Jerri, instinct et pulsions…

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Que ce soit en solo ou dans le cadre de collaborations, Angil n’a jamais cessé d’évoluer. Celle de The John Venture définitivement enterrée, c’est logiquement qu’il est allé fourrer son nez chez d’autres musiciens. Avec Deschannel, il donne cette fois naissance à Jerri, nouvelle collaboration à la fois post punk, pop, hip hop et krautrock, qui marie les influences majeures des deux décennies passées. Il était donc temps de jouer de curiosité et poser nos questions à cette petite troupe jamais en manque d’idées.

The John Venture réunissait Angil et Broadway, alors que Jerri est le mariage d’Angil et Deschannel mais en est plus ou moins la suite… Tout cela est un peu compliqué pour celui qui débarque… Vous pouvez éclaircir un peu tout cela?

Angil: Pour faire simple, comme son nom l’indique plus ou moins, The John Venture était une aventure ponctuelle entre deux groupes. Chaque entité continuait à être indiquée sur le disque, les affiches…  Alors que Jerri est un groupe en soi, ou l’est devenu en tout cas. Le fait qu’il compte des membres de X, et d’autres de Y, est finalement un détail, important bien sûr puisque c’est aussi par nos groupes respectifs qu’on s’est connu et apprécié. Dans les deux cas, on savait en effet qu’il y aurait probablement un aspect déroutant, mais ça faisait partie de l’intention: brouiller les cartes, ne pas se plier aux codes habituels, tenter quelque chose de nouveau.

Doit-on s’attendre à ce que Jerri ait la même espérance de vie que The John Venture? Pourquoi jouer ainsi sur l’éphémère plutôt que d’approfondir chacun des projets dans le futur?

Angil: Jerri a déjà deux nouveaux morceaux depuis la sortie de l’album. Aucun doute, ça continuera. Quant au John Venture, en quelque sorte, ça faisait partie du cahier des charges de n’être qu’une collaboration unique, basée sur un défi qu’on se lançait: composer, enregistrer et mixer un album de 9 chansons en 18 jours. Ca a vraiment du sens à nos yeux qu’on approfondisse avec Jerri, parce qu’on s’est trouvé tous les quatre, et qu’on sent qu’il y a matière à constuire encore de belles choses ensemble. Mais le côté éphémère du John Venture ne m’a jamais angoissé, ni frustré. Il fallait le voir comme une sorte de performance. D’ailleurs, un an avant l’enregistrement de l’album, le projet avait précisément commencé par une performance qui consistait en un concert de Angil remixé en direct par Broadway, sur deux étages d’une ancienne usine près de St Etienne.

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Une trilogie étant annoncée, doit-on s’attendre à un dernier volet composé par Deschannel et Broadway? Ce troisième volet est-il déjà tout tracé?

Anthony (Deschannel): Alors, nous n’en avons pas reparlé puisque Broadway va avoir pas mal d’actu à la rentrée avec leur 6 titres « Gang Plank » , et qu’ensuite ils continueront à travailler leur troisième album. De mon coté, je suis actuellement en train de finir de composer des morceaux pour le troisième disque de Deschannel. Bref, les emplois du temps sont chargés… De plus, Broadway c’est quand même quatre musiciens et un VJ, donc soit je me retrouve seul en face des quatre Broadway et celà ressemble plus à une participation, soit je viens avec Lo (vidéo Deschannel & musicien Jerri) et là on se retrouve à six dans un joyeux bordel. Au final, je pense que l’on va continuer ce projet nommé « Noe Vanderhoff » qui comprend Jc de broadway et moi-même , et qui est né lors d’une réunion de trois jours pendant lesquels nous avions enregistré 6 titres. Il est bien possible qu’on se retrouve un des ces quatre et qu’on renouvelle l’expérience . Tout cela se fera à l’envie, ou pas.

Les rôles étant interchangeables tout au long du disque, on imagine que la tâche doit être plus difficile sur scène qu’en studio. Comment gérez vous cette organisation particulière?

Angil: On fait des set lists en fonction de la batterie. On fait d’abord les trois chansons jouées par l’un, puis les quatre jouées par l’autre… Ca reste à travailler… Certains concerts sont un peu laborieux pour les changements d’instruments entre les morceaux – et parfois au milieu, mais ce n’est pas le plus compliqué au final! – d’autres coulent tout seuls. Il va falloir qu’on bosse la chorégraphie! Peut-être aussi qu’on pourrait passer de petits intermèdes musicaux, comme Broadcast le faisait à une époque.
Anthony (Deschannel): Je précise que l’enregistrement s’est fait pratiquement en live, à l’exception de la voix, et que c’est aussi une dominante dans Jerri. Nous avons composé dans le garage de Mickaël puis, suite à une tentative infructueuse d’enregistrement en prises séparées, on en est venu à enregistrer tous ensemble à la Fabrique avec Nico. Au final, il est apparu évident qu’on ne pouvait qu’enregistrer live.
C’est vrai que sur scène, pour l’instant, les changements sont encore un peu bancals mais on va persister car c’est ça qui fait aussi Jerri!

