Interview : Zenzile (10-2002)

Comment avez vous abordé le stade du troisième album?

Matthieu (basse): « Totem » a représenté un changement de méthode de travail. « Sound Patrol » avait révélé un probléme central, le manque de temps au mixage et le cumul des concerts et du studio. Pour « Totem », on s’est arrêté de tourner pendant neuf mois, on a bossé les morceaux de janvier à mai 2002 puis on est entré en studio pour les prises de mai à juin, le mixage s’est fait en juillet à août. Après tant d’efforts, nous avons pris des vacances jusqu’au début de la tournée qui a débuté début octobre. D’autre part, il était important de ne pas nous répéter artistiquement, c’est pourquoi on a insisté sur les compos moins « reggae » pour développer des ambiances où peuvent se cotoyer plusieurs genres et influences musicales. En définitif, on s’est gentiment mis la pression pour se surprendre d’abord nous-mêmes.

« Totem » est plus mélodieux, plus ambiant. Etait-ce voulu? Si non, d’après vous, pourquoi cette « nouvelle » couleur musicale?

L’aspect plus mélodique et ambiant de « Totem » est voulu et assumé. On a retenu onze morceaux sur seize enregistrés. On a privilégié une vision d’ensemble sur l’album, plutôt qu’une suite de dubs comme sur « Sachem In Salem ». Sans faire un concept album, on a réfléchi longtemps à l’ordre des morceaux pour raconter une « histoire musicale ». Et surtout, on a écarté les compos les plus roots, non pas parce qu’elles ne nous plaisaient pas, mais parce qu’elles rompaient l’harmonie et l’équilibre du disque. On a clairement choisi une direction plutôt qu’un « patchwork » sonore. Le résultat s’est profilé au fur et à mesure des prises du studio.

Le délire acoustique comme sur « She Landed Here », c’est assez nouveau chez Zenzile. Comment en êtes-vous venu à cela?

« She Landed Here » est typiquement un morceau de jam. Scott, Vince, Raggy et Jamika ont fait un boeuf acoustique tard dans la nuit. Le résultat n’est pas du dub pur style, mais la fraîcheur et la spontanéité du morceau ont fait qu’il s’imposait sur le disque.

Nous avons été très étonnés de vous voir passer de Pias à Tripsichord. Pourquoi ce choix? Comment a réagi Crash Disques? Nous nous attendions plus à une major ou un gros label comme Yelen…

Nous avons décidé qu’il était temps de faire jouer la concurrence au niveau de la distribution. Pias a un très bon catalogue d’artistes et nous a satisfait sur le boulot en France. Malheureusement en quatre ans, la distribution sur l’étranger (Allemagne, Hollande, Belgique…) a été inexistante. Et pour Zenzile (musique majoritairement instrumentale), le travail et l’ouverture sur l’étranger demeurent les axes primordiaux pour notre développement. Il était donc plus question d’un changement de distribution que de label, d’autant plus que nous nous sentions liés affectivement avec Crash Disques. A partir de là, le temps nous était compté, notre planning pour 2002 était arrêté, donc les propositions des labels/distributeurs intéréssés devaient être claires. Les plus convaincants ont été Tripsichord, ils ont été les premiers à nous contacter et à nous faire des propositions précises. Nous avions aussi demandé l’avis des Meï Teï Shô qui nous ont dit qu’ils étaient contents d’eux. Notre collaboration démarre pour l’instant sur de bonnes bases, car ils sont demandeurs et motivés pour exporter notre musique. Crash Disques est déçu de notre départ mais pas étonné non plus, car le probléme de la distribution étrangére était clair pour eux aussi. D’autre part, Zenzile est producteur de tous les disques, et les contrats ont toujours été renouvelables à chaque nouvelle sortie. En ce qui concerne les majors (Yelen et d’autres), elles ont été relativement honnêtes en nous disant que le dub était un genre musical qu’ils ne savent pas travailler. Nous pensons plutôt qu’ils attendent que ça explose pour raffler la mise une fois que tout le boulot aura été fait par les groupes eux-mêmes et les indépendants comme Crash Disques et Jarring Effects. De ce côté là, rien ne semble avoir beaucoup évolué dans le music business.

Comment s’est faite la rencontre avec Jamika? Pouvez vous nous décrire son parcours artistique?

On a rencontré Jamika à Londres, lors d’un concert au Fridge à Brixton. Elle a jammé sur quelques dubs et le feeling est très bien passé. Depuis, on l’a branchée pour le maxi « 5+1 Meets Jamika », « Sound Patrol » et « Totem ». A chaque fois qu’elle est venue pour les studios, elle a participé aux concerts qui avaient lieu en même temps. Son parcours est plutôt celui d’une artiste indépendante qui écrit, fait des poémes, ou slamme (comme Saul Williams), mais qui fait aussi des vidéos expérimentales. Zenzile est son premier projet musical. Depuis, elle travaille avec un musicien à Londres. C’est une exilée puisqu’elle a grandi à St Louis (Missouri), puis elle est partie en Europe assez jeune et considère que le voyage fait partie de sa vie. En ce sens nos visions se retrouvent.

