Interview – We Are Unique! Records, une affaire de famille

We Are Unique! Records sort d’une année pleine, synonyme d’anniversaire décennal. Une prouesse quand on connait l’indépendance du label et les difficultés du secteur. Il était donc logique que Mowno parte à la rencontre de cette structure, fauteuse de troubles en marge mais reconnue pour son audace et son obsession pour la belle musique. 2013 a débuté et We Are Unique! ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. La parution tardive de l’interview est significative de l’emploi du temps chargé de ces passionnés, bénévoles mais obstinés, à l’image de Gérald, notre interlocuteur. Finalement, l’ADN de We Are Unique! n’est guère différent de celui de Mowno.

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Il y a dix ans, quel contexte a dicté la nécessité de créer Unique Records (nom du label au départ avant son évolution vers We Are Unique!)?

Gerald: C’est pendant mes études supérieures que j’ai commencé à m’impliquer dans l’organisation d’événements autour des musiques actuelles, notamment des concerts et festivals de musique indépendante. J’ai également rencontré mon ami Gilles Deles (aka Lunt (photo ci-dessous), première référence du label) à ce moment là, et il commençait à faire de la musique tout seul chez lui, ou avec son ami Lionel Maraval (aka Virga, deuxième référence du label). En 2000, il finissait son premier album, et il a démarché quelques labels, mais sans succès. Moi, j’avais fini mes études et je commençais à travailler. Le contact avec la musique me manquait terriblement. Et vu que j’étais fan de son album, je lui ai proposé de créer notre propre structure pour le sortir nous-mêmes.

Toulouse est une ville à forte connotation populaire, du point de vue de son histoire, de sa mixité. Si elle a souvent brillé par des groupes engagés socialement, elle est moins réputée pour les musiques actuelles. Est-ce que tu te sentais isolé à l’époque?

C’est sûr que, dans les années 90 à Toulouse, si tu n’aimais pas la musique festive (ska, reggae…) et/ou engagée socialement, et que tu écoutais que du rock indé ou de l’electronica, et bien tu te sentais un peu seul. Heureusement, Diabologum est arrivé et, de suite, on s’est dit que c’était possible de réussir à faire ce genre de musique à Toulouse, et surtout d’apparaître comme crédible. Ils nous ont décomplexés, et nous ont vraiment ouvert la voie. L’envie, c’était aussi de créer un label d’indie-music à Toulouse, comme il pouvait en exister dans d’autres villes de France (Bordeaux, Rennes…) ou à l’étranger. A l’époque, il n’y avait pas du tout de label de ce type ici. Heureusement, aujourd’hui il y en a plusieurs qui existent et qui tous les jours démontrent qu’à Toulouse aussi, on a plus rien à envier aux autres. Il suffit pour cela d’aller découvrir tous les membres de la FLIM, la fédération des labels indépendants de Midi-pyrénées, que nous avons initié en 2009.

we2Lorsqu’il est question de We Are Unique! Records, on pense souvent à une famille. Votre catalogue est fourni d’artistes fidèles au label et qui se plaisent à collaborer ensemble. Quelle place prend la dimension humaine dans les priorités du label?

C’est la priorité numéro 1. Nous faisons tout ça uniquement par plaisir, par passion pour la musique. Le label est associatif, il n’y a aucun salarié, que des bénévoles. Tout le monde met la main à la patte, comme dans une famille, nous nous partageons toutes les taches: de la gestion administrative du label, à la production, à la promotion, à l’évènementiel en passant par la défense de nos droits, et l’écoute des démos pour les nouvelles signatures… Donc autant faire ça avec des gens que tu apprécies humainement et avec qui tu es sur la même longueur d’onde. S’il y avait des conflits, ce ne serait plus un plaisir et on laisserait tomber… C’est tellement de travail en plus de nos boulots respectifs! Cet état d’esprit permet aussi de générer une émulation entre tous ces artistes, d’initier des collaborations entre eux pour développer l’identité du label par le biais de nouveaux projets originaux. Et puis le fait d’avoir autant de musiciens de talent, qui jouent de presque tous les instruments, cela ouvre plein de possibilités en terme d’arrangements pour chaque artiste lorsqu’il souhaite enregistrer un nouvel album. En bref, lorsque nous signons un nouvel artiste sur le label, nous devons bien sur aimer sa musique, mais aussi être sûr qu’il a le bon état d’esprit pour faire partie de notre petite « famille ».

