Interview – Zenzile, la soif de jouer

Tous fiers de présenter leur nouvel album « Electric Soul » ponctuant quinze années discographiques, les gars de Zenzile peuvent désormais être officiellement rangés dans la case des « vétérans toujours vivants ». C’est en affichant cette envie inébranlable de jouer de la musique, en enrichissant leur son au fil des sorties, que les angevins tiennent le coup au milieu d’une scène française où le dub en tant que tel n’a plus vraiment sa place. Ce soir-là, leur route s’arrêtait à la Ferme d’en Haut de Villeneuve d’Ascq, où ils ont défendu ce nouvel opus 100% vocal à coups de riddims enfumés. Avant ça, Ragui (effets, saxophone) et Jay Ree (leur nouveau chanteur) ont aimablement répondu à nos questions…

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Votre dernier album s’intitule « Electric Soul ». Qu’y a-t-il d’électrique et de soul dedans?

Ragui: La musique que l’on joue est plus électrique qu’acoustique. Avant de commencer le disque, on a fait une session avec Winston McAnuff, et cette qualification est apparue au moment où on était en train d’enregistrer. C’est plus « soul » dans le sens de l’âme que dans le sens musical du terme, même si ce titre avec Winston peut être apparenté à de la soul. Puis, quand on a continué les autres morceaux, on trouvait que ce terme collait bien à l’ensemble du projet.

On a la chance d’avoir avec nous le nouveau chanteur du groupe, Jay Ree. Peux-tu te présenter?

Jay Ree: On s’est rencontré à un festival, à l’été 2010. Je faisais l’ouverture de Zenzile avec un de mes projets plutôt électro-jazz-hip-hop (Sax Machine, ndlr). Dès les balances, il y avait Ragui et Vince qui regardaient de près, en ayant l’air intéressés. On s’est linké après le live, on a pu discuter un peu, et j’ai reçu un coup de fil de Vince quasiment dix mois après. Il m’a invité chez lui pour poser sur quelques versions, et ce qui devait être une collaboration sur un ou deux morceaux s’est révélée un peu plus fructueuse une fois arrivé en studio. J’ai vraiment rejoint le groupe en studio, pour l’album. C’est là que j’ai découvert l’équipe.

Tu fais donc partie du groupe, ou est-ce une collaboration ponctuelle?

On verra bien! Pour l’instant, je me considère dans le groupe.
Ragui: Nous aussi, on le voit comme ça. Il part avec nous sur toutes les dates, on l’a intégré!

zen31Il y avait beaucoup d’invités sur « Living In Monochrome », un peu moins sur « Pawn Shop », et encore moins sur « Electric Soul ». Essayez-vous de stabiliser le groupe?

On vient d’intégrer quelqu’un donc je ne peux pas dire ça! (rires) Zenzile a toujours été un terrain favorable pour inviter des gens. Comme on avait une musique majoritairement instrumentale, on pouvait facilement ajouter un autre instrumentiste ou un vocaliste. Pour nous, c’est aussi un moyen de rencontrer des gens. La rencontre avec Jay Ree est super intéressante: étant donné qu’il a un panel de voix assez large, ça peut nous permettre d’explorer tous les styles qu’on veut jouer. Après, il y a des gens comme Paul Saint-Hilaire ou Vincent Ségal, avec lesquels on aimerait bien retravailler. Ce n’est pas fermé. Mais je t’avoue que là, on intègre Jay Ree et on a effectivement envie de stabiliser la formule. On a fait une demi-douzaine de concerts depuis le début de la tournée, ça commence à se cimenter…

Le dernier album est 100% vocal, pour la première fois. Etait-ce une volonté ou est-ce le fruit du hasard?

cita11On ne prédétermine pas tant que ça notre travail en studio. On arrive avec une base de morceaux, on les pousse le plus loin possible, puis on en écarte certains pour avoir quelque chose qui se tient du début à la fin. Là, il se trouve qu’avec l’inventivité de Jay Ree, on a plein de morceaux avec des voix. On avait aussi deux ou trois instrumentaux qu’on n’a pas mis sur le disque. Ça s’est présenté comme ça, et ça nous plaît bien! Pour la suite, on va continuer à bosser avec Jamika et Jay Ree. On a composé avec lui, et il y avait des morceaux où on avait juste un riddim au début. Il a commencé à poser, on a brodé autour, et le morceau s’est retrouvé sur le disque. La première chanson pour laquelle on l’avait branché, c’était un duo avec Jamika, mais il n’est pas sur le disque. Tout ça pour te dire que, quand on entre en studio, on laisse faire les choses!

