Interview – Youth Lagoon, la parole aux démons

Auteur de ‘Wondrous Bughouse‘ au printemps dernier, Trevor Powers – l’homme qui se cache derrière l’entité Youth Lagoon – passait récemment par Madrid. Mowno l’ai saisi par la manche pour lui poser quelques questions: l’occasion de découvrir un homme surprenant, aussi intéressant que dingue, qui n’a clairement pas fini de nous étonner. En selle! 

Après avoir reçu les louanges de la critique et du public à la sortie de ton premier album ‘Year of Hibernation’, as-tu pensé au fait que tu ne ferais plus jamais de la musique juste pour toi étant donné l’attente que tu provoques désormais?

Trevor Powers: Lorsque je compose, je le fais par besoin personnel, je ne pense donc pas au public à ce moment là. C’est impossible, je ne serais pas moi si je devais penser ainsi. Je n’ai jamais senti que je devais m’adapter à cette nouvelle situation, je reste la même personne, le même songwriter. A une certaine échelle, le succès de ce premier disque a évidemment été quelque chose d’important pour moi, mais je ne peux pas m’imposer de plaire aux gens, je suis mon instinct avant tout. Si les choses se font honnêtement, je pense qu’il y aura toujours quelqu’un pour apprécier ce que je fais.

As-tu abordé le processus de composition différemment pour ‘Wondrous Bughouse’?

Ça a été une espèce de lutte interne avec mon subconscient… On a en général tendance à prendre des habitudes pour réaliser certaines choses, et quand elles prennent le dessus, ça peut être fatal, surtout en ce qui concerne l’activité créative. Au moment de composer ce disque, ce fût une sorte d’exploration pour détruire ces filtres. Essayer de mieux se connaitre, c’est quelque chose qui prend beaucoup de temps. Mais une fois que j’ai localisé cet espace dans ma tête pour recommencer à créer, les choses se sont faites lentement mais surement.

Lors d’une rencontre avec Jacco Gardner l’été dernier, il nous disait se sentir parfaitement à l’aise par rapport au fait de n’avoir que très peu d’apports et d’avis extérieurs sur sa musique, de contrôler tous les paramètres de son art, jouer tous les instruments, produire son disque… Dans ton cas, as-tu besoin d’être entouré pour définir les limites de ta musique, d’avoir un regard externe sur tes compositions? Ben Allen, le producteur de l’album, a t-il joué ce rôle?

Je pense que c’est plutôt sain de s’entourer de gens qui peuvent apporter à ton travail, de personnes créatives susceptibles de te dire quand il faudrait peut-être s’arrêter ou quand il faudrait aller plus loin, de quelqu’un capable de faire en sorte que tu repousses tes propres limites. Avec Ben, on a parlé de ma vision de ce nouveau disque, de ce que je voulais accomplir et exprimer, pendant des mois avant l’enregistrement… Du coup, en studio, il connaissait mes idées, en partageait d’autres avec moi. Ca nous menait parfois à une sorte de confrontation, mais saine. Il voulait m’amener où il croyait bon diriger ma musique, et quand tu es réceptif et près à collaborer, cet échange ne peut être qu’une bonne chose… Il a mis tellement de passion dans ce projet que quand il te disait qu’il avait une idée qui puisse apporter quelque chose de plus à une chanson, tu ne pouvais que l’écouter et lui faire confiance…

Il y a pas mal de références à des images spirituelles et fantastiques dans tes textes. D’où te vient cet intérêt pour cette espèce de pensée métaphysique? Prenons par exemple la chanson ‘Sleep Paralysis’…

Depuis tout jeune, j’ai toujours été quelqu’un de très spirituel, cherchant à être continuellement connecté avec ce qui m’entourait. En ce qui concerne ‘Sleep Paralysis’, cela vient de recherches que j’ai commencé à faire quand j’ai lu un article sur la paralysie du sommeil que j’ai trouvé fascinant. Une personne se réveille, est consciente, mais ne peut pas bouger. En plus de cette sensation d’immobilisation peuvent s’ajouter des hallucinations auditives, des impressions de présence maléfique… Dans cet article était mentionné une femme qui, pendant ce moment de paralysie du sommeil, avait vu son fiancé se faire assassiner. Quelques jours plus tard, celui-ci se faisait effectivement tuer… Pour ma part, je n’avais jamais expérimenté la paralysie du sommeil avant d’écrire cette chanson. Mais lors de notre dernière tournée aux USA, je dormais dans un hôtel et je suis rentré en paralysie du sommeil, complètement éveillé, tout à fait conscient de ce qui était en train de m’arriver. J’ai senti des présences démoniaques dans cette chambre, quelque chose de très puissant. Je priais pour que ce esprit s’en aille. Il est parti, mais ça a été une expérience très forte spirituellement parlant pour moi… C’était tellement bizarre d’avoir fait ces recherches sur le sujet pendant un temps et ensuite de vivre vraiment l’expérience…

La musique, ou l’art en général, est-elle une sorte de thérapie pour toi?

