterre. A ce moment-là, avec Dischord, nous étions un peu dans une impasse puisque nous étions incapables de répondre à la demande. Nous n’étions pas un vrai business donc il nous était impossible d’avoir des crédits. On achetait nos disques au pressage, puis on les vendait à des distributeurs qui nous payaient plusieurs mois plus tard, alors que d’autres groupes attendaient les leurs. Donc quand John s’est montré intéressé, nous lui avons demandé d’en presser un peu plus que prévu pour nous en envoyer et nous permettre d’en vendre. Nous avons donc commencé à travailler avec lui, puis il est devenu un vrai partenaire qui a pressé tous nos disques pendant les 15 ou 20 années qui ont suivi.

Steve Albini : Il est difficile de s’imaginer l’importance qu’a eue Southern pour la scène indépendante américaine. Ils étaient anglais, mais distribuaient beaucoup de labels américains dans le monde entier. De la même manière, ils ont permis à beaucoup de groupes de tourner, de sortir des disques. Leurs studios étaient certainement les plus productifs, très bien équipés, et les albums qui en sortaient sonnaient vraiment bien. Quand j’en ai entendu parler pour la première fois, c’est parce qu’ils étaient affiliés au groupe Crass, à Small Wonder, à Rough Trade, 4AD, à tous ces labels qui sortaient une variété incroyable de musique de styles différents. A chaque fois que ça sonnait et que tu retournais la pochette, tu remarquais que cela avait été enregistré chez Southern.
Ian MacKaye : John était un très bon ingénieur du son. Il aimait la musique, il aimait les gens, il était très doux…
Steve Albini : Oui, et il était vraiment impliqué dans la culture underground. Pour lui, ce n’était rien de prendre l’avion pour venir voir un concert.
Ian MacKaye : John avait quinze ans de plus que nous. J’étais vraiment fan de lui, de sa façon de s’impliquer. Il était un vrai soutien. Un jour, j’ai donc logé chez lui dans le nord de Londres et il y avait un studio dans son garage, juste à côté de la maison qui faisait office de bureaux pour le label et la distribution. J’ai visité, discuté avec quelqu’un qui travaillait là-bas, quand un mec de Ministry a débarqué. J’avais entendu parler de ce groupe du temps où je bossais dans un magasin de disques. J’en avais vendu quelques-uns, mais je ne connaissais rien d’eux. Le mec m’a dit qu’il se mettait au hardcore ce qui, pour moi qui n’adhérait plus à ce que les gens appelaient ‘hardcore’, n’avait aucun sens. Comme si tu t’y mettais de la même manière que tu enfiles une veste ou je ne sais quoi… Il m’a proposé d’écouter ce qu’il faisait – je crois qu’il était sur Revolting Cocks à ce moment là – et ça ne sonnait pas du tout comme je le pensais. Il m’a demandé si je voulais ajouter des paroles sur un morceau qui était vraiment pas mal. C’était en 1986, à un moment de ma vie ou je n’étais plus affilié à aucune musique. J’ai donc pris une cassette et suis parti écrire des paroles dans mon coin, ce qui est vraiment simple quand ce n’est pas pour ton propre groupe. J’ai donc enregistré avec eux, ça collait, mon rythme était bon, mes rimes aussi. J’étais sûr qu’il allait l’inclure à son disque de Revolting Cocks, jusqu’à ce que son label Wax Trax m’appelle pour me dire qu’il voulait en faire la face B d’un autre projet appelé Pailhead. (…)

C’était le bon moment pour moi de faire cela. J’ai donc participé à quelques autres morceaux, mais il est devenu évident que nous étions trop différents. Les mecs avaient une approche beaucoup trop excessive, passaient plusieurs jours sur un morceau alors que moi je pouvais enregistrer un album en un weekend. Et ils ne dormaient jamais, ce qui laisse supposer qu’ils étaient stimulés par quelque chose… On s’est donc mis d’accord sur le fait que mon nom ne devait pas apparaitre sur la pochette, que je ne ferais aucune promo et aucun concert avec eux. Ils ont quand même insisté, j’ai de nouveau refusé catégoriquement, donc ils ont pris un de leurs roadies au crâne rasé pour me remplacer. Du coup, il y a un nombre incroyable de fois ou des gens m’ont dit m’avoir vu avec Pailhead. J’ai dû à chaque fois remettre les choses à leur place. Une fois, j’en suis presque venu aux mains avec un mec qui était déçu à posteriori que ce ne soit pas moi. Ça ne me pose aucun problème d’avoir été remplacé, mais les mecs auraient pu choisir un chanteur aux cheveux longs… (…)

Je ne sais pas s’il vous est arrivé de partager la scène, ni quand vous avez travaillé ensemble pour la première fois, mais je sais que Fugazi et Steve ont collaboré aux premières sessions d’enregistrement de In On The Kill Taker. Comment cela s’est-il présenté ?