En live, les morceaux que vous jouez sont « rétroactifs » jusqu’à quel album?

Hier, on a terminé par un morceau du premier album! Il n’était pas sur la setlist mais on l’a dégainé comme ça. Il y a du « Totem« , du « Zentone« , du « Pawn Shop« … Mais aux rappels, on ne sait jamais à l’avance! Par contre, on a un set d’une heure et demi, donc on joue tout le disque. Comme ce ne sont pas des invités mais que des membres du groupe qui sont sur le disque – à part Winston – c’est plus facile. Il y a aussi deux inédits: un morceau de Jah Wobble qu’on arrange à notre sauce, et un de Grace Jones qu’elle a joué avec Sly & Robbie.

Vous avez un peu plus de quinze ans de carrière désormais. Avez-vous eu envie de passer à autre chose à un moment donné?

Personnellement, je n’éprouve aucune lassitude. On nous demande beaucoup pourquoi on met des guitares, de l’électro, pourquoi on revient au dub… Je pense que c’est aussi pour ça qu’après quinze ans on est encore frais! On n’a pas répété la même chose pendant toute notre histoire. Et le fait de rencontrer autant de personnes, ça nous booste.

Vous avez une douzaine de disques. Avec le recul, y a t-il encore beaucoup de points communs entre « Electric Soul » et votre tout premier album?

cita21Il y a un retour de la rythmique reggae-dub qu’on avait un peu délaissé. On ne l’a jamais vraiment lâché mais on revient plus dans ces couleurs. Le point qui est aussi en rupture avec « Living in Monochrome » et « Pawn Shop », c’est que l’on a bossé ces deux derniers en studio avec des ingénieurs du son. C’étaient de très bons ingénieurs, mais qui avaient une culture un peu plus rock et qui étaient une interface entre nous et notre musique. Le dub, c’est quand même une discipline de studio, et la raison pour laquelle on a commencé Zenzile, c’était pour se mettre nous-mêmes derrière les boutons et produire notre propre musique. C’était le cas jusqu’à « Totem ». Après « Pawn Shop », on voulait se réinvestir à fond dans la production de notre musique. Le nouvel album revient un peu aux traditions dub. C’était le meilleur moyen d’avoir la maîtrise totale sur la gueule que l’album allait avoir à la fin. Le dub, c’est une culture. Par exemple, Peter Deimel qui a bossé sur « Living in Monochrome » n’a pas forcément cette culture d’interventionnisme par rapport à la musique. Dans le dub, tu peux te permettre de casser la gueule à ce que t’as enregistré. Par moments, quand on mixait, on a dégagé des trucs qu’on avait enregistrés pour pouvoir laisser plus de place à la production de la rythmique ou aux effets.

zen4Tu veux dire que « Electric Soul » aurait été complètement différent avec la présence d’un ingé-son?

Il n’aurait surtout pas été possible. On a passé quatre mois en studio sur le disque. Les prises ont duré longtemps parce qu’on a beaucoup jammé ensemble. On pouvait tous jouer en même temps dans la pièce, il y avait de quoi dubber en direct! On a fait tourner des morceaux pendant vingt minutes, on avait la liberté d’expérimenter, comme pour le mix.

Vous êtes arrivés à une telle longévité que vous étiez déjà sur scène au moment ou la plus jeune frange de votre public naissait. Pensez-vous toucher ce public ou voyez-vous toujours les mêmes vieilles têtes à vos concerts?