« Parce qu’on veut montrer qu’il n’y a pas que les Anglo-Saxons qui savent produire des disques ». C’est ce que tu as déclaré à Tsugi au moment de leur numéro spécial labels indé. Est-ce que tu peux développer le sujet? Selon toi, est-ce encore vraiment un leitmotiv d’actualité?

cita1Lorsque je parle de produire un disque, je parle de production au sens du label producteur. Et bien sûr que c’est toujours d’actualité! Cites moi des labels français indés qui ont une envergure internationale aussi importante que Matador, Rough Trade, Ninja Tune, Warp, Merge ou d’autres labels anglo-saxons? Il y en a malheureusement trop peu. J’estime qu’en France nous avons désormais tant d’artistes émergents qui ont vocation à s’exporter dans le monde… Leur anglais est parfait, ils sont originaux et leur musique aussi, avec des personnalités très fortes… Pourtant combien de labels indés français qui défendent ces artistes signent des licences avec des homologues étrangers pour l’export? Combien de ces structures sont distribuées correctement à l’étranger? Le jour où il y aura autant d’artistes français en licence sur ces labels qu’il y a d’artistes anglo-saxons en licence sur les labels français, là oui ce ne sera plus un vœu pieu. On commence d’ailleurs à voir pas mal d’artistes émergents (ou plus importants) qui signent directement sur des labels anglo-saxons, sans passer par un label français, car les labels français indés ont encore malheureusement souvent trop peu de poids sur la scène internationale.

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Des albums comme « Oulipo Saliva » d’Angil, « King Kong Was a Cat », « The John Venture » ont rencontré beaucoup de succès critique. Néanmoins, sans parler du grand public, les artistes du catalogue Unique semblent encore peu connus de l’audience qui se déplace en club et même de certains professionnels. Est-ce que tu partages ce constat et pourrais-tu l’expliquer?

La plupart de nos sorties reçoivent généralement toutes un très bon accueil critique. C’est sûr, certains disques et artistes sont plus visibles que d’autres, notamment ceux qui tournent comme Angil (photo ci-dessus à gauche), Half Asleep (photo ci-dessus à droite) ou Raymonde Howard (photo ci-dessous). Pour le live, et le réseau des professionnels, cela vient sans doute du fait que la plupart de nos artistes n’ont pas de tourneur, que nous n’allons pas comme d’autres dans les salons pros et autres gros festivals faire la chasse aux personnes qui comptent… Le problème vient probablement aussi du fait que nous n’avons jamais été, et nous ne serons jamais dans une recherche de professionnalisation. Tous les membres du label ont des métiers à côté de la musique, nous faisons ça par passion sur notre temps libre, et donc forcément nous nous y investissons à la hauteur de nos moyens financier et humain. Cela nous pénalise sûrement en terme de développement, mais artistiquement nous n’avons aucune contrainte, ce qui n’a pas de prix. Enfin, pour le succès auprès du public, je crois encore au seul pouvoir de la musique, même s’il est vrai que de nos jours, sans marketing viral, c’est de plus en plus dur d’atteindre un public.

we4Personnellement, à chaque écoute d’un de vos artistes, je ressens une couleur propre à votre label, qu’il s’agisse de la production, peu clinquante mais souvent audacieuse, dans les artworks plein de partis-pris, etc… Est-ce que cela témoigne d’une volonté de vous investir dans la direction artistique ou est-ce que par miracle, vos formations se fondent toutes d’elles-mêmes dans l’identité de We Are Unique?

Effectivement, tous nos choix artistiques et de production nous permettent de définir une esthétique sonore et visuelle qui est un peu notre marque de fabrique. La production peu clinquante, ce n’est pas qu’un choix par dépit: nous avons tous grandi et même débuté avec le lo-fi qui est pour nous un vrai état d’esprit, et nous détestons le son artificiel des grosses productions actuelles. Nous contournons le manque de moyens financiers en faisant beaucoup de choses par nous mêmes (Gilles Deles a produit et masterisé plusieurs références du catalogue) et cela te pousse à être plus inventif et original dans tes choix. Et surtout, cela te pousse à prendre plus de risques. Enfin, je pense aussi qu’avec le temps, avec ces collaborations fréquentes, et vu que tout le monde se connaît, cela créé une véritable osmose entre nous tous. Cela façonne petit à petit cette identité du label que tu ressens avec nos disques.