On voyait Steve quasiment à chaque fois que nous allions à Chicago. Nous étions toujours avec Corey et Touch & Go, et tu étais plus ou moins toujours là. Nous étions fans des uns des autres. Il nous avait dit que si nous voulions enregistrer quelque chose, c’était possible de le faire chez lui. Nous avions fait un disque avec John Loder, tout le reste avait été enregistré au Inner Ear avec Don Zientara. En 1991, nous bossions sur de nouveaux morceaux et nous étions face à un mur. J’ai alors suggéré au groupe de partir un peu de la ville pendant un weekend pour enregistrer deux titres avec Steve. C’était une façon de s’aérer l’esprit, de faire respirer ces idées qui agonisaient. Steve était d’accord, donc nous avons pu caser quelques jours en novembre. On a pris deux véhicules, on y a chargé le matériel, et on est parti. Alors qu’on devait enregistrer deux titres, on en a finalement enregistré et mixé 13 en trois jours. C’était dingue, intense, la meilleure session studio que nous ayons jamais fait. C’était explosif dans le bon sens du terme. Discuter avec Steve, travailler avec lui a été un tel plaisir !

Steve Albini : Une douzaine de titres en trois jours, c’est assez commun. En général, les groupes sont prêts, ont loué le studio pour un temps défini et un montant précis, et il faut faire le job. Je me souviens avoir produit deux albums de Silkworm dans les mêmes conditions, en pas plus de deux jours chacun. On rentre en studio, et on dort quand c’est fini.
Ian MacKaye : Ça sonnait tellement bien, et on a passé un si bon moment qu’on était tous d’accord pour continuer.

Pourtant, cette session n’est jamais sortie…

Quand on a repris la route vers 22h après une dernière soirée en compagnie de Corey et Steve, j’étais en voiture avec Joe et on s’est repassé la cassette. Selon moi, ça ne sonnait pas bien. Mais ça, ça arrive assez régulièrement quand tu es dans l’intensité d’une session de plusieurs jours. Tu écoutes et, avec le recul, tu t’aperçois que ça ne fonctionne pas si bien que tu le pensais sur le moment. On a donc éteint et on a continué notre route. Puis vers 4h du matin, en Pennsylvanie, on l’a remis encore une fois et on est arrivé à la même conclusion. Arrivés à Washington, on a vidé le van, et le lendemain matin j’ai appelé Brendan et Guy pour savoir ce qu’ils en pensaient vu qu’ils avaient eux aussi leur cassette dans leur voiture. Ils m’ont dit qu’ils trouvaient que ça sonnait bizarrement. Deux jours plus tard, j’ai reçu un fax de Steve qui me disait qu’il avait peut-être ‘tâtonné’ sur cet enregistrement…

Steve, quel est ton avis là-dessus ?

Steve Albini : Ça n’a pas été mon meilleur travail en effet. Je pense que nous nous sommes perdus à trop discuter, à trop apprécier la compagnie de chacun. Parfois tu manges l’ours, et d’autres fois c’est lui qui te mange. Si nous avions travaillé dans les conditions habituelles, je pense qu’il en serait sorti quelque chose de très bon. Mais, il se trouve qu’on a pris du plaisir à tous les niveaux, et qu’on en a payé le prix.

