Dossier – Jarring Effects, question de valeurs…

En 1998, à l’occasion de la sortie d’une première compilation, une bande de potes allumait la mèche de Jarring Effects, label devenu avec le temps totalement incontournable dans le paysage musical français. Treize ans et cent références plus tard, il possède à son catalogue le meilleur de ce qui a incarné et incarne toujours la crème du dub made in France. Entre autres, parce qu’il n’a jamais été question de s’y cantonner. Le coffret anniversaire tout juste sorti en atteste. C’est d’ailleurs en cette occasion qu’on a posé quelques questions à l’équipe dirigeante de la structure lyonnaise: un exercice réservé le plus souvent à ses groupes alors qu’eux aussi ont incontestablement beaucoup de choses à dire. Conversation

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L’aventure Jarring Effects a commencé en 1998. Quelles étaient les ambitions à l’époque? Etait-ce quelque chose de pensé profondément à l’avance ou est-ce que l’idée est venue entre deux bières?

Tout est parti d’une bande de potes musiciens, techniciens du son qui gravitaient autour d’une petite salle de répétition. A cette époque, High Tone, Le Peuple De L’Herbe, Crazy Skankers, Tong! se retrouvaient là bas et composaient. Puis, l’envie de monter une structure qui puisse accompagner tout ce petit monde a germé. On a commencé par organiser des concerts sur Lyon, puis est sorti « Fantasque Hits » qui rassemblait tous ces artistes sur une compilation. FX01 était né!

Vous parlez souvent d’un « esprit Jarring Effects ». Lequel est-il?

cita14Je n’irais pas jusqu’à dire que nous sommes engagés, mais le collectif se retrouve en effet autour de certaines valeurs. Artistiquement, cet état d’esprit se traduit par une volonté farouche de sortir ce que l’on aime, sans concession. Le collectif s’investit aussi régulièrement dans certaines actions collectives ou citoyennes. Nous sommes par exemple très impliqués dans CD1D, fédération de labels qui cherche à proposer de nouvelles formes de collaborations et de diffusion de la musique, une alternative aux majors et autres « supermarchés culturels ». C’est peut être ce qui caractérise l’esprit Jarring: des gens frondeurs, concernés et qui tentent à leur échelle de faire bouger les choses.

Beaucoup de groupes importants vous ont fait rapidement confiance. Quelle était votre force de conviction au départ? Est-elle toujours aussi forte?

Certains groupes nous font confiance parce que le label a une certaine reconnaissance nationale, et à l’étranger. Avec le temps, on a aussi pu capitaliser une bonne expérience dans notre métier, ce qui constitue également un atout. Je pense aussi que les groupes qui sont chez JFX se retrouvent aussi dans cette philosophie propre à Jarring. Ils bénéficient ainsi d’une totale liberté artistique, et les contrats qui les lient au label sont peu contraignants. Cette confiance qu’on a su instaurer doit bien sûr être entretenue, et on veille à garder cette relation avec nos artistes.

jfx2Vous avez très vite contribué (et profité) à l’essor de la scène dub française au début des années 2000. Est-ce difficile aujourd’hui pour vous de prendre vos distances avec ce style de musique, de vous renouveler, de donner un nouveau souffle au catalogue?

L’étiquette dub colle à la peau de Jarring Effects sans doute parce que High Tone, Brain Damage, Kaly, ou dans une moindre mesure EZ3kiel, ont contribué à l’essor du dub live « made in France ». Pour autant, si on jette un coup d’oeil sur le catalogue, Jarring Effects n’a jamais été un label « Vert Jaune Rouge » comme aiment à le cataloguer certains. Il suffit d’écouter les albums de Filastine, Reverse Engineering, L’Oeuf Raide, Ben Sharpa ou Oddateee pour s’en convaincre! Ceci dit, on aime ce style de musique inépuisable, et on continue à le défendre au travers notamment du JFX Dubstore lancé voilà un an. Quant à l’idée de renouveler le catalogue, on garde bien sûr cette donnée en tête.  2012 me semble t-il va être une année charnière, et de nouveaux noms devraient bientôt être dévoilés.