Pour vos dix ans, vous avez sorti la compilation « We Are Unique! Is 10 » et dix compositions de We Are Unique! Ensemble. Au sein de la première, les artistes se reprennent les uns les autres tandis que pour l’ Ensemble, plusieurs d’entre eux se sont réunis au sein d’un même projet. D’où vient cette initiative finalement rare, bien que déjà réalisée lors des cinq ans pour « Just Close To You »?

cita2Pour nos dix ans, je ne souhaitais pas juste sortir une énième compilation de titres inédits des artistes du catalogue comme nous l’avions fait pour nos 5 ans avec la compilation « Just Close To You ». Je voulais faire quelque chose de bien plus ambitieux. Je voulais marquer les esprits, montrer que même si on a peu de moyens, on peut contourner ces contraintes pour produire un objet/coffret avec un contenu vraiment original et de qualité. La première idée qui m’est venue, c’est une création originale avec tous les artistes du label disponibles pour composer et enregistrer un tel projet. Le nom The We Are Unique! Ensemble s’est rapidement imposé comme une évidence, notamment pour ce double sens du mot  »Ensemble ». Au final, je pense que nous avons réussi à créer dix titres qui reflètent bien l’éclectisme et l’identité de notre label et ce, malgré la contrainte de l’éloignement géographique entre tous nos membres, et la contrainte de temps. Ensuite dans ce coffret, je voulais aussi un cd d’inédits de tous les artistes du catalogue, même de ceux qui n’existent plus. Il a fallu donc que je cherche dans mes archives et, pour les groupes en activité, attendre que tous me fournissent un morceau pour ce projet… Enfin, je voulais aussi inviter des artistes amis à venir reprendre des titres de notre catalogue. Je ne pense pas qu’un label ait déjà fait ça. Je voulais faire participer à cette fête des gens que nous avons croisés durant 10 ans, avec qui nous nous sentons proches. Certains sont déjà connus et bien exposés, mais la plupart méritent surtout une plus grande reconnaissance car ils sont tous plein de talent. C’est une belle photographie d’une certaine scène française underground que j’apprécie énormément et dont nous faisons partie, selon moi.

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À ce propos, au-delà de ces deux sorties, il est fréquent que vos disques résultent de collaborations. Ce fut le cas pour  »John Venture »,  »Jerri »,  »Angil Was a Cat »,  »You’re Not Mad, You’re Just Lonely »,  »Del »… Est-ce inhérent à vos désirs initiaux au moment de la fondation de la structure?

Nous avons toujours imaginé ce label comme un vrai laboratoire, où les artistes confronteraient leurs univers respectifs pour faire émerger des créations nouvelles. Notre manifeste de départ était de «défendre une création musicale singulière à la confluences de divers styles musicaux et mettre en avant l’originalité des productions au delà des logiques marchandes et des déterminismes commerciaux.»  Ces collaborations sont le meilleur moyen pour faire exploser les frontières entre les styles musicaux et surtout refuser le sur place en se mettant en danger.

Peux-être me contrediras-tu mais je l’avais déjà évoqué avec Mickaël d’Angil: les artistes Unique tournent peu. Est-ce que vous êtes impliqués dans le travail de développement des groupes?

cita3D’abord, si certains artistes ne tournent pas, c’est parce qu’ils ne veulent pas faire de scène, et uniquement des disques. Il faut savoir respecter ce choix, nous ne leur imposons rien. Pour ceux qui tournent peu, c’est souvent parce que leur métier ne leur permet pas de tourner tout le temps. Raymonde Howard par exemple est prof d’anglais, et c’est généralement pendant les vacances scolaires qu’elle essaye de se caler de petites tournées. Hormis Angil And The Hiddentracks, aucun de nos groupes n’a de tourneur, et c’est sûr que cela n’aide pas. A l’époque, mon ami Axel Mattern, membre du label, avait créé une société de booking (ndlr: L’entreprise spectacle) et faisait tourner tous nos groupes ainsi que plein d’autres artistes talentueux (EXPerience, Laetitia Sadier…). Malheureusement, il a dû déposer le bilan et, depuis, nous n’avons pas eu la force de relancer une activité de booking au sein du label. C’est un travail à part entière et tu ne peux pas le faire à moitié. Nous mettons donc toute notre énergie dans les disques, et si les artistes veulent tourner, on les aide à se trouver un tourneur…

we6Beaucoup de vos disques sont sous licence Creative Commons, ce qui est encore assez rare. C’est honorable. Peux-tu nous en expliquer la raison?