Ian MacKaye : Pourtant, je me souviens encore être assis au mixage, à me dire que c’était le meilleur disque jamais enregistré. Je le comparais à Sonic Youth et tout ce qui pouvait se faire de bien à cette époque-là. Toute cette session a été super, et ça a été une expérience très importante pour Fugazi, pour chacun de nous quatre. Le fait de sortir de Washington notamment, on ne faisait pas ça souvent. Nous étions si pragmatiques que nous n’envisagions jamais d’aller enregistrer ailleurs. A peine allions nous dans une maison du Connecticut pour travailler sur des idées. Mais un déplacement comme à Chicago, jamais ! Nous l’avons fait, et il n’y pas de doute que ça ait aidé les morceaux ensuite. Certains n’étaient pas finis, et le fait de les enregistrer nous a poussés à travailler leurs arrangements. Mais ça a été trop rapide, nous avions besoin de plus de temps. Si nous avions passé une semaine avec Steve, le résultat aurait certainement été différent. J’ai dû faire des centaines de sessions studio, et seulement trois ou quatre ailleurs qu’aux Inner Ear. Avec Fugazi, sans compter les sessions radio, nous en avons fait une avec Loder, et une autre avec Steve. Enregistrer est quelque chose de très intime, et il est donc primordial de connaitre parfaitement les gens.
Steve Albini : Le fait qu’on ne soit pas parvenu à quelque chose de définitif n’a finalement fait que valider la façon que vous aviez de travailler jusque-là. Vous êtes restés sur votre méthode, en travaillant avec des gens qui vous comprenaient plutôt qu’avec d’autres qui devaient vous comprendre. Le disque qui est sorti ensuite est terrible, et si c’était ce qu’il vous fallait pour en arriver là, ça me va très bien.
Ian MacKaye : Enregistrer avec toi a été significatif pour nous. Tu es quelqu’un de brillant, bienveillant, qui adore la musique, qui est incroyablement enthousiaste. Quand tu travailles avec quelqu’un comme ça, ça te fait te sentir comme un super héros. On était comme exalté. Nous avons joué chez toi des morceaux que nous n’avions encore jamais joué à personne. C’était excitant de te voir les juger bons. Je pense que c’est une des raisons qui font que Steve produit non seulement de bons disques, mais surtout des disques importants. Il comprend qu’un producteur doit s’investir, faire preuve d’enthousiasme, être passionné.
Il faut comprendre que c’est exaltant lorsqu’un musicien est en studio, qu’il finit d’enregistrer, et que la personne à l’autre bout de la ligne juge que la prise est bonne. Il m’est arrivé d’enregistrer des musiciens et que personne ne dise rien une fois le bouton stop pressé. Ça, c’est terrible. Le mec te demande comment c’était, et tu oses à peine répondre. C’est pour ça qu’il est important que la personne soit un peu arbitre et investie dans le projet.

Steve Albini : Je pense qu’il est important que le producteur et le groupe parlent longtemps en amont pour arriver à se connaitre. Être ami, c’est différent de simplement se connaitre ou avoir simplement de l’admiration respective. Nous avons eu l’occasion de discuter pas mal de fois lorsque Shellac jouait avec Fugazi, et ça a été génial à chaque fois. Nous sommes allés en Australie ensemble, en Angleterre aussi, nous les avons fait jouer à Chicago… A chaque fois, c’était comme une réunion de famille.
Pour revenir à cette session, je pense que j’étais un peu trop fan de ce qu’ils faisaient et je crois que c’est ce qui m’a fait sortir de ma manière de travailler habituelle. Ça a peut-être contribué au sang-froid que j’ai en studio désormais. Je ne permets plus à la musique de m’affecter tant que ça, et le rendu est meilleur. Etre fan empiète sur ta capacité à l’autocritique, altère ton attention. Maintenant, je prends des douches froides avant de venir au studio (rires).
Ian MacKaye : Je n’ai jamais vraiment été ingénieur du son, même si j’ai essayé quelques fois. Je me considère plutôt comme le cinquième membre du groupe, parce que je l’ai toujours fait par plaisir. Mais j’imagine très bien ce que tu dis. A l’opposé, ça me fait penser au gars dont c’est le véritable métier, qui est à la fois producteur et ingénieur du son, qui bosse au studio, qui ne supporte pas la musique qu’un groupe est en train d’enregistrer mais qui doit quand même lui permettre d’arriver à quelque chose de bon.
Steve Albini : Ça a été un point sensible en ce qui me concerne. Souviens-toi du début des années 80, quand personne n’avait assez d’argent pour aller en studio. On fouillait dans les Pages Jaunes pour en trouver un, pour en connaitre les tarifs, et chercher continuellement le moins cher de tous. Une fois trouvé, on y allait, l’ingénieur du son disait au guitariste qu’il ne pouvait pas mettre son ampli si fort. Toute cette merde arrivait tout le temps. Il a fallu des années pour que ça change. Je me suis donc juré de ne jamais me comporter ainsi, de ne jamais être méprisant envers un groupe qui viendrait avec du matériel un peu merdique ou qui ne correspondrait pas à mes attentes, et de toujours trouver le moyen d’en tirer le meilleur. Progressivement, il est devenu logique que mon rôle n’était pas d’aimer ou de ne pas aimer la musique que j’étais en train d’enregistrer. Mon business n’a rien à voir avec le type de disque qu’un groupe veut faire. Si je commence à me faire un avis, c’est un premier pas vers une différence de considération entre les groupes qui passent chez moi. Si tu aimes le groupe A mais pas le groupe B, ce dernier ne va pas être traité équitablement, et c’est une perspective que je n’envisage pas. Émotionnellement, je suis comme mort en studio.