Les collaborations d’Angil restent jusque-là cantonnées aux deux entités 6AM et We Are Unique. Comment ce microcosme s’est-il imposé?

Angil: We are Unique est « mon » label, celui qui a sorti et fait distribuer un album d’Angil pour la première fois – même s’il y avait eu un premier essai sympathique avec un ami stéphanois qui avait sorti et auto-distribué « Ha Ha », mon album précédent. Gérald Guibaud, l’homme derrière le label, est un garçon exceptionnel. Ca va faire dix ans qu’il sort des disques sur son label associatif, il a gagné une place respectable grâce à ses choix et son intégrité, sans raisonner en termes de placements de pubs ou de stratégie commerciale. Je l’admire beaucoup, c’est une chance de le compter parmi mes amis. Ca me paraît évident qu’on va continuer le parcours ensemble. Quant à 6am, c’est la structure créée par Broadway. C’était donc logique que le John Venture soit coproduit par ces deux labels. Quant à Jerri, c’est normal aussi puisque deux membres font partie de Deschannel, dont les albums sortent sur 6am.

Quels sont les critères et les motivations qui donnent envie à Angil d’aller titiller l’univers d’autres artistes?

Angil: En un mot, le « et »! C’est un petit mot magique qui ouvre des fenêtres insoupçonnées. Quand je pense « Angil et Deschannel », ou bien « Angil et King Kong was a Cat », plein d’idées potentielles commencent à monter. Le « et », c’est l’endroit où naissent les révolutions, disait Deleuze. C’est exactement pour ça que je fais de la musique. L’objectif n’est pas d’en vivre, ni de plaire au plus grand nombre. Ce que je cherche, c’est le désir, le plaisir, et bien souvent les deux proviennent du mélange, de l’association d’idées.

Jerri se résume très brièvement au mélange du meilleur de la scène rock indé avec la scène rap alternative US, artistes Anticon en tête. Est-ce que, historiquement, ce sont les deux grandes lignes qui ont fait votre culture musicale?

Angil: Oui, d’abord l’une (Swell, Yo La Tengo, etc.), puis l’autre, notamment avec la découverte de l’album Hymie’s Basement, de labels comme Mush, Galapagos 4… Il y a un autre courant commun entre Deschannel et Angil, celui des compositeurs de bandes originales (Morricone, Mancini, Nino Nardini, etc…) et les groupes qu’ils ont inspirés, comme Broadcast ou Stereolab.
Anthony (Deschannel): Oui, c’est presque la base de Jerri. Nous nous sommes avant tout retrouvés sur une base commune de goûts musicaux. Flavien, lors de la première « réunion », avait fait une compilation très variée avec, entres autres, MIA, Portishead, K-The I??? etc… avec des annotations très inspirantes à coté de chaque titre (« jouer à se faire peur« , par exemple). Au final, on s’est mis très vite d’accord puisque nous nous sommes aperçus que nous avions envie des mêmes choses. Je vais re-citer Swell et Broadcast qui nous réunissent tous très clairement. Pour ce qui est de la scène rap indé US, on se retrouve aussi pas mal sur Anticon, j’aime beaucoup le dernier Why?, mais mes albums références du label sont le premier cLOUDDEAD – même s’il est sur Mush, mais c’est la même clique – et Jel (« Soft Money » et « Greenball »). Ce type est un peu un DJ Shadow du début, la notoriété en moins avec en plus une virtuosité en matière de jeu live de MPC!!!

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Etant donné que ca ne va pas sans une certaine ouverture d’esprit, trop souvent mise au placard en termes de musique, comment expliquez vous que ces deux mondes se soient aussi bien rencontrés, et qu’ils aient connu un tel succès depuis les débuts d’Anticon surtout?