A l’heure de la révolution du support musical, quelles sont les difficultés d’être un label indépendant aujourd’hui?

cita23Je dirais que les grands défis sont d’accompagner les mutations du marché, faire face à la dématérialisation du support qui, malheureusement, ne vient pas compenser la chute des ventes physiques, surtout pour un label comme Jarring qui engage souvent des frais de production assez conséquents. Il faut aussi reconnaître que nous subissons de plein fouet les nouveaux modes de diffusion de la musique comme le  streaming à la carte proposé par des entreprises comme Deezer dont la politique repose malheureusement sur une très faible rémunération des ayants droits. Heureusement, nous avons encore une base de fans qui achètent du disque ou du vinyle. Sur la plateforme CD1D par exemple, 90% des achats sont encore du support physique.

Quelles sont les erreurs desquelles vous avez appris et que, par conséquent, vous ne referiez plus?

Comme tout le monde, nous avons en effet commis quelques erreurs « stratégiques », notamment à nos débuts, les membres du label ayant tous appris sur le terrain. Je dirais qu’on a parfois péché par excès de confiance, d’avoir été souvent trop ambitieux sur certaines sorties en engageant des frais de production trop élevés au regard du nombre de ventes qu’on pouvait en attendre. On a peut être aussi pris un peu de retard sur le numérique, car on voulait au départ voir notre catalogue uniquement disponible sur CD1D, ce qui avec le recul était sans doute une utopie.

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Aujourd’hui, comment se compose l’équipe Jarring Effects. Combien de gens en vivent?

Peu de gens en vivent de manière exclusive. L’équipe se compose d’intermittents, d’employés à mi-temps, et d’emplois aidés qui vont d’ailleurs être en fin de contrats. Quotidiennement, nous sommes quatre à travailler pour le label qui est devenu une SCOP (Société Coopérative Ouvrière de Production) depuis 2007. Parallèlement, l’Association historique Jarring Effects prend en charge l’activité booking et emploie trois intermittents.

Vous assimilez Jarring Effects à un combat quotidien. Quels ont donc été les plus rudes adversaires jusque là?

cita32Paradoxalement, je dirais que certaines grandes enseignes ont activement contribué à l’effondrement du marché du disque, et donc de petits labels et de disquaires, en choisissant délibérément de réduire les mètres linéaires alloués aux disques au profit des produits qui présentent plus de marge (micro-informatique, appareils numériques). Si les principaux acteurs de ce marché avaient repensé leur modèle économique face aux évolutions technologiques et sociales, les ventes se seraient sans doute moins vite effondrées. D’où la création de CD1D en réaction aux carences de la distribution.

jfx4Après treize ans de vie, le business de la musique ne doit plus avoir vraiment de secrets pour vous. Vous avez notamment connu plusieurs distributeurs. Quels étaient vos points de divergence avec ces acteurs de l’industrie du disque?

Je dirais que les points de divergence résidaient dans le fait que nos anciens distributeurs ne travaillaient plus le disque sur la longueur, se contentant de les mettre en bacs, mais sans aucun suivi et sans aucune stratégie de mise en place. On pouvait, par exemple, se retrouver avec une rupture de stock de disques d’EZ3kiel dans des magasins Tourangeaux alors même que le groupe est originaire de cette ville! On a également observé que certains disquaires indépendants rencontraient de grandes difficultés à être approvisionnés car ils ne constituaient pas aux yeux du distributeur un potentiel de vente satisfaisant. Enfin, les chefs de rayon qui étaient jusqu’alors la seule interface avec le public ont quant à eux perdu toute autonomie de gestion de leurs commandes du au système de centralisation instauré par les grandes enseignes.