Il y a autre chose que j’ai appris de cette session avec Ian et que j’ai utilisé nombre de fois ensuite. Quand les musiciens sont complexés par leur chant, ils souhaitent souvent le doubler. Quand d’autres ne le sont pas, ils le veulent aussi mais pour obtenir un effet spécifique ou autre. Si la technique conventionnelle consiste à écouter le chant principal et chanter avec lui, Ian – lui – mémorisait la cadence de son chant et chantait la seconde piste sans écouter la première simultanément. Ainsi, chaque prise de chant était indépendante. Et si tu n’écoutes rien pendant que tu chantes, ta voix est plus juste, ta façon de chanter est plus sûre, tout est plus solide. Du coup, quand tu écoutes les deux ensembles, plutôt qu’un lead accompagné d’un timide second chant, ça sonne beaucoup plus fort, plus gras, plus juste. Je n’avais jamais essayé ça avant, donc Ian m’a montré comment faire, et j’ai suggéré cette méthode à des groupes au moins des centaines de fois. Donc merci, même si tu ne te dis pas ingénieur (rire).
Ian MacKaye : Je ne pourrais pas faire autrement. Je suis comme je suis, ma façon de chanter est comme gravée dans la pierre. Je n’ai pas besoin de m’entendre, je sais exactement ce que va donner ma voix, mais je comprends que certains puissent se sentir moins nus en ayant recours à cette méthode. Même si je pense que ça retire un peu d’âme à l’enregistrement.
Les plus grands disques de punk n’ont pas de chant doublé. Ils chantent comme ils sont, même s’ils doivent lutter. Il peut y avoir des moments où ça se justifie, comme pour donner un effet par exemple. Si tu prends No Reason de Minor Threat (), le refrain est doublé dans le but d’être plus puissant. Depuis toutes ces années, j’ai accumulé pas mal d’expérience en tant que musicien mais aussi en tant que producteur. J’y pensais d’ailleurs encore ce matin, à 4h30 alors que je ne dormais pas. Je me demandais combien de sessions j’avais fait, combien de groupes j’avais produit… Je n’en ai aucune idée.

Peu de gens réalisent le temps que j’ai pu passer en studio. Ils me voient comme le mec d’un label et d’un groupe. J’adore produire, mais je ne l’ai plus fait depuis pas mal de temps parce que la relation que j’ai avec les gens a changé. Maintenant, ils veulent mon nom sur leurs disques alors que j’avais plutôt l’habitude d’enregistrer des amis qui souhaitaient s’entourer de quelqu’un qui puisse leur donner un avis extérieur. C’est comme être dans un sous-marin et j’adore ça. On est tous enfermés ensemble et on essaye de rejoindre la surface. Le premier que j’ai enregistré, c’était avec les Teen Idles. On est allé dans un petit studio en dehors de Washington avec un producteur qui s’est amusé avec nos morceaux, qui s’est permis d’ajouter de la distorsion, de la réverb… On a fait deux sessions avec lui, dont une ou des mecs sont venus lui rendre visite pendant qu’on faisait nos prises, et ils nous pointaient du doigt en se foutant tous de notre gueule à travers la vitre. C’était horrible. Tu sais, c’est comme les magasins d’instruments ou les vendeurs te posent plein de questions. Mais ta gueule ! Je viens acheter, point barre. On a fini par être invité en studio avec Don Zientara (photo ci-dessous) qu’on nous a présenté comme un mec qui avait déjà fait quelques enregistrements, sorti quelques disques. Il était plus vieux que nous et a pris beaucoup de musiciens sous son aile. On est donc allé à Arlington sur la défensive, comme traumatisés et abusés par nos précédentes expériences. Don, lui, te faisait juste le son que tu voulais, et il t’aidait dans ce sens. C’était incroyable, une vraie révélation pour moi. Ça fait 35 ans aujourd’hui que nous travaillons ensemble. Il n’a jamais essayé de changer quoi que ce soit chez nous. Son job était juste de faire les meilleurs enregistrements possibles. Il a monté lui-même sa table, il avait un quatre pistes à l’époque mais ses enregistrements sonnaient vraiment bien.

Quand nous sommes arrivés chez lui la première fois, on voulait enregistrer, mais on ne savait même pas quoi faire des bandes ensuite. Il nous a incités à sortir notre disque sur un label, Round Raoul, sans nous dire que c’était le sien. On a refusé, il a fini par lâcher le morceau mais il a rigolé, il ne l’a pas mal pris du tout. Il était dans l’esprit. Il avait le coeur sur la main, était très attentif à ce que les gens aient ce qu’ils voulaient. Il est très professionnel, il a beaucoup de connaissances mais il a une façon de faire assez peu orthodoxe. Son matériel était bizarre mais il s’en foutait. Je l’adore pour ça. Et son studio continue de très bien tourner aujourd’hui encore. Il s’est parfois pris des remarques disant que son matériel était technologiquement dépassé, mais il s’en fout.
Steve Albini : Les gens qui se permettent de dire ça n’ont manifestement pas de studio qui marche. Par le passé, beaucoup de ceux qui ont suivi les évolutions technologiques, qui ont investi pour être à la page, se sont rendus compte que c’était du fric jeté par la fenêtre. Ceux qui sont restés et qui ont traversé les années avec un succès constant sont ceux qui ont très peu investi, ou qui se sont spécialisés, comme nous.