Avez-vous ressenti le besoin d’ajouter de la voix à vos morceaux pour que l’on y retrouve régulièrement Jamika et Jean de Mei Tei Sho?

Nous aimons travailler avec Jean et Jamika. Quand on compose de nouveaux morceaux, très vite, on sait s’ils demeureront strictement instrumentaux où s’ils conviendront plutôt à Jean ou à Jamika. Ensuite, on leur propose nos options mais ils ont aussi le choix. Par exemple, cela permet de tenter des combinaisons sur un cut où Jean et Jamika chantent ensemble (comme pour « Know Yourself » sur « Sound Patrol »). A présent, on écarte plus la possibilité de faire chanter les membres du groupe quand ils s’en sentiront capables.

Vous avez participé à l’album de Femi Kuti. Comment s’est présentée cette occasion et quels enseignements en avez vous tiré?

Le projet avec Femi Kuti s’est résumé à un remix d’un morceau de son premier album, « Scotta Head » qu’on a dubé pour en faire « Scotta Dub ». La proposition de remix nous a été faite par Barclay (maison de disque de Fémi Kuti) sous réserve que le résultat leur plaise. C’était notre premiére expérience de remixeurs. On a utilisé de nouvelles méthodes de travail et des machines (MPC, ordinateurs) pour aboutir à la formule Sound System de Zenzile où Vince, le clavier du groupe, mixe en live des versions digitales de nos morceaux.

Le public français vous semble acquis. Qu’en est-il du public étranger?

Nous ne pensons pas que le public français ou étranger soit acquis à Zenzile ou au dub en général. Nous évoluons, le public évolue, change, se renouvelle, c’est le plus important. Rien ne doit être figé, ça irait à l’encontre de notre démarche qui est de toujours garder notre liberté artistique même si cela peut dérouter les gens. L’idéal est de surprendre. Par contre, tous les concerts à l’étranger nous ont prouvé qu’il existait un public réceptif, motivé et super chaleureux. En Espagne, en Hongrie, au Québec, l’accueil a été super. Cependant, il est urgent que ce public puisse acheter nos disques ailleurs que sur nos concerts.

Selon vous, pourquoi le dub a ainsi explosé en France?

Le dub a explosé en France parce qu’il est animé par des musiciens ouverts, qui ont soif d’expérimentations mais aussi d’aventures scéniques et organiques. Ces mêmes personnes ont créé leur propre scéne et le public s’est retrouvé dans un genre nouveau (pour la France) où il a participé au développement de cette scéne. Premiére régle: il n’existe pas de scéne musicale sans public. C’est pourquoi le dub signifie quelque chose. Il répond à une attente et à une évolution des goûts artistiques des gens. Il est aujourd’hui possible pour les groupes d’assumer un genre musical principalement instrumental, sans message asséné à longueur de concerts, sans paroles ou sans explicites.

Verrons nous un jour un projet tel qu’un French Dub All Stars Band réunissant Zenzile, Mei Tei Sho, Improvisator Dub, Ezekiel, Kaly, High Tone et Lab? Les relations sont elles bonnes à ce point entre vous?

Il est difficile pour tous les groupes de bosser ensemble pour un simple problème de temps. On ferait bien plus de concerts avec Jean en featuring, mais Meï Teï Shô lui prend 100% de son temps. Par contre, Lab a un projet intitulé « Général Dub » qui fonctionne sur la thématique du mélange. Il s’agit d’une réunion de musiciens de plusieurs groupes qui se remixent les uns les autres via internet. D’autre part, un respect franc et légitime unit les groupes entre eux mais chacun suit son chemin personnel et c’est ce qui garantit l’originalité propre à chaque formation. Il serait marrant de constater qu’a cause d’une trop grande proximité, tous ces groupes développent le même son, la même musique. La vrai valeur de cette scéne est que chaque groupe a son style qui permet au public de les identifier clairement.

Quelle est la chose la plus stupide qu’on ait pu dire sur vous?

La chose la plus stupide dite sur nous c’est: « le dub ? quel interêt? »; ou dans un autre style « le dub? ouais pas mal mais s’il n’y a pas de chant vous n’irez pas loin »; ou depuis peu « le dub man, c’est stricly instrumental: pas de voix ». En gros, toutes les remarques venant de personnes qui éditent des régles et te disent comment tu dois jouer ta musique. Alors depuis le début, on fait du dub pour péter les barriéres de genres et de chapelles musicales. Donc, on emmerde les AYATOLLAHS.

Quels sont vos projets pour les mois à venir?

On tourne avant de faire un break en janvier/ février. Puis, on enchainera les concerts à l’étranger au printemps et les festivals d’été en France et partout ailleurs si possible.

Quelques lignes d’impro pour la fin…

Sans passer la pommade, on a tous une pensée particuliére pour Le Mans et surtout son public, car c’est la ville de notre premier vrai concert (au squatt Tabur), où on a rencontré Yann notre ingénieur du son (avec Tanguy qui est aussi notre ingénieur du son). On a également le souvenir de très bons moments, notamment à la Péniche qui reste un endroit magique.

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