Angil: C’est marrant la notion d’invention. On nomme souvent « inventeur » celui qui découvre quelque chose qui existait déjà, mais qui sait le mettre en valeur. Ce qu’Anticon a (re-)révélé, c’est l’importance de la rythmique dans la mélodie – et vice-versa, le trait d’union entre consonnes et voyelles pour le dire autrement. Mais il suffit d’écouter par exemple la version de « I Am The Walrus » sur l’album « Love » pour se rendre compte qu’il y avait déjà tout ça dans les Beatles. Et ce n’est qu’un exemple. J’aurais aussi pu parler de Gainsbourg, Sixto Rodriguez, Otis Redding, etc…
Anthony (Deschannel):
Mes respects Mick pour ta réponse, j’approuve vivement ta remarque sur « I Am The Walrus ». La curiosité est la mère de toutes les inventions, et le mélange des genres, c’est finalement l’histoire de la musique pop au sens le plus large du terme.

Vous avez régulièrement partagé la scène avec des artistes de cette scène hip hop. Quel accueil les artistes vous ont-ils généralement réservé? Des collaborations sont-elles prévues ou envisageables à l’avenir?

Angil: Souvent enthousiaste, ce qui était flatteur! Beaucoup de rappeurs qu’on a croisés aiment voir des groupes qui utilisent de vrais instruments. Radioinactive voulait essayer tous nos petits claviers, les Labwaste se sont pliés au jeu de l’intervention vocale avec plaisir… Pour nous, c’était bien sûr à chaque fois un grand honneur.
Anthony (Deschannel): Cette question me permet de parler de Jah’Zz, un ami à nous. C’est lui qui pose ce texte en français sur « I don’t need your fucking record ». Ce type organise un grand nombre de concerts à Saint-Etienne, et a fait venir les plus grands du hip hop indé US. Il prone le mélange des genres dans ses soirées, c’est pour cela qu’on s’est retrouvé pas mal de fois à jouer avec des rappeurs.

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Respectivement, de quoi sera fait l’avenir de Deschannel et Angil?

Deschannel: Je suis en train de composer les derniers des morceaux qui composeront le troisième album « Modern ? Progress » qui sortira début 2010 sur 6am. Nous allons ensuite travailler le live, ce qui n’est pas si annodin car le but est de tout (ou presque) jouer live, chose pas si récurrente dans le monde de la « musique electronique ».
Angil & The Hiddentracks: Nous enregistrons notre nouvel album, « The And », cet été. L’idée directrice du disque est la collaboration vocale (encore!). Il devrait y avoir plusieurs invités, presque un différent par chanson.

Mickael (Angil), tu es un de ces personnages hyper actifs de la scène française. Quels sont les projets qui te trottent en tête et que tu n’as pas encore eu le temps ou l’occasion de concrétiser?

Angil: Merci du compliment! J’aimerais reproduire, si l’occasion se présente, une expérience qu’on avait tentée il y a quelques années: créer de la musique basée sur les bruits qu’on fait quand on cuisine. Et faire goûter les gens à la fin. On l’avait fait avec une omelette, c’est un bon souvenir! Sinon, en ce moment, on pose les premières pierres d’un projet à grande échelle, et à long terme, avec plusieurs acteurs artistiques stéphanois (un metteur en scène, une chorégraphe, un cinéaste…). Ce ne sont que les débuts, mais l’intention qui consiste, en gros, à travailler sur les espaces publics à St Etienne me séduit. J’ai aussi un autre projet en tête avec mon ami Flavien avec qui je présente le Morceau caché, et qui fait partie des Hiddentracks. Mais pour l’instant, chhuut!

Ton militantisme pour la licence Creative Commons semble te positionner fortement face au problème du téléchargement et de la copie privée, jugés responsables du malaise de l’industrie du disque. Peux tu revenir sur le principe et nous expliquer pourquoi tu te positionnes ainsi?

Angil: A vrai dire, je ne milite pas pour les Creative Commons. Disons que c’est une bonne alternative, mais je prends volontiers mes distances avec le discours un peu crypté, souvent paternaliste, de certains spécialistes du « libre ». Pas de prosélitisme, ce pour quoi je milite, c’est le choix et l’information. Il faut que les musiciens, débutants notamment, sachent que l’inscription à la Sacem n’est pas obligatoire. S’ils souhaitent s’inscrire, il faut aussi qu’ils soient d’accord avec l’idée d’une diffusion payante de la musique. J’explique tout ça ici… Pour moi, prendre une licence Creative Commons revenait à refuser de faire payer les diffuseurs. Qu’un disque ou un concert soit payant, ça me paraît normal; mais qu’une radio, un blog, une salle de concerts ou un bar s’acquitent d’une redevance pour passer ma musique, je suis contre. On peut choisir le degré de restriction. Par exemple, pour mes chansons j’ai choisi « oui à toute utilisation, sauf commerciale ». Ca évite la mauvaise surprise d’une utilisation abusive, dans une pub, par exemple.

Lire la chronique de « Jerri« .

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