Steve, c’est un peu délicat de te poser la question mais… Sais-tu comment la session de In On The Kill Taker a pu fuiter ainsi ?

Je n’en ai aucune idée mais je suppose que ça doit venir d’un ami ou quelqu’un de l’entourage du groupe qui a gardé une copie, puis ça a fait boule de neige… Evidemment, je ne l’ai jamais partagée avec qui que ce soit. Personnellement, j’ai dû avoir une copie à l’époque pour écouter le résultat, mais je ne saurais même pas ou la trouver aujourd’hui.
Ian MacKaye : A ce moment-là, j’en avais filé une copie à notre roadie qui l’avait envoyée à son frère à Boston. J’ai tout de suite appelé le mec pour lui dire de me la renvoyer, ce qu’il a fait, mais bon… Si ça se trouve, Brendan ou un autre en a filé une copie à quelqu’un, va savoir. Mais disons plutôt que tout cela est de la faute de Bob Weston ! (Rires)

J’imagine que vous êtes tous les deux très sollicités pour donner des conseils, ou simplement votre avis sur certaines choses ou d’autres. Au-delà de votre engagement respectif pour la culture indépendante, quel regard portez-vous sur le rôle de leader qu’on peut vous attribuer ?

La première chose est que je ne me considère pas comme un leader. Depuis le début, j’exprime ma façon de voir les choses, comme dans les paroles de mes chansons. Avec le temps, du fait de notre expérience, je pense que nous avons seulement tous les deux un pouvoir de persuasion supérieur à d’autres. Nous avons tous les deux été interviewés des centaines de fois, et je dois dire que celles de Steve sont toujours très bonnes. Il n’a jamais peur de dire ce qu’il pense. C’est confus en termes de perception. Ce n’est pas parce que quelqu’un marche devant toi dans la rue qu’il est un leader, il ne fait qu’éventuellement te montrer là où tu peux marcher. Les gens qui m’intéressent ne sont pas ceux qui me suivent mais ceux qui peuvent suivre leur propre route. Je fais très attention aux interviews que je donne, je ne dis jamais de mal sur les autres, c’est ma nature. J’essaye de prendre du recul, de ne pas trop parler en mon nom si ce n’est pour raconter une anecdote ou quelque chose de ce genre. Les gens seraient trop heureux que je dénigre quelqu’un, puis c’est inutile. Je parle de ce que je fais plutôt que de ce que je devrais faire. Si on me pose des questions sur ma vie personnelle, sur mon régime, je refuse de répondre.

Steve Albini : Le terme ‘leaders’ est bizarre. Je pense que ‘exemples’ serait plus approprié. Des mecs comme Ian, John Loder ou d’autres qui nous ont inspirés, prouvent que les choses sont possibles grâce à leur manière de se conduire eux-mêmes. Si d’autres me considèrent ainsi, très bien, mais je n’oublie pas qui m’a ouvert la voie. Tout ce dont on a parlé avant, je l’ai appris grâce au comportement d’autres avant moi. Je n’ai pas la prétention d’être supérieur à qui que ce soit ou de faire autorité, mais ça ne m’empêche pas de tirer des conclusions, de pointer certains trucs du doigt. Je partage mes propres observations, je souligne certaines choses. Il s’agit simplement de parler avec confiance et assurance. Si c’est le cas, tu arrives à te faire entendre chez des gens qui n’auraient jamais envisagé les choses de ton point de vue.

Et quel est ton avis sur le principe d’Ian de ne jamais dire du mal de quelqu’un ?

Si quelqu’un a une opinion ou des arguments, il y a quelque chose de fondamentalement irresponsable selon moi de ne pas les confronter à ceux des autres quand tu en as l’occasion. Puis c’est quand même gratifiant de pouvoir qualifier quelque chose d’horrible quand ça l’est. Dans ce cas, tu ne fais pas que prendre toute la merde qu’on te jette. Ça, ça a été la bête noire des années hardcore, incarnée par des fanzines comme Maximum Rock’n’roll ou par des personnes qui partaient du principe que tu ne pouvais jamais dire du mal d’un autre punk. Pour moi, c’est comme ne pas avoir d’esprit critique, ce qui est contradictoire avec l’idée que j’ai de l’esprit punk rock. Avec le temps, j’ai appris à me faire ma propre opinion et à ne pas laisser les gens parler à ma place.