J’ai toujours pensé que la musique était pour moi la seule manière de m’exprimer réellement comme je le sentais. Si tu penses au vocabulaire, et particulièrement à la langue anglaise, c’est la seule que je connais. Parfois je n’arrive pas à trouver les mots pour exprimer ce que je ressens. Alors qu’avec la musique, trois notes de piano, un accord de guitare, peuvent dire bien plus de choses que les mots, et ces mêmes notes peuvent signifier quelque chose de différent pour chaque personne qui les reçoit. Donc oui, c’est une thérapie pour moi, cette possibilité de m’exprimer complètement, au delà des mots…

La mort est un thème qui revient souvent dans tes textes. Est-ce pour une raison en particulier?

La mort n’est pas quelque chose qui me préoccupe, je n’en ai pas peur, mais j’ai certaines obsessions qui occupent mon esprit. Par exemple, la vie sur cette Terre, son côté si éphémère. Récemment, j’ai perdu ma grand-mère et l’un de mes meilleurs amis. Cette fragilité de la vie humaine, cette temporalité, te fait apprécier la vie…

Penses-tu que la souffrance est obligatoire pour écrire une bonne chanson, peindre un tableau, ou créer en général?

Je dirais que oui, mais cette souffrance n’est pas forcément liée à des évènements tragiques… Je suis une personne très joyeuse. Je pense que le mot ‘joyeux’ est bien plus fort que le mot ‘heureux’. Je ne sais pas ce que veut dire être heureux. Je connais la joie et la paix intérieure, mais ce monde bancal dans lequel on vit fait qu’il y a toujours de la souffrance qui t’entoure. L’expérience humaine en elle-même est une souffrance, et c’est en elle que je trouve mon inspiration pour composer, ce besoin de m’exprimer à travers la musique. La partie joyeuse de mon cerveau veut juste être tranquille avec mes amis, l’autre partie, celle de mes démons, me pousse à créer.

Ce serait trop compliqué pour toi de publier tes disques sous l’identité Trevor Powers? Qu’est-ce que t’apporte le nom Youth Lagoon?

Avec ce projet, je voulais quelque chose qui aille plus loin que le simple nom qu’on m’a donné quand je suis né. Les gens crient ton nom pour essayer d’attirer ton attention, les noms humains sont justement très humains et presque tangibles. Je préférais un nom qui soit en accord avec ce que j’essaie de créer musicalement…

Écouter ta musique transporte vers des paysages souvent imaginaires et inconnus… L’art visuel t’attire t-il?

Complètement. Lorsqu’on me demande ce qui m’inspire pour créer, la réponse est compliquée car elle se trouve dans chaque chose qui me touche: l’image, la photographie… On en revient une fois de plus à parler de subconscient. Si tu ne te souviens pas de manière spécifique de tel ou tel moment, de telle ou telle rencontre, d’un lieu que tu as visité, il est quand même en toi, il fait partie de ton subconscient. C’est certainement la plus grande source d’inspiration pour moi…

L’artwork de l’album est-il une image métaphysique également?

Oui, c’est le cas! L’artwork provient d’un livre allemand intitulé ‘Rausch Im Bild’, écrit pas un type qui faisait une recherche sur des patients hospitalisés pour consommation importante de drogues durant les années 70. Je suis tombé dessus, et il contenait des illustrations que je trouvais superbes. L’une d’elle est donc maintenant l’artwork de ‘Wondrous Bughouse’. J’ai ressenti une grande affection pour cette image quand je suis tombé dessus pour la première fois. On a mis des mois avant de pouvoir obtenir les droits pour l’utiliser, c’était presque une cause perdue. Finalement, on a remonté la piste, on a pu l’utiliser, et j’en suis très content. Dès que je l’ai vue, je savais que ça ne pouvait pas en être une autre.

J’ai lu que tu aimais beaucoup le hip hop. Peut-on y trouver une quelconque influence sur ta musique?

J’adore cette musique, oui. On en revient en quelque sorte à ce que je te disais auparavant: tout ce que tu aimes devient une influence, que ce soit de façon consciente ou inconsciente. Je ne peux pas te dire si ce genre de musique influe directement sur ma musique, mais j’aime beaucoup le hip hop. La diversité, c’est ce qui fait la richesse de la musique. Je me retrouve dans beaucoup de styles différents…

J’ai lu dans une interview que tu aimais la série ‘The Walking Dead’… Suis-tu la saison en cours?

(il rit) J’ai pris du retard malheureusement, vu qu’on est en pleine tournée. J’ai parfois du mal à suivre mais oui, j’adore cette série… Tu as vu ‘Breaking Bad’?

Oui! Évidemment!

Je crois que c’est la meilleure série que j’ai jamais vu. Ce final… dingo!

Crédit photo haut de page: Maxime Dodinet

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