Nous avons été parmi les premiers à utiliser cette licence au début des années 2000 pour des productions de disques physiques, distribués en magasins. Beaucoup de netlabels ont utilisé et utilisent cette licence car elle permet vraiment une meilleure dissémination de la musique sur le web. Nous avions remarqué que cette licence nous permettrait de diffuser et faire connaître plus facilement la musique d’artistes émergeants comme les nôtres, notamment à l’étranger. Je cite souvent l’exemple du premier album de Half Asleep que nous avons sorti en 2005, pour lequel on pouvait télécharger gratuitement l’album sur notre site… Nous avions vendu rapidement tout notre stock avec des ventes dans des pays étrangers où nous n’étions pas distribués et sans y avoir fait la moindre promo! Ce choix s’est aussi imposé car nous trouvons le fonctionnement de la Sacem complètement dépassé, inadapté à l’évolution des technologies de l’information, mais aussi parce que nous trouvions son système de perception de droits, son mode de rémunération des artistes, ses frais de fonctionnement (cf. le salaire de son président, inadmissible en ces temps de crise) et sa situation de monopole en France, totalement inacceptables… Après, je t’avouerais aussi que nous payons ce choix au prix fort car il nous ferme l’accès à de nombreuses subventions et autres aides que d’autres labels utilisent pour leurs productions. Mais nous assumons cette position plus en accord avec nos principes. Je tiens aussi à préciser que le label n’impose rien aux artistes, c’est à eux de faire le choix de diffuser leur musique en licence libre ou sous le joug du copyright (Melatonine, Ichliebelove, Midget! (photo ci-dessus) sont par exemple membres de la Sacem).

Jarring Effects (entre autres) galère. L’année 2012, malgré l’anniversaire, n’a pas été facile pour vous aussi. Quel prolongement vois-tu pour cette aventure?

cita4Je connais les problèmes de Jarring avec qui nous sommes amis. Pour un label tel que le leur, avec des salariés, le contexte actuel de crise est encore plus préjudiciable que pour nous car nous ne dépendons pas de ventes pour pouvoir nous payer à la fin du mois… J’ai une immense admiration pour toutes ces structures indés françaises qui luttent et cherchent à vivre de leur musique. Il y a Jarring mais je pense aussi à Vicious Circle, Ici d’Ailleurs… Notre situation financière n’est pas au beau fixe et limite ou ralentit souvent nos projets. Les ventes en 2012 ont encore été moins bonnes qu’en 2011. Malheureusement, c’est une chute inexorable depuis quelques années que le numérique ou le streaming sont encore loin de compenser. Regarde: en 2012, nous avons difficilement vendu plus de 500 disques d’Angil and the Hiddentracks alors qu’il y a eu plus de 60000 écoutes de son disque en streaming, soit l’équivalent de 200 et quelques euros de rentrée d’argent! Comment veux-tu t’en sortir avec de telles recettes? Il y a 10 ans, on aurait vendu 3 ou 4000 copies de son album et on aurait rencontré beaucoup moins de galères pour pérenniser tout ça… Ce qui nous sauve à Unique!, ce sont nos membres bienfaiteurs (offre lancée en 2009) qui s’inscrivent à l’année pour 45 euros et reçoivent toutes nos productions que nous sortons dans l’année comme dans une AMAP. Cela nous permet d’avoir des finances en début d’année pour lancer les projets. Pour le prolongement de cette aventure, je pense que tant que nous aurons de l’énergie pour gérer tout ça, nous ne baisserons pas les bras.

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Plus concrètement, quels sont les prochains projets We Are Unique!?

En mars, nous sortirons le nouvel album de Michaël Wookey (enregistré avec les Hiddentracks d’Angil) en coproduction avec les labels Monster K7 et What a Mess! Records. Ce sera le premier album correctement distribué de Michaël, dont la musique évoque une sorte de Tom Waits british transporté dans un cabaret cauchemardesque. Ensuite, nous sortirons au printemps le premier album du groupe parisien pop folk de Old Mountain Station produit par Kid Loco, qui ravira tous les fans de Dinosaur Jr et Grandaddy. Voilà pour les nouveaux venus. Concernant les artistes piliers du catalogue, nous prévoyons un nouveau EP vinyle d’Angil and the Hiddentracks pour l’été, le nouvel album d’Imagho en co-prod avec le nouveau label Alara, créé par Jérôme Langlais (le fondateur le label expérimental FBWL dans les années 90). ll y aura aussi le très attendu deuxième album de Raymonde Howard probablement à la rentrée, et enfin le deuxième album de 0° pour la fin de l’année… Mon acolyte Gilles Deles a également lancé une subdivision expérimentale (The Tremens Archives) qui fait des webreleases, et il projette de faire une sortie physique d’une compilation de tous ces beaux projets… Bref les projets intéressants ne manquent pas, au contraire du temps pour mener tout ça de front!

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