S’ensuit un long débat sur le politiquement correct, la conjoncture politique dans leur jeunesse, puis Ian MacKaye et Steve Albini poursuivent au sujet de leurs véritables motivations à devenir musiciens, sur les inconvénients à être exposé médiatiquement, et sur leur façon d’y réagir.

Ian MacKaye : Je ne suis jamais allé au lycée, nous sortions seulement des albums sans même savoir comment tout cela s’organisait. Les groupes jouaient leur musique, et nous pensions que les labels fabriquaient eux-mêmes les disques. La première fois que j’ai répondu à une interview, c’était avec les Teen Idles et la journaliste m’a demandé si j’avais rejoint un groupe pour attirer les filles ou pour gagner de l’argent. Sa question m’a totalement étourdi. Jamais il ne me serait venu à l’idée de faire de la musique pour cela.

Steve Albini : J’ai été entouré de musiciens toute ma vie et, au-delà de quelques-uns qui ont vu le moyen d’en vivre durant les années 90, personne n’a jamais réfléchi ainsi. Ce sont deux raisons qui sont à l’opposé de ce qu’on pouvait avoir en tête. Tu joues dans un groupe parce que jouer dans un groupe est génial.
Ian MacKaye : Oui, parce que tu es un musicien et que, par définition, tu dois jouer de la musique (…) En étant reconnus, nous sommes un peu devenus des porte-paroles, ce qui implique chez certains que nous avons une sorte de savoir et d’autorité, ce que je trouve assez délicat. Personnellement, je dis ce que je pense mais je ne considère pas tout connaitre ni avoir toujours raison.
Steve Albini : J’essaye d’avoir cette impression également (rire)
Ian MacKaye : Il m’est arrivé d’avoir été l’objet d’attaques dégueulasses. Certains ont aussi écrit des chansons qui me nommaient. Je ne vois aucune utilité de répondre à ces gens-là. Je sais que toi tu le fais mais moi je m’efforce de rester en dehors de ça.
Steve Albini : Il y a des gens au sujet desquels j’ai un avis alors que je ne les ai jamais rencontrés, que je n’ai jamais discuté avec eux. J’ai déjà pris l’exemple de Sylvester Stallone par le passé. Je pense que c’est un abruti, même si je n’ai aucune raison de le penser finalement puisque je ne sais rien de lui. D’une certaine manière, pour une petite frange de la scène musicale que ça concerne, je suis certainement le Sylvester Stallone de quelqu’un. Pour je ne sais quelle raison, certains doivent me considérer comme une bite, et je ne veux contredire personne. C’est juste que considérer Stallone ainsi m’apporte une sorte de motif de satisfaction, me fait me considérer meilleur que lui. Il est plus connu, plus riche, peut s’offrir des opérations de chirurgie mais, au final, il est peut-être plus une bite que moi. Et je ne veux pas voler ce sentiment de supériorité à ceux qui ne m’aiment pas. Je ne veux pas jouer à ce jeu.