Pas mal de groupes du label sont issus de ce quartier de la Croix Rousse devenu fameux par la force des choses. Qu’est ce qui a fait que ce coin de Lyon incarne aujourd’hui une partie de l’identité de la ville?

La Croix Rousse est historiquement le quartier ouvrier lyonnais où résidaient les canuts, des ouvriers de la soie qui exerçaient leur métier sur des machines à tisser. Cette population de travailleur a toujours été à l’origine de mouvements sociaux. Depuis, le quartier a conservé cet aspect populaire et alternatif en réaction au reste de la ville beaucoup plus embourgeoisé. La Croix Rousse abrite aujourd’hui encore des cafés concerts, quelques lieux de répétions, des théâtres indépendants. Pour autant, la « boboïsation » commence vraiment à dénaturer l’atmosphère attachant de ce village de gaulois où la vie nocturne battait son plein il y a encore quelques années.

Vous avez connu dernièrement des difficultés financières, comme beaucoup de labels. Qu’en est-il désormais?

On va dire que ça va mieux, même si la structure est encore convalescente. On a fortement réduit les sorties ces derniers mois histoire de donner un peu d’air à la trésorerie. Notre gros projet a été notre centième référence (FX100) qui réunit plus d’une vingtaine d’artistes au travers de 35 tracks. L’idée est bien sûr de fêter cette sortie symbolique avec notre public, et de proposer un bel objet collector!

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Est-ce que la multiplication des champs d’action est une solution à vos difficultés? Je pense au booking, au studio, à Nuke, au Riddim… Tout cela sert il à la promotion de Jarring, ou est-ce indépendemment viable financièrement?

Outre le booking, dont le but est véritablement de créer une économie viable à long terme, je dois avouer que Nuke et le Riddim Collision ne rapportent aucun euros. Nuke s’inscrit plutôt dans une volonté de gérer notre communication, et le Riddim est avant tout une sorte d’échappatoire, un plaisir. Après, si on voulait rendre le Riddim Collision rentable, il faudrait programmer Vitalic ou Housse De Racket, mais cela ne nous intéresse pas.

Le Riddim Collision a également rencontré pas mal de difficultés. Est ce qu’au final Jarring Effects n’est pas victime d’une certaine marginalisation, d’une incompréhension de la part du grand public (et dans ce cas précis de la municipalité lyonnaise)?

cita4Non, je pense pas. On est juste victime, comme toutes les associations lyonnaises, d’être la cinquième roue du carrosse en terme de budget alloué aux musiques « actuelles ». Il existe malheureusement à Lyon peu de salles de concerts intermédiaires, outre le Transbordeur qui a d’ailleurs été repris par une nouvelle équipe proche du « terrain ». Malheureusement, chaque année, on peine à trouver un lieu qui pourrait accueillir le Riddim dans les conditions qu’on souhaiterait. C’est pourquoi le festival se retrouve dans des salles et éparpillé dans l’agglomération cette année encore.

Quid de 2012 chez Jarring Effects?

Comme je l’évoquais, des projets discographiques sont en cours. High Tone et Brain Damage (High Damage) préparent leur prochain album pour mars prochain, le nouvel album d’R;Zatz quant à lui est prévu pour début 2012. On prépare également quelques maxis avec de nouvelles signatures. Affaires à suivre!

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2 réponses à Dossier – Jarring Effects, question de valeurs…

  1. Tweek 29 septembre 2011 à 23 h 40 min #

    Mise en avant largement méritée pour un label trop dans l’ombre à mon goût… Respect!

  2. jo 19 octobre 2011 à 21 h 13 min #

    soutien au label et à ses projets!
    le Riddim 2011 à fait honneur aux années précédentes, un événement musical à ne pas manquer même s’il faut se taper 4 hrs de route… avis à ceux que les années usent, levez vous et manger de la culture!
    sortez de votre salon.

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