(rires) Il y a des jeunes! C’est un peu tôt dans la tournée pour en parler, mais ça commence à se renouveler. On garde les gens qui nous suivent depuis le début, et il y en a qui nous rencontrent tout juste.
Jay Ree: Il y a des gens qui ne connaissaient pas le groupe avant d’avoir eu vent de l’album. Au début de la tournée, c’est vrai que je me rendais compte que le public était plus âgé que lorsque je faisais des concerts avec mes autres projets. Mais depuis que j’ai dit ça, je vois des jeunes qui m’accostent après le concert! Tant mieux. Je pense que c’est une musique trans-générationnelle, il n’y a pas de cible.
Ragui: Si on voulait garder tous nos fans, on n’aurait jamais fait « Living in Monochrome »! Même avec « Meta Meta », certains nous en voulaient (rires). « C’est pas du dub ça, c’est de la techno!« , ils disaient…
Jay Ree: Au moment où Zenzile est arrivé, il y a peut-être eu confusion. A une époque, j’étais purement reggae, c’était vraiment le gros boum au milieu des années 90, il y avait beaucoup de festoches. Zenzile a émergé à cette période, on pouvait se demander s’ils appartenaient ou non au mouvement reggae. Je trouve que « Totem » a marqué un tournant, il commençait déjà à être plus dark. Mais avant ça, il y avait cette confusion possible dans le public.
Ragui: Ce style était plus ou moins nouveau en France, et comme dit Jay Ree, on jouait beaucoup sur les plateaux reggae. Et au même moment, il y a eu cette espèce d’explosion en France,  un revival de plein d’artistes comme Max Romeo…

Depuis le début, on parle plutôt de vous dans les magazines électro!

Oui c’est vrai. Mais il y a une frange du public qui reste franchement vert-jaune-rouge et qui a été surpris par notre ouverture.
Jay Ree: C’est sans doute à cause du manque de connaissance des influences des membres du groupe, et de la culture reggae-dub. Le dub existe depuis longtemps, c’est plus un style de production. Et pour ceux qui suivent le dub anglais ou la musique électronique anglaise, on trouve plus de liens de parenté entre Zenzile et cette musique qu’avec la Jamaïque.

Pensez-vous qu’il y a une relève en termes de dub, ou est-ce toujours les anciens qui tiennent la baraque?

Ragui: Pour l’instant, je n’ai pas vu de nouveau groupe qui m’ait mis une claque. En reggae-dub, je n’en ai pas vu beaucoup, même s’il y en aura tout le temps. Mais les jeunes vont plutôt vers le dubstep!

C’est un style qui vous intéresse? Vous avez essayé?

cita31Oui, j’adore, ça m’intéresse beaucoup. Je ne sais pas si on essaiera un jour. C’est un peu devenu un phénomène de mode. Mais en Angleterre, pour être schématique, il y a une nouvelle mutation du produit de l’immigration jamaïcaine tous les trois ou quatre ans. Il y a eu la jungle, la drum, le 2step… Le dubstep est une autre mutation, et il y en a une autre qui est sûrement déjà en train de se préparer. Je suis fan de tous ces dérivés, donc forcément le dubstep, ça me parle! Après, moi je suis plus gentil. Le dubstep, c’est un peu méchant! Si j’écoutais ça tout le temps, je pense que je parlerais à mes amis un peu mal (rires), c’est quand même très urbain! J’aime bien la musique dark, mais de là à en écouter tout le temps… Il faut de l’amour! (rires)
Jay Ree: Mais c’est vrai qu’en 100% instrumental, je ne sais pas s’il y a une relève.

zen5Des groupes de votre génération ont muté ces dernières années. Ez3kiel fait de la musique classique, High Tone des expérimentations dubstep… Alors que, de votre côté, vous restez relativement constants et faites plutôt évoluer votre son…

Ragui: Nous sommes des musiciens, donc on a envie de jouer de la musique en groupe. Je n’ai pas envie de me retrouver dans un projet où on est tous calés sur un métronome en appuyant sur des boutons. J’aime bien appuyer sur des boutons, je m’en sers beaucoup, mais je pense qu’on a plutôt envie de musique live, de ne pas être trop prisonniers des machines. Même si j’aime bien les gros synthés et les sons bien fats!

Avez-vous d’autres projets de ciné-concert?

Oui, il y en a un autre de prévu, mais ce sera plus tard. On l’avait fait à la demande d’un festival qui s’appelle Premier Plan, à Angers. On a fait une trentaine de dates et, comme ça nous a plus, on a eu envie de le refaire. Le festival nous parle d’en refaire un autre, donc ça arrivera sans doute début 2014, le temps de terminer la tournée du dernier album.

Une idée du film?

Pas encore. Il y a de grandes chances pour que ça reste sur du muet. J’avais du mal à imaginer un ciné-concert qui ne serve pas le film à 100%. Quand tu es obligé de couper des dialogues ou la musique de film, ça n’a plus d’intérêt, ça devient une performance. On a vraiment abordé la musique du « Cabinet du Dr Caligari » en se mettant au service du film au point que, en jouant, on était dos au public pour mieux jouer avec l’image, l’intérêt étant de plonger dans le film avec la musique…

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