Ian MacKaye : Ok, mais si tu prends un premier ministre européen, c’est toute autre chose. Personne ne va lui demander ce qu’il pense du fait qu’un gamin de Washington ou un mec de Fugazi ne l’aime pas. Ce que je déteste, c’est que les gens passent leur temps à raconter des conneries, et qu’ensuite c’est à moi de m’expliquer. Que penses-tu de ci, de ça ? C’est une putain de perte de temps pour moi. Je n’ai pas de réponse, je ne veux pas en donner, encore plus à l’heure d’internet ou les choses se répandent plus vite que jamais. Je reçois des dizaines et des dizaines d’emails qui me demandent de me justifier sur je ne sais quels propos à mon sujet. Ceux qui font ça tentent d’attirer l’attention sur eux au travers de mon travail, et il est hors de question que je fasse leur promotion. Il y a eu un cas particulier ou j’ai reçu une poignée de coups de téléphone qui m’avertissaient que j’étais en train de me faire détruire et qui me demandaient si j’allais bien. Je leur ai dit que oui, que j’étais à ce moment même en train de regarder mon ordinateur.
Steve Albini : De quoi s’agissait-il exactement ?
Ian MacKaye : De cette histoire de tee-shirts Minor Threat vendus chez Urban Outfitters… Des mecs m’ont dit que je les décevais tellement, qu’ils étaient sûrs depuis le début que j’étais un vendu. J’aurais pu répondre à ce genre de choses toute la journée à ce moment-là. Ces gens n’ont-ils rien d’autre à faire de leur vie ? Une semaine après, des allemands sont venus toquer à la porte de chez Dischord pour visiter, et rebelote ! J’ai dit au mec que tout cela n’était qu’une guerre de gangs dans un aquarium. Ça endommage la petite maison, la petite plante en plastique, ça remue le gravier, mais personne en dehors de l’aquarium ne reçoit une seule goutte. J’aime quand les gens se parlent, discutent, mais l’intensité de ces attaques est vraiment malsaine. Les gens n’ont aucun sens du contrôle, n’ont aucune conscience de la place qu’ils occupent dans ce monde. Je me souviens des problèmes que Henry Rollins (photo ci-dessous avec Ian) a eus quand il a commenté le suicide de Robin Williams. Les gens lui sont tombés dessus, lui ont reproché de ne pas comprendre la dépression… Je pense que la plupart des personnes qui l’ont critiqué n’ont même pas lu son écrit, mais ont lu ce que d’autres en disaient.
Steve Albini : Pour sa défense, et c’est peut-être la première fois que je me prononce en sa faveur… La critique fondamentale à son sujet a pointé le fait qu’il ne devait pas juger quelqu’un de dépressif ou malade, et que cette dépression ou maladie pouvait amener quelqu’un à agir de la sorte. Il a pris ses critiques à coeur, a répondu en acceptant qu’il avait manqué de sensibilité, ce qui est tout à son honneur.
Ian MacKaye : Henry et moi sommes amis depuis nos onze ans, donc j’étais au courant de ce qui se passait (…). Des gens donnent au grand public de quoi leur occuper l’esprit, et ça ne fait que démonter le monde dans lequel nous vivons. Si les gens pensaient un peu plus à ce qui les entoure, à leur vie, à ce qu’ils pourraient changer, ça éviterait que l’humanité décline ainsi.

Steve, aurais-tu quelque chose de gentil à dire à Ian ?

Au sein de toutes les personnes issues de la scène punk, j’ai toujours distingué Ian. Il n’a jamais demandé à qui ce soit de faire ceci ou de penser comme cela, il a toujours fait preuve d’honneur et de respect, il a érigé un système à part qui s’est révélé être une alternative viable à la culture mainstream. Ce qui m’a toujours dérangé quand le punk a commencé à être assimilé à cette culture, c’est que des gens qui ont eu un parcours au sein de la scène musicale, même au sein du punk, sont devenus agents immobiliers ou avocats. Moi, je suis l’agent immobilier ou l’avocat du punk rock. Les groupes qui ont des managers, des publicistes ou autres et qui sont issus de cette scène indigène ont en quelques sortes créé des bureaux pour eux-mêmes. Je pense à des tourneurs ou des représentants de toutes sortes. De fait, le punk et la culture underground en général ont mimé le grand business de la musique. Ça m’a toujours irrité. Je pense aussi aux photographes qui insistent constamment pour être crédités, etc… Ce professionnalisme rampant a commencé à faire la loi au sein de la scène punk, donc je n’ai toujours pu qu’admirer et respecter la façon dont Ian et Dischord ont incarné une éthique qui ait conservé les choses à une échelle très humaine. Tu peux les appeler et leur parler, leur écrire et recevoir une réponse, leur rendre visite, acheter leurs disques dans le monde entier. Pour eux, il n’a jamais été question d’être un concurrent de l’industrie musicale, mais plutôt de démontrer que cette industrie avait tout faux et était inutile. Des gens issus de l’underground gravitent autour du mainstream et défendent le contraire. Ça me gêne qu’ils encrassent ce que je pense être si important. Pour moi, c’est la chose la plus inspirante venant d’Ian.

Vos carrières s’étant croisées à plusieurs reprises à travers les années, prévoyez-vous que ce soit de nouveau le cas bientôt ?

Ian MacKaye : Nous sommes tous les deux de gros bosseurs, et avons tous deux nos directions et nos responsabilités à assumer. En tant que responsable de label, j’ai conscience que ma vie est assez inhabituelle comparée à celle de beaucoup de gens. J’ai connu le succès avec mes groupes, mais il y a aussi des dizaines de personnes qui m’ont fait confiance en me confiant leur musique, et c’est grâce à eux que je mène cette vie. Je décide constamment de ce que je veux faire, et je le fais avec beaucoup plus de facilité maintenant, grâce à l’expérience et au travail accumulés. Le label est le reflet de ma vie, et j’y mourrai. Je ne suis pas en train de dire que tout va disparaitre dans un an, mais nous sommes plus petits aujourd’hui que nous ne l’avons jamais été. C’est donc plus que jamais le moment de montrer mon implication. Ces gens m’ont confié leur musique, il y a encore des fans dans le monde qu’elle intéresse, donc il en va de ma responsabilité de continuer à faire vivre cela aussi longtemps que possible, sans dépasser les limites que nous nous sommes fixées, sans spéculer sur des choses débiles, parce que c’est comme ça que nous avons toujours maintenu Dischord à flot. Le label vient d’avoir 37 ans. Je ne crois pas aux anniversaires, je ne les fête pas. La seule chose que nous ayons fait, c’est de sortir cette box pour les 20 ans qui, pour moi, était une façon de montrer que Dischord n’était pas seulement le label de Fugazi, de Minor Threat et d’Ian MacKaye. C’est aussi celui d’un grand nombre de personnes. A nos débuts, certains ont pensé que tout cela était beaucoup trop utopique, que ça n’allait pas durer, que nous étions ridicules. Je n’ai jamais eu d’avocat, jamais signé de contrat. J’ai donc voulu rappeler que nous étions encore là. Aujourd’hui, je me sens responsable vis à vis des musiciens de Youth Brigade, de Deadline, de Soccer Team, de Q And Not U… qui, il y a 30 ans, m’ont autorisé à sortir leur musique et à m’en occuper. C’est dingue ! Je n’ai jamais eu aucun problème, aucune plainte, aucun procès.
Steve Albini : Moi, mes obligations quotidiennes sont beaucoup plus banales. Je ne peux pas décider de ce que je vais faire aujourd’hui, les choses sont planifiées des mois à l’avance. Ce que je peux donc décider, c’est ce que je vais faire d’ici quelques mois. Je dois gagner une certaine somme d’argent chaque mois pour maintenir mon business et l’emploi des gens qui m’entourent, que j’admire et qui me font confiance. Je me dois donc de garder la tête de tout le monde en dehors de l’eau.

Je ressens aussi une certaine responsabilité vis à vis de la scène musicale de Chicago qui m’a tant apporté. J’ai toujours été bien traité, j’ai vécu des expériences uniques. Le moins que je puisse faire est donc de conserver cet endroit en tant que ressource. C’est gratifiant d’avoir vécu si longtemps ainsi, en suivant nos propres convictions, puisque nous n’avons jamais approché notre job de la même façon que les professionnels du business de la musique. 20 ans plus tard, nous sommes toujours là alors qu’eux cherchent du travail. Nous prouvons chaque jour qu’il est possible de faire les choses de façon confortable et responsable, sans que ce soit forcément plus risqué que de les faire de façon conventionnelle. Je ne suis pas comme Ian, je ne suis pas à la tête d’un immense catalogue, mon job à moi consiste à obtenir une satisfaction quotidienne, celle de musiciens qui viennent chez moi pour réaliser le rêve de leur vie. Les groupes qui viennent au studio attendent ce moment depuis des mois, enregistrent, et peuvent ensuite partager leur créativité aux oreilles du plus grand monde. C’est génial d’être à la place de celui qui assiste à cela. C’est comme regarder des mômes ouvrir leurs cadeaux de Noël. Mais c’est aussi du boulot, une pression constante sur les épaules parce que si je me plante, on me prend mon matériel, ma maison, et tous mes potes se retrouvent au chômage. Mais c’est vite compensé par le plaisir que je prends tous les jours.
Ian MacKaye : Nous nous levons le matin pour faire ce que nous voulons. Jamais on ne se lève en se plaignant de devoir aller travailler. Nous ne travaillons pour personne. Il y a évidemment des tâches qui m’emmerdent, en partie parce que je ne me considère pas comme un patron, et que je fais majoritairement ce que personne d’autre ne veut faire, comme la paperasse ou autre. Mais je fais ce que j’ai toujours voulu faire, et c’est assez rare dans la société actuelle ou le business a pris possession du temps des gens qui travaillent de 8h à 18h. Ce n’est ni mon cas ni celui de mes employés, et c’est important. Bien sûr, nous avons un cap à maintenir, mais nous faisons ce que nous voulons, et c’est un vrai cadeau. Je ne dis pas que je suis chanceux parce qu’on a beaucoup travaillé pour en arriver là.
Steve Albini : Une part de notre identité vient de là d’où nous venons, des gens qui viennent du même endroit que nous. Je pense que si j’avais fait tout cela ailleurs qu’à Chicago, les choses auraient été différentes. Parce que les gens n’auraient pas été les mêmes. Ceux d’ici m’ont beaucoup inspiré. Je suis très reconnaissant envers les circonstances qui ont fait que j’en suis là aujourd’hui. Tant de petites choses auraient pu changer dans ma vie si je n’avais pas rencontré telle ou telle personne. Si je merdais, je gâcherais tout.

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